LA JEUNE FILLE ET LE PHILOSOPHE - Frédéric LENORMAND - FAYARD.

 

N°290– Janvier 2008

LA JEUNE FILLE ET LE PHILOSOPHE – Frédéric LENORMAND – FAYARD.

Comme nombre de mes contemporains, je n'ai connu François-Marie Arouet qu'à travers ses oeuvres et la légende qui a été tissée autour de lui. Il m'en est resté l'image d'un brillant jeune homme un peu libertin, d'un écrivain plein de talent et d'audace, d'un homme d'affaires avisé, un peu usurier à l'occasion, d'un humaniste plein d'humanité puis un vieillard espiègle et facétieux.

Par le miracle de l'écriture, et de l'imagination de l'auteur et ce qu'on peut effectivement appeler un roman, voilà que Voltaire revit à travers un épisode véridique de la fin de sa vie mais revisité de belle manière. Voilà qu'après un bref passage au couvent, Marie, une lointaine et hypothétique descendante du grand Corneille, dont elle porte seulement le nom, arrive à Ferney, dernier repère de notre philosophe, sous le fallacieux prétexte paternel de faire son bonheur, c'est à dire de lui faire faire un beau mariage de manière à assurer les vieux jours de ses parents. Mettre ainsi entre les mains d'un vieux libertin une charmante jeune fille, impécunieuse et inexperte de surcroît, a de quoi nourrir les plus sombres idées au commun des mortels. Que nenni! Les intentions du vieillard sont d'une autre nature puisqu'il en fait sa pupille, l'éduque et se met en tête de la marier. Mieux, pour lui constituer une dot, il va entreprendre un commentaire de Corneille qu'il compte vendre par souscription. Marie incarne vite l'image de la jeunesse qui manque tant à notre homme, celle de l'innocence aussi, quant à sa nièce, Mme Denis, qui lui sert de gouvernante, elle a, depuis longtemps, pris le pas sur le vieil homme. Voltaire va, bien entendu, en digne représentant du siècle des Lumières, se charger de l'éducation de cette jeune fille qui en a bien besoin, tant ses connaissances son inexistantes. C'est que la demoiselle, à défaut d'être instruite, est éveillée et va bientôt faire son profit de l'exemple de son maître. Voltaire est donc ainsi, pétillant et malicieux, perpétuellement valétudinaire et au pas de la mort, mais toujours prêt à ressusciter, tellement il est attaché à cette vie qu'il aime tant et qui donne l'impression de l'étonner chaque jour, à moins que ce ne soit le contraire!

Cela dit, il est avant tout l'écrivain le plus doué de son temps et il le sait. Un peu cabotin, il ne dédaigne ni la flatterie ni la flagornerie, à condition que cela soit à son profit exclusif et se sert, à l'occasion de l'autosatisfaction avec gourmandise quand il ne se fend pas d'aphorismes dont il espère bien qu'ils passeront l'épreuve du temps, et quand il tresse un compliment, c'est pour mieux être payé de retour. Il manie avec grâce la géniale contradiction à condition, bien sûr qu'il y trouve son compte et se joue avec un plaisir non dissimulé des institutions, de l'Église et de ses représentants, de toutes les hiérarchies et passe son temps à s'amuser de la société des hommes et de ses nombreux travers, mais ne dédaigne cependant pas la protection des puissants. Il fait d'autant plus facilement oeuvre de polémiste qu'il a eu soin de se retirer sur un domaine jouxtant la frontière suisse qui peut à l'occasion lui servir de refuge! C'est que, toujours soucieux de son image, notre Voltaire s'est mis en tête de célébrer les mérites du grand Corneille qui était censé être l'ancêtre de sa pupille. Et cette jeune fille, inculte au départ, va, sous la férule de son précepteur, devenir instruite, impertinente même! Cela indispose quelque peu le vieux maître, au moins peut-il constater que son exemple a été suivi et que ses leçons pragmatiques et philosophiques ont porté leurs fruits. Pour elle, au nom du doute, l'interdit voltairien devient un ardent encouragement, ses conseils, de formidables repoussoirs qu'elle s'emploie à combattre, avec l'aide de la littérature de son pire ennemis, Rousseau, c'est un comble!. En matière de lecture, Jean-Jacques le dispute à Descartes et à Virgile, mais Voltaire n'est jamais très loin qui distille oralement ses diatribes contre l'Église, les autres écrivains, bref, contre tout ce qui n'est pas lui. On ne se refait pas! Pourtant des liens se tissent, ténus mais solides entre ces deux personnages et l'auteur finit par prêter à Marie un sentiment quasi filial «  Elle sentit qu'elle aimait ce vieux lutin enflammé ». Nul doute que ce sentiment était partagé et nous verrons, après bien, des rebondissements, comment l'académicien réussit à l'unir à son mari... sans se séparer d'elle!

Marie Corneille fut-elle à l'origine de l'émotion ressentie par Voltaire pour l'affaire Calas, ce père protestant de Toulouse accusé injustement du meurtre de son fils?Là, l'auteur de Candide laisse son espièglerie de côté pour devenir le pourfendeur de l'injustice, le défenseur des opprimés, l'empêcheur de penser selon la pensée unique, le metteur en scène du doute systématique. Lui le déiste mécréant choisit de défendre un protestant pour mieux s'attaquer à l'intolérance et au fanatisme du catholicisme. Sa quête réelle de la justice n'interdisait pas, à ses yeux qu'on parlât de lui!

 

C'est peut-être un effet de mon imagination ou du talent de l'auteur, mais j'ai beaucoup ri en lisant ce livre, tant le style est plaisant, la phrase alerte, bien dans le genre du philosophe de Ferney à qui visiblement il porte de l'affection. J'ai même vu Voltaire virevoltant entre les pages, souriant entre les lignes!

 

© Hervé GAUTIER – janvier 2008.
http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

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