Goliarda SAPENZA

Goliarda Sapienza

La Feuille Volante n° 1305

 

Goliarda Sapienza... Angelo Maria Pellegrino – Éditions Le Tripode.

Traduit de l'italien par Nathalie Castagné.

 

Étrange destin littéraire que celui de cette femme de Lettres italienne (1924-1996) qui dut attendre longtemps pour accéder à la notoriété et que son roman emblématique, « L'art de la joie » achevé en 1979, paraisse en France avec succès en 2005, pour que son propre pays la reconnaisse. Son manuscrit avait d'ailleurs été refusé par la plupart des maisons d'éditions italiennes et ne parut intégralement qu’après sa mort. L'auteur, Angelo Maria Pellegrino fut son dernier compagnon et consacra en, 2015, ce court ouvrage pour honorer la mémoire de celle qui désormais est reconnue comme un grand écrivain et se chargea de l'édition complète de l’œuvre de Goliarda, publiée par les éditions Einaudi, l'équivalent italien de « La Pléiade ».

J'imagine les moments de découragements de cette femme qui voyait ainsi contester son talent mais surtout l'existence de son message. J'évalue aussi le rôle de Pellegrino qui la rencontra alors qu'il n'avait que 29 ans alors qu'elle en avait 50 et qui l'épousa quelques années plus tard . On pense ce que l'on veut de ce choix de vie, de cette différence d'âge qu'on rencontre souvent dans le domaine artistique et qui ne concerne que les intéressés. Est-ce pour le plus âgé la volonté de ne pas vieillir ou de s'en donner l'illusion dans le partage avec quelqu'un de plus jeune, une source de création ou de vitalité ou un tremplin pour quelqu'un qui peine à démarrer dans la vie ? Angelo est devenu lui même comédien, écrivain, traducteur et éditeur. Qu'importe d'ailleurs ! Entre exaltations créatives et périodes de dépressions, au moins a-t-elle eu avec lui un soutien qui lui avait manqué pendant toute ces années d'une vie antérieure agitée qui la conduisit d’hôpitaux psychiatriques, après des tentatives de suicide suite à des déboires sentimentaux, et en prison après un vol de bijoux ! Ses différents romans, bien que boudés par les maison d'édition, attestent de son parcours cahoteux. Ils sont autant de jalons autobiographiques comme c'est le cas de beaucoup d'écrivains qui puisent dans leur existence et dans leur expérience, la substance de leur œuvre. Ainsi le vol de bijoux dont elle se rendit coupable, et surtout les circonstances de son arrestation et de sa détention, inspirèrent largement son œuvre. Bizarrement son compagnon note que cela fit renaître sa créativité, la libéra de la dépression, lui faisant découvrir une certaine socialisation qui n'existait pas dans le milieu intellectuel qu'elle fréquentait ! La passion amoureuse qu'elle connut alors pour Roberta, une jeune détenue toxicomane et terroriste, n'est peut-être pas étrangère à cette renaissance. Par un retournement du destin, c'est l'administration pénitentiaire qui s'intéressa à « L'université de Rebibbia » comme à un document littéraire exceptionnel et qu'on créa ensuite « Le Prix Goliarda Sapienza » récompensant chaque année vingt récits de détenus, parrainés par des écrivains italiens reconnus. C'est une tentative réussie de réunion de la littérature à la vie. Angelo nous confie que le parcours de Goliarda fut hors du commun et nous en détaille les phases, note qu'elle ne pouvait passer une journée sans écrire, retient son sourire lumineux que de nombreuses photos attestent. Elle fut pourtant marquée par cette solitude qui enfante les grandes œuvres parce qu'il n'y a rien de tel pour transmettre à la feuille blanche ses états d'âme et pour se libérer de ses maux, pour les exorciser, que de les coucher sur le papier. Pourtant quand on choisit cette posture, on n'est jamais assuré du résultat, Les périodes de sécheresse et de déprime existent et Pellegrino nous révèle que malgré tout, et peut-être malgré lui, cette solitude perdurera jusqu'à la mort de sa compagne. C'est le côté obscur de l'écrivain et c'est d'autant plus étonnant qu'elle venait du théâtre et du cinéma où la vie sous les projecteurs est la règle. Il faut en effet se méfier de l'écriture qui peut être une thérapie mais aussi être destructrice parce qu'elle est sous-tendue par des souffrances intimes qui peuvent résister et se retourner contre l'auteur qui souhaite les apprivoiser. S'incarner soi-même dans un personnage qu'on a crée peut être révélateur mais parfois aussi dévastateur. Cela complique le travail d'écriture et isole parfois l'auteur au point de se transformer pour lui en une impossibilité d'écrire, de s'exprimer complètement, et ainsi s'insinue en lui la certitude d'être en retrait de ce qu'il veut vraiment formuler, tissant petit à petit une frustration prégnante.

Angelo s'est consacré à la révélation de l’œuvre de cette auteure négligée. Le portait qu'il en fait est forcément subjectif mais qu'importe. On naît tous à une époque et dans un pays qui impriment leur marque dans notre vie. Pour elle, à cause de ses parents, ce fut très tôt l'engagement politique marqué à gauche, face au fascisme, la guerre, une enfance en Sicile dans un quartier populaire, le choix du théâtre et du cinéma et les rencontres qu'elle a pu y faire. Son roman emblématique, « L'art de la joie » est achevé quand l'Italie traverse « les années de plomb », mais il reste longtemps dans un tiroir. Pour autant Modesta, l’héroïne, a ce côté libre, rebelle et sensuelle de Goliarda

Personnage complexe, passionné, contradictoire, idéaliste mais incompris de ses contemporains, Goliarda renaît actuellement à travers la publications de ses œuvres que, paradoxalement, elle eut un peu de mal à faire éditer de son vivant. C'est une revanche posthume mais aussi une invitation à découvrir cette œuvre protéiforme,

 

©Hervé GAUTIER – Décembre 2018.http://hervegautier.e-monsite.com

L'ART DE LA JOIE - Goliarda SAPENZA - Editions Viviane HAMY

 

 

 

N°295– Février 2008

L'ART DE LA JOIE – Goliarda SAPENZA – Editions Viviane HAMY

 

Il est des livres qui sont un univers douloureux, une invitation à déposer entre leurs pages les bribes de sa vie qui sont autant d'expériences intimes, à exprimer ses craintes pour l'avenir ou ses regrets du passé. Ah, délicieuse écriture, tes mots sont un exorcisme grâce auxquels on refait un monde qu'on n'a pas vécu, qu'on aurait aimé connaître, dont on se souvient avec rancoeur parce qu'il est synonyme d'échec ou a valeur d'explication, de justificatif pour soi-même ou pour les autres, pour se convaincre ou amener autrui à se forger des conviction ou des certitudes à notre sujet.

N'en déplaise à tous ces philosophes échevelés, chaque être humain n'a qu'une vie, et quand il faut en faire le bilan, surtout quand on en ressent le besoin, l'exprimer avec des mots, c'est à dire jeter en pâture au premier venu, lecteur attentif ou simple quidam pressé, la chose devient difficile, l'accouchement prend parfois des années ou se révèle impossible, les mots étant, pour le commun des mortels du vent, des signes conventionnels et rien d'autre, légèreté du discours ou superficialité de la conversation, c'est selon! Mais ici c'est autre chose, une autre démarche. S'agit-il de laisser une trace? Pourquoi pas, cela n'est ni illicite ni immoral, mais nous savons bien qu'elle n'est pas pérenne et s'efface rapidement. Pourtant la lecture d'un autre est une source de réflexions, voire d'enseignements pour ceux qui suivront. Le témoignage aussi a sa valeur, il renseigne sur l'autre, sur son époque, son milieu social. Ici, nous sommes au tout début du XX° siècle, en Sicile, une jeune fille, Modesta, entre dans la vie par la porte d'un couvent. On naît par hasard et il appartient à chacun d'apprivoiser cette vie qui nous est prêtée, de s'y étioler, de s'y abîmer dans la farniente ou la survivance impossible.

Aucune vie ne ressemble à une autre par son parcours et par le résultat final et bien peu, autour de soi, connaissent les joies, les épreuves et les embûches qui ont accompagné ce long chemin. Le résumer en quelques pages est dérisoire, presque une gageure, et c'est souvent inutile, puisque le hasard entraîne chacun dans sa spirale, même si on choisit d'y voir la main d'un dieu ou la certitude de la liberté individuelle. Et le témoignage sur soi pose toujours question, avec la tentation de trop en dire, de beaucoup en retrancher, d'imaginer et de se laisser aller à fil du temps qui entoure tout d'un halo merveilleux et se cacher derrière un personnage fictif qui pourtant nous ressemble mais à qui on fait faire ce qu'on osera jamais. Exprimer avec des mots tous ces petits morceaux de mosaïque qui font une vie, la prise de conscience de soi, ses découvertes, ses embûches, ses renoncements, ses plaisirs, ses apprentissages et ses compromissions...

La lecture de cet ouvrage a pourtant été pour moi laborieuse.

 

 

 

© Hervé GAUTIER – Février 2008.
http://monsite.orange.fr/lafeuillevolante.rvg 

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