Jean-Luc Coatalem

Mes pas vont ailleurs

La Feuille Volante n° 1208

Mes pas vont ailleurs – Jean-Luc Coatalem – Stock. (Prix Fémina essai 2017)

 

Qui se souvient de Victor Ségalen (1878-1919), médecin breton de la marine, globe-trotteur, explorateur, homme de culture, archéologue mais surtout poète, mort à 41 ans d'un mal mystérieux, d'une façon étrange dans une forêt légendaire pleine de souvenirs personnels de ce vieux pays celte qui était le sien ? Sans forfanterie de ma part, il n'était pas pour moi vraiment un étranger et je connaissais son nom, un peu de sa vie et de son œuvre. Certes le monde universitaire lui a rendu hommage, notamment à Bordeaux et à Brest, mais il me semble qu'il reste encore un étranger dans son propre pays et peut-être aussi au sein même du monde des Lettres qui le bouda un peu de son vivant.

 

J'avoue que j'ai été un peu surpris, mais pas déçu, par cet ouvrage. Je m'attendais à une biographie plus ou moins romancée de cet écrivain qui pour moi reste un être fascinant, ce qui aurait été une manière de le faire connaître davantage du grand public mais j'ai lu par moment, un texte où il est souvent question de Gauguin qu'il manqua de peu aux Marquises, et... de Jean-Luc Coatalem, de l'approche qu'il a eue du travail et de la vie de son écrivain favori dont il dit qu'il est son « compagnon secret ». Il s'adresse d'ailleurs directement à lui, avec une certaine déférence, dans une sorte de lettre posthume qu'il lui adresserait. Le titre qu'il lui emprunte évoque évidemment le voyage et Ségalen fut un voyageur que sa seule qualité de médecin de la marine ne saurait justifier. L'ailleurs reste la marque d'une recherche pas forcément couronnée de succès dans la vie du poète. J'ai toujours eu l'impression que cela débouchait sur une impasse parce que sa démarche était d'une autre nature et ressemblait plus à une quête de quelque chose. Il la mena dans l'exploration d'un imaginaire intime autant dans la pratique du voyage, la curiosité de la Chine et de la Polynésie, la douceur des femmes autant que dans la fumée d’opium, tout cela et d'autres choses encore nourrissant son extraordinaire esprit créatif et curieux. La mort prématurée d'un être humain, surtout s'il est jeune, a toujours pour moi des relents de gâchis. Dans le cas de Ségalen qui souffrit tout au long de sa vie d'une sorte de dépression chronique qui donnait de lui l'image d'un être étranger à ce monde, ce fut particulièrement le cas, lui qui mit un terme à ses voyages et à sa vie.

Le personnage de Victor Ségalen est surprenant, marin qui n'aime pas la mer, militaire qui n'est guère passionné par l'armée et peut-être même par la promotion, médecin, certes compétent mais qui profite de ses voyages outre-mer que lui permettent son métier pour faire de l'archéologie, homme de culture et écrivain qui de son vivant a peu publié… Je note également les relations ambiguës, à la fin de sa vie, entre lui, Hélène, sa maîtresse, et Yvonne, son épouse, une sorte de relation à trois, consentie et consacrée jusqu'au bout par une correspondance en termes différents comme étaient différentes ces deux femmes et ce qu'elles représentaient pour lui. Leur présence à ses côtés n'a apparemment pas suffi à guérir cette neurasthénie qui a peut-être précipité sa mort, tant celle-ci pose question. Ce livre qui n'est pas un roman, qui commence et se termine par le décès de Ségalen, s'achève pourtant de la même manière avec cette évocation de la nature sauvage et mystérieuse, l'ombre de ce « dormeur du val » cher à Rimbaud que je n'ai pas pu ne pas voir dans la dernière image qu'il donne de lui, la compagnie d'Hamlet... Il y a certes plusieurs lectures de ce trépas, comme un passage d'un monde à un autre, une métamorphose peut-être, mais, en contre-point, il me semble qu'existe cette sorte d'apaisement, la quête de l'inconnu « pour trouver du nouveau » comme l'aurait dit Baudelaire, une manière d'affirmer une dernière fois sa liberté face à la camarde, cette liberté qui a baigné toute sa vie et qui a accompagné sa recherche sans doute vaine, son inhumation presque à la sauvette après falsification de son bulletin de décès, sorte de dernière manière de tirer sa révérence à ce monde qui l'a déçu.

J'ai fort apprécié ce document sur Victor Ségalen. Il a éclairé les connaissances éparses que j'avais de l'écrivain et de l'homme. C'est, pour moi, une invite à aborder son œuvre d'une manière différente. Le style de Coatalem est évidemment somptueux, poétique et sait transmettre pour son lecteur le résultat d'une recherche très documentée et passionnante. Même s'il a voulu faire « un livre hybride » sur cet écrivain voyageur qui arpenta la géographie ultramarine qui avait été celle de Gauguin aux Marquises, de Rimbaud en Afrique, de Loti en Polynésie, sur ses amitiés littéraires variées, ses voyages lointains et ses amours,cela reste une introduction exceptionnelle et bienvenue à l’œuvre de Victor Ségalen, un extraordinaire personnage à la fois romantique et secret .

© Hervé GAUTIER – Janvier 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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