la feuille volante

Frédéric BEIGBEDER

  • UN ROMAN FRANÇAIS – Frédéric BEIGBEDER

     

    N°381– Décembre 2009

    UN ROMAN FRANÇAIS – Frédéric BEIGBEDER - GRASSET.

     

    J'avais vainement tenté de lire un de ses romans avant qu'il n'obtienne le prix Renaudot en 2009 pour cet ouvrage, mais j'avais rapidement jeté l'éponge. Là je me suis un peu forcé. Je tombais pourtant bien puisque l'auteur lui-même avoue « j'aimerais qu'on lise ce livre comme si c'était mon premier ».

     

    Cela commence bien, avec un beau visage d'enfant sur la couverture, un titre engageant et un début digne d'une vraie biographie, avec l'évocation de la mort de son arrière-grand-père «  crucifié sur les barbelés de Champagne »... Mais, rapidement, il confie à son lecteur, qu'à l'occasion d'une garde à vue qu'il a un peu provoquée, la détention et l'usage de stupéfiants, et qu'aggrava sa claustrophobie, des souvenirs revinrent à la surface de son âme. Pourtant il précise «  Je ne me souviens pas de mon enfance ... C'était une longue succession de jours vides... mon enfance m'a échappé ». Malgré cela, il remonte dans le temps, raconte l'histoire de cette famille qui est la sienne, celle de ses grands-parents, paternels et maternels, de ses parents, leur rencontre, leur divorce, leurs déchirements, son enfance dorée, ennuyeuse et bourgeoise entre Neuilly et Guétary, évoque son grand frère, celui qui a réussi et qu'on décore de la Légion d'honneur, parle de lui comme d'un vilain petit canard... Une formule peut à elle seule caractériser cette lignée à particule : catholicisme, capitalisme, mondain. Franchement, pour quelqu'un qui n'a aucun souvenir de cette période de sa vie, il est plutôt disert sur la question!

     

    Il le fait avec force références intellectuelles, sans doute pour chercher une caution chez Roland Barthe, Proust, Georges Perec ou Shakespeare, à moins que ce ne soit pour se donner un vernis. Il donne même son avis sur Freud en parlant de ce frère dont la stature imposante, parfaite, écrasante et fascinante jette son ombre-portée sur sa vie à lui. Ensemble ils sont incontournablement complémentaires, comme les deux faces d'une même pièce... mais toujours à son détriment à lui, Frédéric! Là, il est authentique, pathétique même, comme savent l'être ceux qui règlent leurs comptes. Il nous raconte que dans cette famille, ce n'était pas drôle, comme si chez les autres c'était mieux! Je crois bien volontiers qu'il est sincère, émouvant même, mais par moment seulement, quand il nous parle de son enfance meurtrie faite de non-dits, de paradoxes et d'hypocrisies, puis déchirée entre deux parents divorcés, quand il évoque ses liaisons au point de reproduire le mauvais exemple parental, quand il lance des appels désespérés à sa fille, quand il dénonce les geôles de la Républiques et l'arbitraire du système judiciaire ...

     

    Parfois aussi il se souvient de la pub, des films de cette époque, de la musique, comme autant de jalons dans l'évocation... Toutes ces références qui se veulent sans doute érudites, finissent rapidement par être énervantes! Pourtant le ton est parfois intimiste et certains passages, bien écrits, sont agréablement poétiques [« En sortant de l'église, j'ai vu le soleil se dissoudre dans les branches d'un cyprès comme une pépite d'or dans la main d'un géant »].

     

    Désireux d'insérer sa propre histoire dans celle de son pays, il en profite pour la rattacher à des événements mais aussi par asséner à son lecteur des jugements en forme d'aphorismes ou de calembours douteux [« La ligne Maginot se révéla aussi peu fiable que la méthode Ogino »], de disserter sur l'écriture.... Il nous parle de ses flirts d'adolescent, de son mariage, de son divorce, souhaite avant tout coller à son temps, celui d'un poste-soixante-huitard qui se veut revenu de tout, un aristocrate qui veut se montrer rebelle, sans doute pour se prouver qu'il existe, un séducteur blasé et faussement intellectuel, un auteur cynique qui ne parvient à être un grand écrivain que par la grâce et le nom de son éditeur, par le miracle toujours renouvelé de l'agitation médiatique et des mondanités parisiennes, un pipole sans grand courage qui privilégie, comme toujours, le paraître sur l'être. Ces déclarations finales en forme d'incantations [« C'est l'histoire... »] ne parviennent décidément pas à me convaincre, même si elles veulent justifier le titre [« Telle est la vie que j'ai vécue: un roman français »].

     

    Il voudrait nous faire croire que cette garde à vue, qui dura deux nuits pour la seule raison qu'il est un personnage connu et qu'on veut faire un exemple parce qu'il a enfreint la loi comme par défi, est le prétexte à ce roman. C'est cette procédure judiciaire qui l'aurait fait revenir au-devant de ses souvenirs, qui lui aurait fait prendre conscience de lui-même, qui aurait ranimé, grâce à l'écriture, des fantômes qu'il croyait à jamais disparus [« Si ce livre a une chance sur un milliard de rendre éternels mon père, ma mère et mon frère, alors il méritait d'être écrit »]. J'ai quand même du mal à le croire. Après tout on a la madeleine proustienne qu'on mérite! Cela m'évoque plutôt l'expérience un peu marginale qu'un fils de famille souhaite faire pour pouvoir en parler dans les salons, ou l'écrire dans un livre... C'est affligeant!

    Le livre, nous le savons, est un univers douloureux, et j'aimerais le croire quand il avoue que cet épisode judiciaire lui a révélé, enfin, qu'il avait quarante deux ans... Pourtant, il nous confie avoir choisi son camp, celui de la désobéissance [«Vous m'avez déclaré la guerre, je ne serai jamais des vôtres »] et lui, en bon littéraire, de convoquer Baudelaire...Qu'on ne m'en veuille pas mais je n'ai pas été convaincu.

     

    J'ai lu que trois pages faisaient débat et que l'éditeur souhaitait voir supprimer, au nom sans doute de l'auto-censure. Il mettait en cause un magistrat... Tout cela me paraît artificiel et il me semble qu'une biographie, même baptisée d'un beau titre, c'est un peu autre chose.

     

    Le livre refermé, j'ai des sentiments mitigés, partagé que je suis entre la sincérité, peut-être feinte et l'envie irrésistible qu'il a de faire parler de lui. Après tout, les auteurs savent bien comment manipuler adroitement leurs lecteurs!

    Je ne sais si je suivrai Beigbeder dans un autre de ses délires qui se veulent littéraires. On ne sait jamais!

     

    ©Hervé GAUTIER – Décembre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com