Maria Judite de Carvalho

LE TEMPS DE GRÂCE- Maria Judite de Carvalho

N°632– Mars 2013.

LE TEMPS DE GRÂCE- Maria Judite de Carvalho - Éditons de la Différence.

Traduit du portugais par Simone Biberfeld.

Mateus Silva revient 25 ans après dans la maison de son enfance, au bord de la mer, dans le but de la vendre puisqu'il a besoin d'argent. Cet argent, ce n'est pas pour lui qui vit de peu comme un simple employé de bureau qu'il est, mais pour sa compagne, Alberta, gravement malade et qui va mourir. Elle a toute sa vie voulu voir l'Acropole et souhaiterait réaliser ce vœux. La vente de la maison de son compagnon est uniquement destinée à cela. Mateus, quant à lui, ne met aucun regret dans cette transaction, c'est plutôt pour lui une occasion de tourner la page de son enfance et sans cette circonstance il ne l’aurait probablement pas fait. Pourtant, sans le savoir, il va réveiller des fantômes.

Il va donc rencontrer José Osorio, l'ancien voisin de ses parents, propriétaire d'une petite usine et d'immeubles de rapport, qui s'est porté acquéreur de la bâtisse. Il est aussi le père de Jorge qu'on appelait amicalement Ginho, l'ami d'enfance de Mateus, son complice de jeux. Il est maintenant médecin à Lisbonne et va faire un riche mariage qui fera de lui un notable, exactement le contraire de Mateus. Ses parents sont évidemment fiers de lui, beaucoup plus que de leur fille, Natalia née bien après et qui ne survit que grâce aux subsides de ses parents.

Mateus retrouve aussi Mercês, la mère de Ginho et donc l'épouse de José. Cette femme l'a fait rêver quand elle était jeune tant elle était belle. Elle n'a pas fait rêver que lui d'ailleurs, son père a été son amant ce qui a provoqué la séparation des parents de Mateus, la fuite de ce père inconstant et sa mort à l'étranger quelques années plus tard. Sa mère s'est installée comme modiste et survécu péniblement à Lisbonne avec son fils. Puisque ses deux parents sont morts maintenant depuis longtemps et qu'il ne viendra jamais habiter ici, Mateus se sent capable de vendre cette maison et aussi peut-être de se débarrasser de ses mauvais souvenirs.

De cette foucade de son épouse, José n'a peut-être rien su ou a fait semblant de ne rien voir. Pour éviter le scandale ou parce qu'un divorce nuit aux affaires, il a gardé cette femme, la mère de ses enfants, malgré ses autres aventures amoureuses. Autrement dit, il a préféré le cocuage à la solitude mais elle a considéré que sa beauté méritait bien l'hommage de bien d'autres hommes. Leur vie s'est organisée ainsi, dans le mensonge et l'hypocrisie et l'entrevue qu'ils ont avec Mateus à propos de cette transaction est emprunte de ces mêmes non-dits.

Maintenant le temps a passé, la maison de famille est bien délabrée à force d'avoir été fermée pendant si longtemps et José sent qu'il fera une bonne affaire en l'achetant. Il sait qu'elle est bradée et songe même à la démolir. Ginho ne sera jamais plus le complice de Mateus et ils n'auraient sans doute plus rien à se dire s'ils se rencontraient, quant à Mercês, elle a vieilli et sa légendaire beauté s'est fanée.

Mateus n'est pas heureux dans sa vie, ni dans son bureau de Lisbonne où il n'est qu'un banal employé sans envergure, ni à la maison avec Alberta dont il s’accommode de la présence faute de pouvoir faire autrement. Il ne l’aime guère mais veut lui faire l'ultime cadeau de ce voyage dont elle a toujours rêvé. Il sait cependant qu'elle n'en aura pas le temps. Il se console en se disant que bientôt, quand sa compagne sera morte, il sera seul et c'est sans doute ce qu'il attend parce que, malgré les circonstances, il ne conçoit pas sa vie différemment. Libre et adulte enfin, il sera probablement heureux mais il y a fort à parier que la vie qui l'attend ne sera pas vraiment différente de celle qu'il mène actuellement. Puis viendra son tour d'entrer dans la mort, parce que la condition humaine est ainsi faite et que nous sommes tous mortels. Quant à l’isolement connaissent les différents personnages de ce roman et malgré toutes les formes qu'il peut prendre dans chacune de leur vie, Maria Judite de Carvalho semble nous dire qu'il est inné et baigné par l’égoïsme. Doit-on y voir une apologie de la solitude ? Peut-être. Mateus vit avec une femme qu'il n'aime plus, parce qu'"amour" ne rime pas avec "toujours" et que tout s'use. Nous ne savons rien d'elle mais elle aussi a pu exercer son libre-arbitre dans le passé. Il ne l'a probablement jamais aimée mais a tenté avec elle une liaison pour faire semblant de vivre... En vain et il n'attend que sa mort pour être enfin lui-même même si ce n'est pas vraiment différent d'avant. Mercês ne vit maintenant plus que dans le souvenir de ses foucades amoureuses passées, Ginho est lointain, plus passionné par son métier que par sa mère qui a trahi son mari et ses enfants et Natalia est complètement désorientée. José n'est plus maintenant intéressé que par l'argent. Il est un fait que, dans cette vie, si on ne veut pas être trahi, mieux vaut vivre seul !

Je suis entré dans ce récit non seulement peut-être parce qu'il m'a semblé qu'il incarnait l'âme lusitanienne, cette sorte de saudade si caractéristique mais aussi, et peut-être surtout parce qu'il est le reflet de bien des vies. Le livre refermé, il me reste une sorte de mélancolie que je ne refuse pas pour moi-même et que j'aime tant retrouver chez Fernando Pessoa dont cette chronique s’est souvent fait l'écho.

Je ne connaissais pas Maria Judite de Carvalho [1921-1998] avant d'avoir lu ce bref roman. Le style n'est guère orignal et l'écriture est plutôt minimaliste mais pas désagréable à lire. Quant au sujet traité, il est existentiel et même un peu angoissant, mais finalement est le reflet de la vie.

©Hervé GAUTIER – Mars 2013.http://hervegautier.e-monsite.com

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