Louis-Philippe Dalembert

Avant que les ombres s'effacent

La Feuille Volante n° 1190

Avant que les ombres s'effacent Louis-Philippe Dalembert – Sabine Wespieser – Éditeur.

 

C'est une saga, celle de juifs ashkénazes polonais établis à Berlin mais amoureux de tout ce qui est français, la langue en particulier, qui nous est contée à travers la vie de Ruben Schwarzberg, un garçon né en Pologne, affublé d'un bégaiement et d’oreilles décollées à la Kafka, et qui devient docteur en médecine sous le III° Reich. Il supporte les vexations, les lois raciales puis est interné à Buchenwald dont, par miracle, il parvient à être libéré, non sans passer par Paris ( la plus belle ville du monde!) où , bien entendu, il rencontre la sensualité de l'amour mais aussi où il goûte, fort peu d'ailleurs, l'art consommé du paradoxe et et des situations absurdes. Par chance, il profite, en tant que juif, d'un décret-loi d'Haïti qui l'autorise à obtenir, sur sa demande, un passeport pour se rendre dans ce pays qu'il rejoint après moult péripéties. Il met ainsi fin au mythe du juif errant et lorsque plusieurs décennies plus tard, en 2010, alors qu'un séisme défigure ce pays, il retrouve Deborah, arrivée d’Israël comme médecin bénévole, la petite fille de sa chère tante décédée quelques vingt plus tôt et qui ressemble tant à sa mère, et le vieux Ruben, devenu un vrai haïtien, a l'impression de la revoir, revenue du royaume des morts. D'une certaine manière, cela illustre l'adage qui veut que le monde est petit et que les liens familiaux sont plus forts que l'espace et le temps. C'est à sa petite cousine qu'il va, pendant toute une nuit, raconter cette histoire familiale qui a vu ce Polonais chassé d'Allemagne par les nazis, amoureux de la France et de sa culture, devenu médecin sans cesser d'être humaniste, poursuivre sa vie dans la douceur des Caraïbes et apporter à ce pays, désormais le sien et qui l'adopta, toute sa compétence médicale et tout son amour. Il est tellement peu conventionnel que lui, le juif agnostique, épousera, mais civilement seulement, la belle Sara, chrétienne d'origine palestinienne devenue une authentique haïtienne. Ils auront une descendance.

 

Cela a beau être un roman plaisant à lire, ce livre mêle agréablement fiction, cérémonies vaudou et réalité historique (Engagement des Haïtiens volontaires aux cotés de la France dans les conflits de 1870, 14-18 - Déclaration de guerre d’Haïti au III° Reich et à l'Italie fasciste en 1941 – création par le commandant Kieffer des commandos qui portent son nom et qui ont participé au débarquement de Normandie - contribution à la 2° guerre mondiale dans le camp des alliés - épisode du paquebot Saint Louis en 1939 - accueil et naturalisation, au nom de la solidarité humaine, par l’état Haïtien, des réfugiés juifs chassés par les nazis – rappel historique que ce pays n'a pas hésité à affronter les troupes napoléoniennes venues y rétablir l'esclavage – évocation du séisme qui défigura le pays).

 

Avec un tel nom phonétique, l'auteur, inconnu de moi, ne pouvait qu'attirer mon attention. J'avoue que je n'ai pas été déçu par cette saga. Sur le mode jubilatoire, Louis-Philippe Dalembert déroule son histoire malgré le sujet tragique et ne ménage ni les expressions délicieusement caribéennes ni l'humour (j'ai ri de bon cœur à certains passages rédigés avec un grand sens de l'à propos) qui le disputent parfois à un érotisme de bon aloi.

 

Je ne voudrais pas clore cette chronique sans saluer, à travers cet écrivain et ce roman, un pays francophone éprouvé et sans doute un peu oublié, mais qui mérite bien une attention particulière. J'ai, en outre, apprécié l'hommage rendu à la culture et à la langue française. C'est en tout cas un livre remarquable et captivant qui entraîne son lecteur sur le chemin de la course pour la vie et en fait un bon moment de lecture.

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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