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la feuille volante

Essais de réponse

La Feuille Volante n° 1237

Essais de réponse – Erri de Luca – Gallimard.

Traduit de l'italien par Danièle Valin.

 

C'est un livre assez singulier que celui-ci puisque, à l'origine il retrace des entretiens dont on aurait gommé les questions en y substituant certains passages de ses livres, pour ne retenir que les réponses. Il retrace bien le parcours d'un créateur littéraire puisque que, d'emblée l'auteur parle de ces voix qu'entend l'écrivain et auxquelles il doit impérativement être attentif sous peine de ne plus rien écrire. Elles sont sans doute semblables à celles de la terre qu'il entendait dans la maison paternelle construite en pierre de lave à Naples. C'était aussi ces voix qui venaient du large, de ce désert africain qui lui parvenaient sur les épaules du vent de mer. Il ne doit pas se contenter de les écouter, le plus souvent dans la quiétude du soir, mais y ajoute aussi la sienne, avec sa sensibilité sa culture parce qu'il n'est pas un écrivain sans origine, sans terre : pour lui c'est Naples. Il y naît par hasard, sans qu'il lui soit évidemment possible de choisir, mais il s'approprie cette ville meurtrie par la guerre qui est celle de son enfance, tout comme il prend possession aussi cette île d'Ischia toute proche, symbole pour lui de liberté et de vacances, adopte le mystérieux et chantant dialecte napolitaine.

Naître dans un port est toujours pour un écrivain, une invitation au voyage, au départ. Tous ne prennent pas la mer mais dans son sang coule un peu de son écume et le ressac gronde en lui qui lui inspire la révolte. Pour un italien, héritier des Romains qui se sont approprié la Méditerranée, il ne peut passer à côté de tous ceux qui l'ont célébrée et ne peut rester muet face au large, au vent et aux vagues. Même s'il y a du Kerouac, en lui, l'abandon de ses études, de sa famille et de cette ville, pour un destin de simple ouvrier, de travailleur manuel, révèle cette révolte intérieure, cette volonté de voir autre chose, au rythme de la liberté, des luttes sociales, de la rencontre avec les hommes démunis et meurtris par la guerre. Il admet « une dette de reconnaissance » vis à vis de tous ceux qui se sont révoltés à un moment de leur vie. Il a été chauffeur de camions à Mostar du temps de la guerre en ex-Yougoslavie et dans cette fonction humanitaire il a vu des gens mourir de faim et mourir pour un simple morceau de pain. On sent qu'il porte sur l'humanité un regard triste de témoin impuissant face à la détresse, à la violence et à la guerre.

Être écrivain c'est aussi avoir la modestie de lire les auteurs, de se nourrir de leur culture, de leur talent, de leur inspiration. Pour lui la bibliothèque paternelle, bâtie par quelqu'un qui était curieux de tout, a été une fenêtre sur le monde, une extraordinaire invitation à la connaissance. L'envie d'écrire, comme une nécessité, comme un automatisme qu'on porte en soi et qui se révèle, est née de cette enfance solitaire. Plus tard la patience ( il parle de « l'infinie patience d'une feuille de papier »), la chance aussi, ont favorisé ce talent et l'ont développé mais ce que je retiens plus volontiers c'est cette humilité, cette volonté de ne pas se draper dans la superbe de celui qui est différent des autres, de l'intellectuel, mais de reconnaître que l'inspiration est étrangère à sa personne, ce qui fait de lui, de son propre aveu, non un véritable écrivain mais un simple rédacteur. Quand Rimbaud proclamait « Je est un autre » il ne disait pas autre chose. Certes ce qu'il écrit lui appartient et il l'assume peut-être parce ce qu'il dit a longuement mûri en lui et sort à un moment précis à cause d'un événement, d'un souvenir ou d'une volonté de faire revivre l'ombre d'une personne disparue. Un écrivain raconte une histoire mais de Luca note pertinemment qu'elle ne lui appartient pas tout à fait puisque elle ne prend tout son sens que lorsqu'un lecteur se l'approprie. C'est une question de respect envers celui sans qui l'écrivain ne serait rien.

Cet itinéraire intime face à l'expérience l'amène à rendre hommage à sa langue maternelle dans laquelle il s'exprime, avec une prédilection pour la parole écrite ce qui l'amène presque naturellement à étudier et traduire la Bible parce qu'une telle lecture est « émotion ». Sa démarche personnelle de vie ne serait pas complète sans une mention particulière à la montagne qu'il escalade comme il mènerait une quête personnelle. Elle a pour lui un langage de silence et entame avec lui un dialogue minéral. Elle fait désormais partie de sa vie au même titre que l'écriture qu'elle nourrit.

 

C'est un livre mince (76 pages) mais érudit et dense dans son écriture. J'y ai retrouvé comme à chaque fois ce style poétique plein d'images. Bien sûr il parle de lui, de son parcours qui n'est pas celui d'un homme de Lettres traditionnel mais qui, à mes yeux, est authentique ;

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 
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