Luigi Pirandello

L' exclue

La Feuille Volante n°1038– Mai 2016

L'EXCLUE – Luigi Pirandello. Actes sud.

Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.

Rocco Pantàgorra est très malheureux. Il vient de surprendre son épouse en train de lire une lettre de Gregorio Alvignani qu'il soupçonne d'être son amant. Est-il à ce point malheureux en ménage, maladivement jaloux ou victime d'un traditionnel atavisme qui veut que tous les hommes mariés de sa famille soient cocu? Toujours est-il que ses craintes ne sont pas fondées, que son épouse, Marta, est effectivement vertueuse et que la lettre qu'elle lisait était bien innocente et en rien chargée de marques adultères. Pourtant, pour ce pauvre Rocco, la graine de la suspicion s'est sans doute semée dans sa tête ou est-il victime du qu'en dira-t-on, dans cette petite ville italienne traditionnelle et catholique ? Il chasse Marta son épouse qui est en même temps reniée par son père. Après la mort de celui-ci et la faillite de son entreprise, Marta assure la subsistance de sa mère et de sa soeur par un travail d'institutrice qu'elle a réussi à obtenir, mais que sa femme, même répudiée, travaille est insupportable à Rocco. Elle se heurte à la vindicte de cette petite ville, doit faire face aux excès de zèle des notables de sorte qu'elle doit déménager pour Palerme où elle a trouvé un poste d'enseignante.

Ce roman qui est le premier écrit par Pirandello à l'âge de vingt ans se situe en Sicile où l'auteur naquit et passa sa jeunesse. Cette île restera un référence dans toute son œuvre. Il illustre cette grande interrogation sur la vie, l'individu, la société qui est une constante dans sa démarche créatrice. Durant « ce séjour involontaire sur terre » qu'est selon lui la vie, il dénonce cette incommunicabilité, cette incompréhension qui existe entre les hommes et en dénonce l'absurdité. Ce roman souligne le destin paradoxale de cette femme injustement accusée d'adultère et chassée par son mari et qui ne reconquiert son statut social qu'en se livrant effectivement à la faute qu'on lui reprochait. Ici,  les femmes sont systématiquement suspectées sans pouvoir véritablement se défendre. Dans son nouveau poste, elle est l'objet de tentatives un peu gauches de séduction de la part de ses collègues masculins autant qu'une surveillance constante de la part de son mari, malgré la répudiation qu'il a lui a imposée. Alvignani, devenu député la retrouve à Palerme et la compromet. Elle est ainsi rattrapée par le malheur. Elle représente la femme exclue parce que victime de cette société conventionnelle et conservatrice qu'elle subit et qui apparaîtra ailleurs dans son œuvre future, une véritable « étrangère »pirandellienne ». Pourtant Marta est lucide face à cette absurdité.

Ce roman publié en 1893(remanié puis publié dans sa version définitive en 1927) porte témoignage des croyances religieuses autant que des conventions sociales qui ont cours dans cette petite ville de Sicile à cette époque. Il comporte également une étude psychologique poussée des personnages qui n'est cependant, et malgré le thème de cet ouvrage, non exempte d'humour voire d'ironie. Un texte bien écrit (bien traduit?), une peinture assez juste et pertinente de l'espèce humaine et un bon moment de lecture.


 

© Hervé GAUTIER – Mai 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

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