la feuille volante

Paroles

N° 1452– Avril 2020.

 

Paroles – Jacques Prévert- Folio.

 

L’expression « inventaire à la Prévert » se vérifie encore pour ce recueil(un texte en est l’illustration) et on a l’impression que les poèmes en prose qui se succèdent s’accumulent presque par hasard au long des pages, un peu comme des mots, des «paroles », jetées au vent... L’écriture est toujours spontanée, il y a, bien sûr de l’humour, de la dérision ; l’auteur a démocratisé la poésie, l’a libérée, comme d’autres avant lui, de la gangue et du conformiste de la prosodie, c’est ce qui fait l’originalité de cet auteur atypique et c’est aussi pour cela qu’on l’aime.

 

Il évoque la vie dans ce qu’elle a de quotidien, de dérisoire, d’ordinaire voire de stupide ou d’absurde (complainte de Vincent- dimanche, page d’écriture…), la vie dans les rues de Paris et sur les quais de la Seine mais aussi la mort qui en est simplement la fin parce que telle est la condition humaine. On suit ses histoires, celles qu’il nous raconte, même si c’est parfois un peu long et qu’il se laisse aller à des facilités de langage et de rimes...

Il y a aussi la haine de la guerre. Quand ce recueil paraît, en 1946, on sort de ce deuxième conflit mondial qui a bouleversé l’humanité et qui, comme à chaque fois a semé la mort et donné libre court à la folie des hommes (Le sultan). C’est une espérance de paix (Le bouquet) parce que l’homme, même s’il pratique la guerre depuis la nuit des temps, aspire quand même à la paix et cela passe souvent par les bras des femmes.

Ce que je retiens surtout dans ce recueil ce sont les textes inspirés par les femmes qui elles lui inspirent l’amour, un amour qu’on voudrait éternel certes mais aussi qui est surtout fragile parce qu’il est comme toutes les choses humaines, éphémères, transitoires, fongibles. Partout, il y a des visages, des silhouettes de femmes furtives, irréelles, des passantes croisées dans une rue et qui s’évaporent, ne laissant derrière elles que la fragrance d’un parfum, l’illumination d’un sourire, la légèreté d’un fantasme . Sans en citer aucune par son nom (est-ce bien nécessaire) Prévert se contente de les évoquer, d’en dessiner l’esquisse. Parfois il appelle l’une d’elles « Mon amour » sans plus de détails, peut-être pour souligner la permanence de leur relation peut-être pour marquer que tout cela est précaire et constamment remis en question.

On ne peut parler de ce recueil sans s’arrêter un instant sur le texte emblématique intitulé « Barbara » qui est sans doute un des plus beaux poèmes d’amour que je connaisse et qui a été sublimé par les voix envoûtantes d’ Yves Montant et de Mouloudji. Prévert plante le décor, fait appel à sa mémoire : la ville de Brest avant la guerre, pluvieuse mais heureuse comme cette femme jeune et jolie, croisée au hasard d’une rue. Un homme l’appelle par son nom et ils s’étreignent. Alors, à partir de là, entre l’auteur et cette jeune femme qui ne l’a sûrement pas remarqué, pour qui il est sans doute invisible, va se créer une sorte d’intimité unilatérale, soulignée par le tutoiement, un peu comme si ce poète, bouleversé la beauté et le bonheur de cette femme, et qui avait peut-être lui aussi un peu le cœur en jachère, va choisir de regarder ces deux jeunes gens et d’oublier le reste. Plus tard quand la guerre a tout détruit de cette ville, il se souvient de ce moment et comme une incantation intime, l’appelle par ce seul nom qu’il connaisse, se demandant si elle et son amoureux sont encore vivants après tout ce déluge de feu. Il imprime ce moment avec des mots pour qu’ils restent dans sa mémoire parce que ces instants sont précieux aussi furtifs qu’un sourire de femme que le temps efface inexorablement. Seule la page blanche en garde témoignage de cet épisode qui maintenant appartient au passé.

J’avais émis des réserves sur « Histoires », paru la même année. Ce recueil me plaît infiniment plus.

©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com

 

 
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