Cinéma anglais (Ken Loach)

Land and freedom - Un film de Ken Loach

 

N°572– Mai 2012.

LAND AND FREEDOM Un film de Ken Loach (1994)

Le film s'ouvre sur la mort d'un homme, David (Ian Art), de nos jour à Liverpool, dans une ambulance.

Sa petite fille, en rangeant les affaires de son grand-père décédé trouve des photos set des lettres qu'il a envoyée pendant sa jeunesse, découvre que ce dernier a combattu pendant la guerre d'Espagne dans les rangs des Brigades internationales comme volontaire anglais. Sa vision du communisme alliée au chômage qui mine l'économie et la société britannique des années 30 le persuadent qu'il n'y a pas d'autre choix pour lui.

Un peu par hasard, après un voyage long et pénible, il se retrouve, avec d'autres volontaires de toutes les nationalités dans les rangs du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste) pour combattre les fascistes de Franco. Il ne tarde pas à faire le coup de feu en Aragon, dans les tranchées où il côtoie des femmes combattantes, mais avec des armes obsolètes et l'une d'elle le blesse. La brigade dans laquelle il combat est non seulement peu armée mais est surtout animée par un idéal politique qui ne convainc pas tout le monde. Il part pour une courte convalescence à Barcelone où il retrouve Blanca (Rosana Pastor), une jeune militante aragonaise qui combattait avec lui et dont il était amoureux. Elle tente de le persuader de se battre dans les rangs de la Milice alors qu'elle découvre qu'il a déjà rejoint les rangs des Brigades internationales, ceux qu'elle appelle « les staliniens ». Elle le quitte tandis que, écœuré par les divisions et les combats au sein du camp républicain, David déchire rageusement sa carte du parti communiste et rejoint sa brigade en Aragon pour assister à la liquidation des trotskystes du POUM qui est déclaré illégal en 1937.

David se forge lui-même son opinion au fur et à mesure que se déroule ce conflit. La discussion qu'ils ont sur la nécessité de collectiviser les terres est révélatrice. Il prend peu à peu conscience non seulement de l'enjeu de cette guerre mais surtout du contexte international. Le POUM fait figure d'extrémiste, ce qui dérange Staline qui recherche surtout la respectabilité sur le plan international. Pour cela on accusera ces combattants de la liberté d'être des traîtres au communisme et même d'être des agents de Franco !

Vidal (Marc Martinez), capitaine de la brigade est un socialiste convaincu qui veut surtout gagner la guerre contre Franco et en cela s'oppose au gouvernement en place. Il est bien conscient qu'en s'y ralliant il obtiendra des armes modernes et efficaces, mais il devra s'y soumettre et ainsi aliéner son idéal. C'est tout le problème du film qui met en évidence les luttes intestines des Républicains qui les ont amenés, tout autant que l'alliance de Franco avec les puissances fascistes, à perdre cette guerre. Cela est mis en évidence dans les discussions qu'ont, dans le village pris aux fascistes, les paysans et leurs libérateurs mais surtout dans la scène ou Blanca est tuée par les troupes républicaines venues recevoir la reddition de la brigade.

Comme toujours Ken Loach prend le parti de filmer les opprimés, les humiliés, les laissés pour compte de la société quelle que soit la forme que prend cette manière d'écraser ceux qui ne peuvent guère se défendre. Si en plus ils sont idéalistes, pauvres, pleins d'illusions et désireux de changer le monde, c'est mieux ainsi et cette Guerre d'Espagne leur a fourni l'occasion de se mesurer à la réalité et à la politique … et d'en être déçus ! Ce n'est pourtant pas un film « documentaire » sur la guerre d'Espagne, nombreux sont ceux qui s'en sont faits les historiens ; il y a somme toute peu de scènes de combat.

Ken Loach ne cesse, dans ses films de dénoncer les compromissions et les lâchetés des hommes face à un idéalisme parfois utopique de quelques-uns. Ce qu'il veut c'est montrer ces hommes qui s'engagent au point d'être capables de mourir pour une idée, un idéal, sont toujours floués, abandonnés par ceux qu'on appelle les élites. Des écrivains contemporains de ce conflit ont contribué, par leurs écrits, à nous donner une vision idyllique de cette guerre, surtout du côté républicain. Il y avait du panache et de la grandeur à se battre pour la liberté d'un peuple attaqué par des rebelles mais la réalité a été bien différente, à cause notamment des dissensions au sein même du camp républicain et de leurs luttes fratricides.

Les dernières images du film montrent les obsèques de David, les anciens combattants communistes présents qui saluent le cercueil sur lequel sa petite-fille verse de la terre d'Espagne que son grand-père avait rapportée.

Ken Loach est un grand témoin de son temps de la société et des hommes qui la composent. .

  ©Hervé GAUTIER – Mai 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

RAINING STONES – Un film de Ken LOACH.

 

 

N°174

Novembre 1993

 

 

RAINING STONES – Un film de Ken LOACH.

 

 

L’histoire (si tant est qu’on puisse appeler cela une histoire puisqu’elle est de tout temps, se répète à l’infini et se nomme chômage, misère…) se déroule en Angleterre de nos jours. Nous voyons deux travailleurs anglais, sans travail, bien que «travaillistes », Bob et Tommy, tous les deux pères de famille, qui cherchent de bonne foi un emploi. On comprend très vite qu’ils n’en trouveront pas parce que le système est ainsi fait, qu’il joue contre eux et prospère sur leur dos. D’emblée, ils nous sont sympathiques parce que de bonne volonté. Bob se fait tour à tour égoutier, videur de boîte de nuit mais peu chanceux ou trop honnête, se retrouve sur le pavé. Pire, quand la chance semble lui sourire, on le prend pour un bénévole ou on l’expulse parce qu’il refuse le système… Pourtant le Père Barry lui dit que «tout homme a droit au travail et ne doit pas être critiqué s’il n’en trouve pas ».

Avec Tommy dont la gouaille camoufle mal le désespoir, Bob se fait voleur de mouton, déracineur de green anglais, mais tous ces larcins ne parviennent pas à nous les rendre antipathiques, bien au contraire. Ces entreprises se révèlent être un fiasco au point que Bob se fera voler sa camionnette qui représente pour lui un travail potentiel. Sans le savoir, c’est peut-être à tout ce qui fait l’Angleterre de toujours qu’ils s’attaquent : le mouton et le gazon ! Mais ils cherchent toujours et sans relâche, refusant cependant la spirale de la drogue et de l’alcool qui, là-bas comme chez nous frappe même les enfants. C’est qu’ils veulent garder leur dignité malgré tout !

Il y a autre chose Tout tourne autour d’une robe de communion que Bob veut offrir à sa fille Coleen, sa Princesse. Il est chômeur, certes, mais aussi catholique pratiquant et n’entend pas que sa fille soit plus mal vêtue qu’une autre ce jour-là. Alors il s’endette, jusqu’à menacer l’équilibre déjà précaire de son foyer, ment à sa femme sur l’origine de cet argent et refuse l’offre généreuse du Père Barry « L’école prête des robes…Personne n’en saura rien » Le simple fait que lui et son épouse le sachent suffit à lui faire refuser. Sa fille aura pour ce jour tout ce qu’il y a de mieux et ce sera une fête pour tous, immortalisée par une photo. Coleen gardera la robe en souvenir.

Bob veut garder sa dignité qui le fait demeurer un homme. On sent bien que sans elle il glisserait sur la planche savonnée par la société, il serait tout juste une loque ravagée par la drogue et mangée par l’alcool. Si on le voit boire, c’est pour trouver le courage d’aller régler son compte à l’usurier qui représente pour lui plus qu’un danger. Si celui-ci met ses menaces à exécution, c’est sa raison de vivre qui disparaît… On craint le pire et le fragile équilibre risque d’être rompu définitivement.

Il y a plus. Ce film sur la misère au XX° siècle est une photographie exacte et sans complaisance d’une société en pleine décadence qui refuse aux plus démunis de ses membres la survie élémentaire. Un tel système ne peut, en effet, durer et prospérer sur l’exclusion de certains de ceux qui la composent. Chacun y joue son rôle, semble nous dire Ken Loach, et quand l’usurier trouve la mort, par le truchement involontaire de Bob, les choses reviennent à leur vraie place, la morale remporte la victoire, il y a enfin une justice, et singulièrement elle vient du Destin, de Dieu qui prend ici les traits sympathiques du Père Barry qui comprend, conseille et pardonne quand Bob s’accuse du meurtre de l’usurier(«c’était juste un accident »lui dit l’homme d’Eglise) C’est tout juste si Bob n’a pas été le bras justicier de Dieu et c’est sans hésiter que le bon curé lui donne l’absolution et la communion. Il n’a pas d’argent, mais ses paroles s. Ken Loach a bien fait les choses en donnant au Père Barry le rôle que doivent avoir bien des prêtres catholiques dans ces banlieues ouvrières, bien loin de l’alliance classique de l'Église et de l’argent.

Bob et Tommy sont tout en nuances et en émotions malgré leur côté désespéré. C’est Tommy qui pleure tout seul après avoir reçu l’argent de sa fille, c’est l’histoire de cette cité qu’on apprend par les yeux de ses habitants… Quelques mots, quelques images, on a compris et cela suffit !

Il y a autre chose et c’est une gageure. Le rire accompagne les deux hommes qui veulent à tout prix garder le moral. La gouaille et l’humour parfois décapant colle à leurs tentatives. Seule l’intrusion de l’usurier nous fait peur, mais le talent de Ken Loach est là pour maintenir cet humour où la dérision le dispute parfois au suspense. Quand la police qu’il ne fréquente guère vient chez Bob après la mort de l’usurier, on comprend qu’il détourne les yeux de l’objectif du photographe. On sent la fin, le dénouement l’éclatement de cette famille qui est tout pour lui. Que nenni ! C’est pour lui annoncer que sa camionnette volée a été retrouvée ! Quand Bob parle de Dieu à sa fille, comme le Père Barry le lui a demandé, il est drôle et émouvant parce qu’il se trompe, en oublie et tente vainement d’expliquer avec des mots un mystère qui le dépasse.

 

Ce qui fait que ce film est vrai et bouleversant, c’est sans doute que les acteurs n’ont pas eu beaucoup à se forcer pour camper les personnages. Ils sont ces personnages, on le sent. Alors, film politique, oui, et après. Il est l’image de la société anglaise après l’aire Tatcher. C’est en tout cas un film de référence (et à petit budget), une grande œuvre authentique !

 

 

 

© Hervé GAUTIER.

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