Marguerite Yourcenar

L'OEUVRE AU NOIR

N°858 – Janvier 2 015

L'OEUVRE AU NOIR Marguerite YourcenarGallimard.[1968] – Prix Fémina 1968

L'auteur imagine un personnage, Zenon Ligre dans le cadre humaniste de la Renaissance et lui prête une vie de philosophe, de médecin, de voyageur et d’alchimiste. De telles caractéristiques ont aiguisé son esprit critique autant que son envie de se livrer à la publication de ses idées, ce qui n'a pas manqué d'indisposer la toute puissante Église. Il sera enfermé dans les geôles de l'Inquisition et se suicidera. L'auteur décline ce récit en trois parties (la vie errante, la vie immobile, la prison) et c'est pour elle l’occasion de nous présenter un homme apparemment ordinaire (c’est un bâtard) qui porte sur son temps un regard critique et cultive malgré les risques qu'il encourt, la liberté de penser et de s’exprimer. Ce défaut de ce qu'il considère comme un droit élémentaire le détermine à choisir sa mort au lieu de se rétracter. Il s'attaque à l'organisation politique de la société, à la religion mais aussi contribue à au progrès de la médecine en pratiquant les dissections de cadavres, formellement interdites par l’Église, aux expériences scientifiques et à l'alchimie ce qui l'amène immanquablement à s'opposer à l'obscurantisme de l'époque. Ses voyages lui font acquérir des connaissances, rencontrer des gens et échanger avec eux des idées ce qui fait de lui un homme éclairé, cultivé, tolérant mais peu prisé par le pouvoir en place et le tribunal de l'Inquisition le tient pour un magicien. L'auteure le met en présence de son cousin Henri-Maximilien, fils de banquier qui veut faire la guerre qui, même s'il est différent de lui a avec lui la caractéristique de quitter son lieu de naissance, Bruges, pour se frotter aux idées nouvelles. Zénon lui a fait le choix de la connaissance, de la culture ce qui fait de lui un homme d'exception qu'elle place dans un idéal humaniste.

J'ai personnellement toujours apprécié le style de Marguerite Yourcenar comme un exemple du bien écrire notre si belle langue française. C'est encore une fois un texte somptueux, ciselé de phrases à la fois sobres et précises, rigoureusement construites, subtilement poétiques dans ses descriptions, riches d'un vocabulaire délicieusement suranné. Cette lecture est certes émaillées de citations latines maintenant peu usitées, fait certes appelle à des notions historiques précises mais cela me rappelle que la lecture, fût-elle dédiée à une œuvre de fiction, est aussi une manière d'apprendre. Elle est aussi une invitation à se remettre en question. Elle restera toujours pour moi un écrivain exceptionnel.

L'expression « œuvre au noir » est, en alchimie, la première étape du « Grand œuvre » c'est à dire de la réalisation de la pierre philosophale permettant la transmutation du plomb en or mais aussi de produire la panacée qui guérit et ainsi de se ménager l'immortalité. Il est suivi par l’œuvre au blanc, au jaune et au rouge. Symboliquement, cette démarche vise à libérer l'esprit des idées reçues et des préjugés. Zénon, c'est l'homme qui cherche et qui remet en cause les croyances et les connaissances de son temps, qui prend aussi le risque de faire connaître à ses contemporains le résultat de ses investigations, dût-il lui en coûter la vie. Il est un personnage inventé par l'auteure mais son action n'est cependant pas sans rappeler celle de Giordano Bruno, d'Etienne Dolet ou Michel Servet, autant de personnages, en avance sur leur temps mais qui ont payé de leur vie leur discours et la qualité de leurs travaux.

Zénon est certes un personnage fictif mais comme le note l'auteure dans une note de fin, il est, par ses soins, mis en perspective dans l'Histoire puisque non seulement il est censé naître en 1510 mais des épisodes de sa vie se réfèrent à des événements historiques. L'auteur me le pardonnera mais cela m'évoque Boris Vian qui déclarait « Cette histoire est vraie puisque je l'ai inventée d'un bout à l'autre »

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

CONTE BLEU

N°856 – Janvier 2 015

CONTE BLEU Marguerite Yourcenar – NRF.

Il s’agit d'un recueil de trois nouvelles [« Conte bleu », « Le premier soir », « Maléfice »] écrits entre 1927 et 1930, Marguerite Yourcenar était alors âgée de 24 ans. Ces textes avaient été publiés pour partie dans différentes revues, « Le premier soir » dans « La Revue de France » en 1929, « Maléfice » au « Mercure de France » en 1933. Seul « Conte bleu » était inédit.

Dans le premier texte, une jeune servante aide des marchands, âpres au gain, à récolter, à l'aide de son abondante chevelure, des saphirs cachés au fond d'un lac. Pourtant, malgré la richesse qu'elle leur procure, elle n'obtient rien d'eux ni partage, ni reconnaissance ni même pitié et ils la maintiennent dans sa condition ancillaire. Le deuxième texte, qui est la reprise d'une nouvelle écrite à l'origine par son père, met en scène deux futurs époux, Georges et Jeanne qui vont se marier par convenance sociale mais non par amour. C'est l'occasion pour l'auteur de se livrer à une réflexion sur le bonheur et sur le sens de la vie, sur la volonté qu'on peut avoir d’en faire changer le cours ou de s'installer dans une certaine sécurité. Dans le troisième texte, Amande souffre d'un mal incurable contre lequel personne ne peut rien. Son fiancé, Humbert, Toussainte une vieille femme et quelques autres habitants du village décident de faire venir auprès d'elle un autre homme capable de détourner d'elle un éventuel mauvais sort qui lui aurait été jeté.

J'ai déjà dit dans cette chronique combien l'art de la nouvelle est difficile et surtout quand il s'agit de publier des textes, le plus souvent écrits à des périodes différentes, soufflés par une inspiration pas forcément constante et qu'on doit réunir sous un même thème. Qu'est-ce donc qui unit ces trois récits, quel message peut-on en tirer ? « Conte bleu », veut sans doute dénoncer la cupidité des hommes face à l'accroissement de leurs richesses et leur indifférence face à ceux qui leur permettent de faire ainsi fortune. Veut-il rappeler qu'il est vain d'amasser des biens dans ce monde transitoire ou que le hasard peut se charger de corriger les injustices et les malheurs que les hommes sèment autour d'eux ? En tout cas, l'ambiance qu'il distille évoque les fables orientales. « Le premier soir » qui est peut-être une évocation biographique paternelle mais qui me semble plutôt être le premier chapitre d'un roman inachevé, évoque la nuit de noces de deux êtres finalement étrangers l'un à l'autre et qui menacent bien de le rester dans l'avenir. Dans ce texte il y a toute la fragilité de la beauté, de la jeunesse, de la candeur, du bonheur, de la vie mais aussi toute la persistance du l'hypocrisie, de l'indifférence, de la banalité qui existe déjà entre ces deux jeunes époux. Il oppose la figure de l'homme, désabusé et insensible face à la jeune fille, crédule, vierge et immature. « Maléfice » quant à lui introduit le mystère de la sorcellerie dans notre monde mais aussi l'absence d'amour qui s'insinue entre deux êtres dès lors que l'un d'eux va mourir. Pire peut-être l'amour une fois disparu, c'est une sorte d'indifférence voire une volonté de nuire puisée dans une forme de jalousie qui générera une pulsion mortifère. Une sorte de victoire de Thanatos sur Eros ! Algénare qu'on considére comme une servante à cause de sa pauvreté est présentée comme une sorcière capable de nuire simplement parce qu'elle le veut. En faisant le mal, ou en croyant le faire, elle sortira de sa condition inférieure, s’affirmera comme un être exceptionnel, alors qu'Amande est de toute manière promise à la mort.

Même s'il n'est pas évident, le « fil d'Ariane » de ce recueil est bien là, dans la dénonciation de l'espèce humaine dont nous savons qu'elle n’est pas fréquentable et ce d'autant plus que nous en faisons nous-mêmes partie. Contrairement à ce qu'une littérature un peu naïve ou trop optimiste voudrait nous faire croire, l'amour est un sentiment qui ne dure pas et le faire rimer avec « toujours » est un leurre. J'y vois personnellement autre chose de la part ce cette auteur majeure de la littérature, une étude à travers trois récit apparemment indépendants les uns des autres de la femme à travers des images croisées et révélatrices.

Ces textes sont écrits avec un style fluide et poétique qui sera, durant toute son œuvre, la marque caractéristique de Marguerite Yourcenar [J'ai toujours en mémoire le discours qu'elle prononça lors de sa réception à l’Académie Française en 1980].

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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