PAULA – Isabel ALLENDE – FAYARD.

 

N°275 – Juillet 2007

 

PAULA – Isabel ALLENDE – FAYARD.

(traduction Pierre Guillaumin)

 

Avec ce livre, le lecteur replonge dans la généalogie de la famille Allende et dans l'extraordinaire plaisir ressenti à la lecture d'histoires que l'auteur excelle à raconter, mais, cette fois, ce texte est destiné à sa fille qui ne l'entend peut-être pas puisqu'elle est plongée dans un coma prolongé. Porphyrie, nom barbare qui évoque une roche rouge comme de sang! C'est le nom de cette maladie contre laquelle lutte sa fille Paula alors âgée de vingt neuf ans, mais maladie rare et qui n'intéresse personne. Sa mère l'accompagnera donc avec sa présence, ses mots, ses messages d'amour, ses soins...

 

Pourtant, la lecture de ce livre m'a laissé une impression bien différente du précédent [la FV n°274] Le contexte est certes éloigné de « La maison aux esprits » et le style forcément moins jubilatoire, plus ordinaire, même quand elle évoquent les personnages de sa vie et sa vie elle-même avec son cortège de conquêtes amoureuses, ses périodes de déprime, ses échecs, ses contradictions, la genèse de ses l:ivres dont elle veut parler à sa fille. Mais il y a autre chose, une sorte de malaise que j'ai ressenti tout au long de ce livre. J'ai eu l'impression, fugace d'abord, puis qui s'est affermie à mesure que je tournais les pages, que ce monologue ressemblait un peu à quelque chose comme une relation qui n'avait existé qu'en pointillé entre une mère et sa fille et que, celle-ci étant au pas de la mort, celle-là voulait rattraper le temps perdu, lui dire tout en bloc alors que toutes ces choses auraient pu être distillées patiemment, avec complicité, avec un rythme différent peut-être?

 

Puisque la mère redoutait la mort de sa fille, j'attendais peut-être inconsciemment qu'elle retraçât sa courte existence à elle pour garder le souvenir de son passage sur terre, mais rien. Il y a bien cette tentative « Tu veux que je te parle de la période de ton enfance... », mais rien sinon l'histoire immédiate du Chili avec les figures de Salvador Allende et de Pablo Néruda, symboles d'une démocratie assassinée... et la vie de sa mère « quarante neuf ans à toute vitesse... » sans autre but que « la poursuite d'objectifs aujourd'hui oubliés » et donc sans importance. Du temps perdu qu'on ne rattrape jamais! Elle le dit d'ailleurs elle-même « Cette fille qui est ma fille, qui est-elle? » ou encore « Ma fille m'a donné l'occasion de regarder en moi, de découvrir des espaces intérieurs vides, obscurs, étrangement paisibles que je n'avais pas encore explorés ».

 

Je verrais plutôt dans ce témoignage l'illustration d'une des fonctions de l'écriture, celle qui exorcise la douleur de voir ainsi sa fille en souffrance et qui, peu à peu quitte ce monde sur la pointe des pieds, et de l'idée obsédante de devoir aller à l'enterrement de son enfant, d'être désormais seul, orphelin de lui, si l'on peut dire, et donc sans aucun avenir, proclamer aux autres qui soudain choisissent d'oublier jusqu'à votre présence parce que vous n'êtes plus dans la norme, que la mort est un injuste gâchis surtout quand elle emporte un être jeune!

 

Il y a probablement une autre fonction insoupçonnée de l'écriture qui est celle de la miséricorde après la confession. C'est bien cela aussi, ce livre résonne pour moi non comme un récit mais comme des explications qu'on donne à sa fille dont la vie s'en va. l'auteur se justifie, apporte des réponses aux questions qu'elle suscite elle-même, affirme sans ménagement, cherchant dans tout cela une explication extralucide ou une révélation puisée dans le langage du tarot ou dans les arcanes des songes.

 

Perdre un enfant est la pire épreuve qui soit, non seulement parce qu'on est seul à affronter cette tourmente, parce que le temps n'a rien d'apaisant, au contraire, et parce que cette douleur ne s'éteindra qu'avec sa propre mort! Le seul baume, dans ce triste bouleversement est l'accompagnement des siens, même si chacun vit cette épreuve à sa manière et comme il le peut. La parole aussi est apaisante et l'écriture procède de cette démarche. Cette forme de création permet l'évasion autant que l'exorcisme et les arcanes de l'inspiration produisent parfois des effets inattendus, étranges, déroutants pour celui-là même qui est censé en être l'auteur, parce que les livres sont un univers douloureux mais parfois s'écrivent tout seuls, quand nous nous y attendons le moins, parce qu'on le porte en soi depuis longtemps et qu'ils choisissent de naître tout seuls, insufflant à leur auteur un peu d'humilité. Il y a aussi ce tourbillon de l'histoire qu'on raconte mais qu'en réalité se compose elle-même au fur et à mesure que l'écriture s'en fait le témoin.

 

Cette épreuve nous rappelle que, selon les mots d'Aragon « rien n'est jamais acquis à l'homme », que la mort frappe au moment où nous nous y attendons le moins, que c'est une des facettes de la condition humaine contre laquelle nous ne pouvons lutter. Alors, on se raccroche à tout ce qui peut être un point d'ancrage dans cette vie devenue soudain insupportable. On se dit que son souvenir ne nous quittera jamais, qu'il sera plus présent en nous que s'il était vivant... Ce genre d'épreuve transforment à jamais ceux qui la traversent. Elle suscite les choses les plus étranges où se manifeste à la fois l'inconscient, les croyances, la certitude d'avoir des réponses à ses questionnements les plus fous! Il y a aussi cette improbable volonté de voir dans le hasard qui gouverne nos vies, des signes auxquels on veut à toute force être attentif et dans lesquels on veut lire des significations...

 

Il y a aussi ce rythme permanent et cyclique de la vie, comme si les événements étaient traçés à l'avance, les choses à jamais figées, l'inutile bataille perdue d'avance contre la mort et l'impossible troc de sa propre vie contre celle de celui qui va mourir!

 

C'est pourtant un livre que j'ai lu avec passion, presque sans désemparer. Ce qui m'a le plus ému, c'est sans doute l'épilogue, la description des gestes et événements, comme en filigranes, qui accompagnent le départ de Paula pour une autre dimension. Paradoxalement peut-être, je ne l'ai pas ressenti comme quelque chose de triste mais plutôt comme un apaisement, avec tous les fantômes des parents disparus, les figures diaphanes des vivants présents ou absents!

 

© Hervé GAUTIER - juillet 2007

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