Marceline Loridan-Ivens

Et tu n'es pas revenu-

N°917– Juin 2015

 

Et tu n'es pas revenu- Marceline Loridan-IvensGrasset.

Avec Judith Perrignon, journaliste et écrivain.

 

Ce témoignage est un long monologue face à un absent bien présent, une longue lettre d'amour, rédigée à la première personne, d'une fille à son père disparu dans la tempête de la Shoah et qui s'articule autour de deux prophéties avec la mort pour toile de fond. D'une part celle de ce père, Salomon, qui, en sa compagnie au camp de Drancy et avant leur séparation lui dit qu'elle survivrait parce qu'elle est jeune alors que lui périrait et d'autre part cette phrase prémonitoire de son frère Michel qui déclara qu'il mourrait quand il aurait l'âge que son père avait à sa disparition. Il se suicida effectivement, tout comme sa sœur Henriette. Même pour eux qui n'avaient pas connu la déportation, la mort fut la plus forte. Marceline, elle, a survécu à l'horreur des camps, aux voyages en wagons à bestiaux avec la peur, la faim, le froid, la maladie. Une fois revenue à la vie elle tentera elle aussi de se suicider tant la vie lui était devenue insupportable. Elle est revenue quand sa famille attendait son père et non pas elle, portant le poids de la culpabilité de n’avoir pu échanger sa vie contre la sienne, de devoir vivre avec le souvenir ineffaçable de cette souffrance, de cette vie qu'elle a choisi de faire prévaloir dans les camps alors qu'il lui était facile de s'approcher des barbelés électrifiés et de trouver ainsi une mort rapide, la culpabilité d'être encore là quand tant d'autres sont morts simplement parce qu'ils étaient juifs. Quand les camps furent libérés par les Russes et les Américains l'incertitude plana encore dans l’affrontement à venir des deux blocs transformant cette libération en une future guerre froide. Longtemps Marceline espéra que son père avait réussi à échapper à la mort d'où qu'elle vienne, qu'il avait réussi à marcher au devant de ses libérateurs et se raccrocha faute de mieux à cet espoir tissé par les témoignages incertains des survivants. L'absence de sépulture, de lieu de recueillement, le vide face à ses derniers moments, à ses dernières paroles prend une dimension inacceptable.

 

Au moment de leur séparation Marceline n'a que quinze ans et ce n'est que soixante dix ans plus tard qu'elle trouve enfin la force de tracer ces lignes qu'elle porte en elle depuis si longtemps, un peu comme si elle voulait racheter l'oubli involontaire des derniers mots que son père lui a écrits dans le camp, sur ce pauvre bout de papier qu'elle perdit. En effet, à la fin de la guerre, il fallait impérativement oublier et ne penser qu'à l’avenir. On pense inévitablement à Jorge Semprun (« l'écriture ou la vie ») où ceux qui avaient connu les camps ont préféré le silence de peur de n'être pas crus tant ce qu'on y pratiquait était indigne de l'espèce humaine. Le silence valait mieux que l'immédiat inexprimable. Je ne sais pas encore aujourd'hui, à titre personnel, si l'écriture est véritablement une catharsis comme on le dit souvent. Il fallait que les rescapés oublient, reprennent une vie normale, comme si cela leur était possible. Pourtant quand elle a vécu cette période des camps elle n'était plus une femme mais une « sale juive » qu'il fallait éliminer, c'est à dire rien du tout. Revenue au monde, Marceline se révéla incapable de vivre devant une telle incompréhension. Là au moins l'auteure porte témoignage de sa souffrance, de celle des autres, de celle de ce père trop tôt disparu. Sa mère qui sembla être loin de tout cela au point qu'elle se remaria presque en catimini une fois la disparition de Salomon devenue officielle, l'incita à oublier, demanda à sa fille si, dans les camps, elle n'avait pas été violée. Cette préoccupation la tracassa bien plus que le reste puisque ainsi Marceline était toujours vierge et pouvait donc se marier pure. A ses yeux, il importait qu'elle endossât le rôle de mère et qu'ainsi les enfants qu'elle aurait remplaceraient les morts un peu comme si les vivants à venir pouvaient combler les vides laissés dans les familles par les absents. Pourtant Marceline a choisi de ne pas avoir d'enfant sans doute pour ne pas transmettre la vie après une telle épreuve ou parce que, pour elle, la guerre ne sera jamais terminée, parce qu'elle a eu beaucoup trop de mal à se supporter elle-même après tant d'épreuves, un peu comme si elle avait, à Bergen-Belsen ou a Birkenau, consommé en une fois toute son envie de vivre. Elle se maria cependant, peut-être pour faire oublier son nom de famille parce que l'antisémitisme était fort après-guerre (ne l'est-il pas toujours?) et par deux fois, son nom gardant la trace de ces deux unions même si maintenant elle y ajoute son nom de naissance (« née Rozenberg »), un parcours à la fois intime et public, révélateur de son attachement à ce père absent

 

Elle porte témoignage aussi bien de la solidarité qui peut exister dans la souffrance face à la barbarie mais parle aussi de la conduite digne des animaux que la peur de la mort peut inspirer aux hommes. Est-ce en réaction contre cela qu'elle a choisi plus tard de soutenir la création de l'état d’Israël et de militer en valeur des nations qui aspiraient à l'indépendance ? Ne pouvant plus rien faire pour elle, elle voulait être utile aux autres, utopie ou espoir de changer le monde ?

 

L'auteur rappelle les détails de cette sombre période de notre histoire commune, les dénonciations entre Français, les arrestations de juifs par la milice et les rafles perpétrées par la police française dont les autorités allemandes elles-mêmes reconnurent le rôle déterminant. Sans son concours efficace beaucoup de juifs eussent été épargnés. [On a accordé à la police parisienne le port de la fourragère aux couleurs de la Légion d'Honneur pour son ralliement tardif à la Résistance lors de la Libération de Paris en oubliant un peu vite qu'elle fut un auxiliaire zélé de la Gestapo pendant l'Occupation]

 

Cette longue lettre écrite dans un style volontairement dépouillé d'une fille à ce père mort, ce travail de mémoire avant qu'il ne soit trop tard, est bouleversant, il met en évidence un travers de l’espèce humaine volontiers amnésique et aussi un peu hypocrite, l'abandon de juifs par la France, pourtant pays des droits de l'homme et de la liberté où ils pouvaient se croire en sécurité mais où on ne voulait plus d'eux. En veut-on encore aujourd'hui face à l'obscurantisme plus que jamais vivant et devant lequel illusions et convictions en pèsent plus très lourd.

 

 

©Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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