Frédéric Boyer

Quelle terreur en nous ne veut pas finir?

La Feuille Volante n°1055– Juillet 2016

Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? – Frédéric Boyer- P.O.L

 

Ce petit livre, pris au hasard sur les rayonnages de la bibliothèque et qui peut aisément se ranger dans quelque chose qui ressemble à un billet d'humeur prend une résonance particulière dans les temps que nous vivons. Il y a actuellement une urgence, celle de la terreur. Quel est en effet le sens de ce titre un peu abscons ? De l'aveu même de l'auteur, nous vivons depuis quelques années dans une atmosphère d'insécurité. Mais n'y a-t-il pas en nous une autre forme de terreur qui n'en finit pas, que nous entretenons nous-mêmes et qui nous empêche de finir quelque chose, de passer à autre chose. Être soi-même terrorisé implique qu'on va terroriser les autres et ainsi que ce mouvement se nourrira lui-même, ne connaîtra pas de fin. Cette terreur entretenue autant par les événements que par les discours politiques, engendre un fantasme collectif selon lequel, si nous accueillons les autres, des immigrés, nous serons un jour remplacés par eux et face à cela, seule l'exclusion s'impose, au nom notamment d'une identité nationale qu'il convient de restaurer et de sauvegarder. Face à cela l'auteur propose une morale de l’accueil et n'en veut pour preuve que les grandes civilisations se sont toutes construites sur hospitalité ou sinon sont mortes. C'est une position qui va à l'encontre des idées qui irriguent notre société basée en grande partie sur l’hypocrisie de celui qui ne veut rien voir de la réalité. Ainsi ce petit essai, parsemé de vérités dérangeantes et pas forcément plaisantes à entendre, invite-t-il à sortir du traditionnel commentaire littéraire, prend-il une dimension politique, est-il une invite à une remise en question de notre état d'esprit volontiers porté sur le repli identitaire, parce que les idées qui ne sont pas remises en cause sont promises à une sclérose définitive et néfaste. Elles doivent évoluer comme une langue pour ainsi s'enrichir, s'adapter. L'apport de l'autre ne peut que faire changer les choses, renforcer la société, et c'est plutôt bien ainsi. Il se base notamment sur discours chrétien, n'hésite pas à convoquer le Christ, exemple de compassion, le prophétisme de la Bible, l’Évangile et son message d'entraide, Saint Augustin et son discours basé sur l'amour du prochain mais aussi sur les traditions philosophiques et littéraires de l'occident. Dès lors l’accueil de l'autre, cet altruisme, devient une nécessité humaine et se transforme en une force pour la communauté accueillante. Elle a donc tout à y gagner à ouvrir ses portes aux autres. C'est une invite à une prise de conscience, à regarder le monde tel qu'il est, dans sa diversité, dans sa complexité, dans sa globalité jusque et y compris contre la « bien pensance », le fantasme général auxquels il oppose volontiers son discours de naïveté, d'innocence qui bien sûr dérange et va à l'encontre de l'air du temps.

Quand nous avons fait le choix de vivre dans une société démocratique et républicaine, l'accueil de l'autre est de règle, même si, au cours de notre histoire, cette posture a bien souvent été mise à mal, et en retour l'immigration peut être considérée comme une richesse. Pour autant je me souviens du discours réaliste de Michel Rocard rappelant que même si la France devait prendre sa part dans la lutte contre l'exclusion, elle ne pouvait accueillir toute la misère du monde. D'autre part, à l'heure où les démocraties sont la cible des terroristes qui ont souvent leurs racines dans l'immigration, ces derniers exploitent les fragilités des pays qui les accueillent en vue les détruire et d'y instaurer un régime différent à la fois politique et religieux. Sans donner ni dans la vengeance, ni dans la tentation de l'exclusion et bien entendu pas dans l'amalgame toujours dangereux, il s'installe dans nos démocraties un sentiment de peur qui ne manquera pas à terme, favorisé sans doute par un discours politique partisan qui joue sur l'émotion légitime, de se retourner contre l'immigré, et ce, sans aucune volonté de nuances. Ainsi la terreur dont nous seront l'objet se retourna-t-elle contre l'autre et c'est sans doute en cela que Frédéric Boyer voit juste.

 

Le texte est d'une intensité hors du commun, les mots surtout dits à haute voix, prennent une dimension dramatique et invitent à la réflexion. Ainsi le livre refermé, je suis bien partagé, à la lumière des événements récents notamment l'assassinat par des terroristes islamiques d'un prête octogénaire au cours de son ministère ainsi que les massacres de populations civiles au nom d'une idéologie de la terreur. Accueillir des immigrés, la France l'a largement fait au cours de son histoire, et cela s'est passé globalement sans heurts et même avec une grande volonté d'intégration de part et d'autre. Cela a fait d'elle une nation multiethnique et multiculturelle, un véritable « melting pot », un pays « black blanc beur » qui pouvait à l'occasion servir de modèle sur le thème du « vivre ensemble ». La multiplication des attentats aussi aveugles qu’imprévisibles, caractérisant un état de guerre, générera forcément un climat de méfiance qui nuira à notre tradition d'hospitalité et se retournera contre l'immigré et ce d'autant que , dans notre pays, le racisme, notamment anti-arabe, est particulièrement enraciné.

 

© Hervé GAUTIER – Juillet 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

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