Imre Kertész

KADDISH POUR L'ENFANT QUI NE NAITRA PAS

N°895– Avril 2015

KADDISH POUR L'ENFANT QUI NE NAITRA PAS -Imre Kertész – Actes Sud.

Traduit du hongrois par Nathalia er Charles Zaremba.

Le kaddish, ce n'est pas comme on le dit souvent la prière des morts mais des endeuillés. Ainsi le titre prend-il tout son sens dans la mesure où l'auteur, refusant d'avoir un enfant, est endeuillé par sa propre décision.

D'abord, il s'agit d'un soliloque, c'est à dire d'une réflexion face à soi-même couchée sur le papier par le truchement de l'écriture, une manière de fixer les choses. Le narrateur qui est juif est un traducteur qui a renoncé à être écrivain et qui entame une conversation avec M. Oblàth, un philosophe qui lui demande innocemment s'il a des enfants. Sa réponse est un « Non » catégorique à son interlocuteur et cela le bouleverse au point que, dans la nuit qui suit, il se remet à écrire, c'est à dire fixer ce soliloque sur la page blanche, avec pour thème cette négation. Cette conversation « entre deux intellectuels moyens » tourne donc autour d'un enfant qui aurait pu naître mais qui ne naîtra pas, une inexistence qui est le prélude à « son auto-liquidation consciente »,  le premier coup de pelle à cette tombe qu'il creuse pour lui dans les nuages avec sa plume! Bien entendu, cette réflexion intime sollicite sa mémoire et c'est tout naturellement qu'il évoque sa femme dont il est séparé depuis. Il refait à l'envers le chemin de leur amour, de leur bonheur qui bien que « considéré comme une obligation » ne fut pas au rendez-vous à cause de cet enfant qu'il lui refusa mais aussi cette impossibilité d'écrire ce roman qu'il portait en lui et qu'elle espérait comme la consécration de leur union. En réalité pour lui l'écriture était la marque de sa souffrance (suivant l'expression communément admise « je souffre donc j'écris ») et non la conséquence de sa liberté, et donc incompatible avec l'expression alors que pour elle, elle était symbole de la réussite littéraire. Il revient sur cet épisode de la liberté quand il évoque l'attitude de celui qu'il appelle « Monsieur l'instituteur »qu'il rencontre quand ils sont ensemble dans un wagon à bestiaux que les emporte vers les camps. Le narrateur, alors adolescent, est incapable de bouger, immobilisé par la douleur. Cet homme s'est chargé de lui apporter sa portion de nourriture mais disparaît un moment, happé par la foule. Le narrateur suppose qu'il se l'est appropriée pour augmenter ses chances de survie mais il réapparaît et la lui apporte, s'indignant de son étonnement. Il n'était pas obligé de faire ce geste qui illustre sa liberté intérieure et va à l'encontre de sa propre survie. L'auteur y voit même la marque de l'illogisme. Pour lui-même, le narrateur revendique sa liberté d'écrivain en refusant par avance toute intrusion dans son travail. Ainsi la propriété d'un logement. Il en va de même pour l'amour qui d'ordinaire est plutôt un moteur de la création artistique. Au contraire, à ses yeux, il est le symbole de l'attachement, l'inverse de la liberté qui pour lui est la seule source de création littéraire. C'est que, pour lui, l'écriture n'est pas exactement le reflet de la vie, sa façon d'écrire ce texte en est la manifestation et peut parfaitement, comme il le dit lui-même, être une fuite. Il y avait donc, au départ une contradiction (peut-être inavouable) dans leur union. Il avait bien tenté de l'exprimer en explorant son enfance dans une nouvelle mais ce fut un échec. De plus, pour lui, sa judéité reste quelque chose de laquelle il est prisonnier. Son épouse qui est juive et dont les parents eux-mêmes ont connu Auschwitz comptait sur lui, sur son écriture, pour se libérer de ce poids, alors que lui entendait faire cette démarche en solitaire. En outre, il lui a refusé cet enfant dont la femme qu'elle est avait envie sans doute parce qu'on ne pouvait pas donner raisonnablement la vie après avoir vécu l'Holocauste. Il ne le pouvait pas non plus à cause de ce mariage raté auquel il met cependant fin. Du coup il est lui « le mauvais juif » par rapport à cette « belle juive », de 15 ans sa cadette qui fut son épouse. Il n'empêche, cette liberté qu'il revendique en tant qu'écrivain se manifeste pleinement dans ce « non » opposé à la fois à Oblàth et à son épouse.

Ainsi, peut-on imaginer que ce kaddish s'adresse aux vivants en leur enjoignant de vivre malgré tout. S'il avait eu cet enfant, l'auteur aurait, d'une certaine façon prolongé sa propre existence, mais peut-on vivre et transmettre la vie dans un monde qui a enfanté Auschwitz? Comment croire à la beauté et à la grandeur de cette humanité quand on a assisté à sa si profonde déchéance? L'auteur sait qu'il peut avoir un enfant mais le refuse pour provoquer une prise de conscience et un acte de mémoire dans une société si encline à l'oubli, pour l'inciter à se souvenir des martyrs qui ont payé de leur vie le seul fait d'être juif et qu'il est indispensable d'en garder la mémoire pour que cela en se reproduise pas. Ce texte est pourtant une sorte de prière, solitaire, longue et tortueuse, qui se conclue par un « amen ». Il est une longue négation de la vie qui ne peut être vécue pareillement après les horreurs des camps. Il adresse cette prière à Dieu comme une excuse de ne pas pouvoir jouir pleinement de la vie qu'Il lui a donnée à cause de ce qu'il a vécu et de cette paternité qu'il refuse. J'ai personnellement lu ce livre avec les yeux d'un désenchanté et je suis, moi aussi, bien enclin, moi aussi, à désespérer de cette humanité que les philosophes nous ont présenté souvent comme humaine et humaniste.

Le texte est dense, labyrinthique, douloureux, la phrase est longue, pesante, désarticulée, disloquée, écartelée en multiples digressions, ce qui n'en facilite pas la lecture. Qu'est -ce à dire ? Cela veut-il montrer l’intensité de la souffrance ou au contraire la difficultés de s'exprimer [avec ce texte il dit creuser sa propre tombe « dans les nuages », son « auto-liquidation »] Je choisis d'y lire une sorte d'attirance vers la mort de celui qui n'est pas vraiment sorti d’Auschwitz et qui n'en sortira jamais, une sorte d'accomplissement de sa judéité dans la mort. Il a connu l'horreur des camps [et aussi la joug soviétique en Hongrie après la guerre] et puise dans cette mémoire qui nourrit sa réflexion jusqu'à désirer la mort à la fois terme normal de la vie mais ici vécue comme une libération de la souffrance pour celui qui traîne sa vie comme un fardeau. Cela me rappelle le suicide de Romain Gary, laissant pour toute explication ces quelques mots « Je me suis enfin exprimé complètement ». Ainsi me semble -t-il que ce kaddish est certes pour Dieu, pour cet enfant qui en naîtra pas de lui mais aussi et peut-être surtout pour lui, pour obtenir cette paix dont parle cette prière et qui est impossible!

J'avoue avoir lu ce livre parce qu'il fallait sans doute avoir eu connaissance de ce texte, de ce message exprimé par un écrivain majeur et couronné par le Prix Nobel en 2002. Il est animé des mêmes angoisses à la fois sur le destin des juifs, sur l'horreur de la Shoah et sans doute aussi sur la culpabilité d'y avoir survécu. J'ai bien conscience que mon commentaire est largement en-deçà de ce qu'à voulu ou pu exprimer l'auteur, que je n'ai peut-être rien compris et qu'il peut parfaitement être contesté.

©Hervé GAUTIER – Avril 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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