Frédéric Michelet

Rue Jean Jaurès

La Feuille Volante n°1072 - Octobre 2016

Rue Jean Jaurès – Frédéric Michelet et la compagnie internationale Alligator – L'entretemps éditions

 

Avec Pasteur, Jaurès est assurément l'homme dont le nom baptise le plus grand nombre des rues de nos villes. Personnage politique, ses ouvrages, ses discours sont bien souvent cités avec sincérité ou opportunisme par les candidats à des fonctions électives, c'est donc assez dire que l'homme ne laisse pas indifférent même plus de cent ans après sa mort. Il n'est donc pas anormal que celui qui avait consacré sa vie aux plus défavorisés, qui allait volontiers à leur rencontre, les haranguait comme un authentique orateur qu'il était, et qui se voulait « l'éducateur du peuple », descende dans la rue sous la forme d'une mise en scène dynamique d'autant plus fidèle au personnage qu'il parlait sans micro dans des meetings publics et que les comédiens qui le font revivre s'approprient cette manière de s'exprimer.

Jaurès fait partie de notre histoire sans la connaissance de laquelle aucune évolution ni aucun espoir ne sont possibles. Le « mettre en rue » sur la voie publique était donc une évidence pour le metteur en scène (Manu Moser), avec tous les risques que cela pouvait comporter tant le personnage était complet et complexe et qu'il fallait impérativement faire des choix pour réaliser ce spectacle. D'emblée la III° république, si semblable à la nôtre par certains côtés, devait servir de fil rouge au déroulement de la représentation et remettre le personnage dans le contexte historique avec ses découvertes et ses scandales. Une notice de l'historienne Catherine Moulin ainsi que des extraits des interventions de Jaurès complètent d'ailleurs le texte du spectacle. Il a été conçu comme une déambulation urbaine en association avec les spectateurs, les comédiens étant juchés sur des escabeaux pour être vus et entendus d'un public debout et mobile. Ce mouvement d'échelles (et de couvre-chefs) peut, pourquoi pas, s'apparenter à une sorte de chorégraphie aussi dynamique qu'inattendue et qui souligne à sa manière « l'échelle du temps ». De plus le rôle de Jaurès n'est pas porté par un acteur unique mais par tous les artistes de la troupe, au nombre de cinq mais qui donnent vie alternativement à 139 personnages !

Ainsi, les spectateurs de la rue ont-il pu voir et entendre Jaurès refuser la guerre de 1914 qui s'annonçait autant que ses contradicteurs qui eux la souhaitaient, se faire tuer par Raoul Vilain qui plus tard fut acquitté par un tribunal qui condamna Louise Jaurès, son épouse, aux dépens. Puis par le miracle du flash-back ils ont pu assister à sa vie, depuis sa naissance en 1859, à son enfance, à l’évocation de la Commune, à un poème de Rimbaud, à l'invention de la première ampoule électrique, à son entrée dans la vie, à son engagement socialiste en politique, à son refus de la guerre si ardemment voulue par les capitalistes qui dirigeaient le pays , soutenus évidemment par les militaires et les nationalistes...alors qu'il n'a que 26 ans, à la crise de Panama, à l'affaire Dreyfus, à la création de « l'Humanité »...

Ces tableaux évoquent son combat en faveur de la classe ouvrière à laquelle il n'appartenait pourtant pas, sa volonté de créer des caisses de retraite, d'organiser la santé publique, de construire l'éducation pour tous et notamment des jeunes filles, d'instaurer la laïcité... Comme il se doit, cette évocation ne va pas sans allusions appuyées et de clins d’œil aux socialistes d’aujourd’hui que Jaurès aurait sans doute du mal à reconnaître [notamment multiplication des anaphores, cette figure de style remise au goût du jour par un candidat devenu président – vous vous souvenez « Moi, Président ... »] , à notre actualité quotidienne et aux difficultés croissantes des plus défavorisés, à la montée du chômage, de l'insécurité...

Que reste-t-il aujourd'hui du combat de cet homme intègre et exemplaire qui a lutté contre toutes les inégalités et pour un changement radical de la société dans un sens républicain ? Chacun sur l'échiquier politique se recommande de lui, s'approprient son exemple et fait semblant d'honorer ses mannes... mais se dépêche, une fois élu, de faire le contraire c'est à dire de le trahir, laissant notre société sans boussole et livrée à elle-même, capable de faire confiance au premier trublion venu surtout s'il lui promet bien fort tout et n'importe quoi !

Je remercie les Éditions l'Entretemps et Babelio qui m'ont permis, dans la cadre de « Masse Critique » de découvrir cette évocation originale de Jean Jaurès.

H.G.

 

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