COUR COMMUNE - MARJAN

 

 

N°120 - Juillet 1992

 

COUR COMMUNE - MARJAN

 

Je ne vous ferai pas l’injure de vous parler du Marjan des marjaneries que tout le monde connaît, de ce Marjan à l’humour noir et acerbe qui rit des choses plutôt que d’avoir à en pleurer. Ce Marjan là nous émeut, c’est vrai mais bien plus émouvant encore est l’homme de Cour Commune qu’on connaît beaucoup moins, bien que ce recueil soit la copie exacte de l’édition originale de 1977.

J’ai déjà eu l’occasion d’écrire qu’il est de ces poètes dont la sensibilité est communicative surtout quand il parle de son enfance et de sa famille. Oh, ce n’était pas une enfance riche, dorée, loin de là! C’était une famille d’ouvriers imprimeurs, ce qu’il sera plus tard, une jeunesse passée dans un quartier pauvre de Niort aux côtés d’autres ouvriers, ceux des ganteries où les femmes lavaient « (le) linge sale des riches ». Une cour commune ce n’est pas précisément un signe d’opulence! « On y accède par un couloir sombre et si étroit que le mur laisse sur les épaules toujours un peu de lui-même ».

« Cour commune de mon enfance où lorsque le temps était à la pluie chacun pestait contre le cabinet du voisin. Il y en avait une demi-douzaine, pas mois »...

Pourtant s’il est né le 3 Avril 1918 (le 1° lui serait peut-être mieux allé?) d’une famille d’origine vendéenne, son père qui reviendra blessé de la guerre était encore au combat. « On a salué mon arrivée à coups de canons de vin rouge jusque dans la tranchée de mon père. » Ce n’était cependant pas la misère « Ma mère me lavait avec Cadum, me nourrissait de Phoscao. Elle me donnait du chocolat Poulain... elle tartinait le pain au beurre d’Echiré » mais « on vivait simplement, on bossait durement ». »Mes enfants, un sous est un sou, disait-elle », et s’il était trouvé sans qu’on en connaisse le propriétaire, il revenait au curé aussi naturellement que cela. Ils étaient des « Gens du petit monde », voilà tout!

 

Ce livre est avant tout dédié à sa mère et on ne peut rester insensible à ce poèmes d’anthologie qu’il lui adresse. « Ma mère en blouse toujours noire, ma mère aux cheveux toujours blancs... ma mère aux mains bourrelées de remords... ma mère à laquelle je suis incapable de dire combien je l’aime, pendant qu’il est encore temps. » Les mots parlent d’eux-mêmes dans leur simplicité, jusque dans l’évocation de sa mort « Ma mère est morte le lundi 4 décembre 1967 dans un bar-tabac ».

L’image du père est forte. Ainsi cet homme « qui n’était pas tout entier » à cause de la guerre, à côté de qui il a vécu et travaillé à l’imprimerie et qui ne croyait pas à son destin de poète a été son modèle et lui a peut-être, à sa façon donné la passion des livres.

Et puis la famille se complète. L’unique grand-mère connue de lui, mais qui était un peu « la honte de la famille »parce qu’elle « travaillait dans la guenille » et qu’elle tirait les cartes... Le jour de sa mort fut l’occasion de sa première bicyclette... Sa tante qui rempaillait les prie-Dieu « pour deux fois rien », qui prisait, « buvait de l’ absinthe le dimanche et gueulait le poing sur la hanche », son vieux cousin allumeur de réverbères du quartier et plus tard son beau-frère (qu’il appelait son frère) mort dans un stalag en 1943. C’est un truisme que de rappeler de la mort est indissociable de l’écriture de Marjan!

Et puis il y a la vie, celle de son quartier, cette « rue de l’orphelinat » où « un ouvrier modèle préféra la crève au renvoi et se pendit ». Les gens de ce quartier ouvrier regardaient de loin les riches et les enviaient peut-être?

Ce livre est aussi l’occasion d’un retour sur soi-même, une sorte d’introspection. Nous retrouvons le petit garçon avide de cinéma et de livres, l’enfant bègue qui aura très tôt des difficultés avec les mots parlés mais »(s’) applique de son mieux à les coucher sur la page blanche. » C’est peut-être à cause de cela qu’il deviendra écrivain! Nous le voyons en classe quand le maître s’endormait et qu’il récitait « ses leçons par coeur » mais qui parfois recevait des gifles « par la main instruite d’un maître de la primaire » quand ce n’était pas « par la main coquine d’une belle rouquine ». Et puis la vie tisse en lui l’amour du travail, des chats, la haine de la guerre...

Il y a toujours dans l’écriture de celui qu’enfant on disait taquin un peu d’humour inévitable, pas des marjaneries mais cette manière bien à lui de faire un bras d’honneur à la mort qui nous attend tous et qui pour lui est une obsession.

Je l’ai dit certains textes de ce livre son émouvants mais puisqu’il s’agit d’une réédition, il aurait été bon qu’il fût complété et enrichi d’autres textes qui pourtant sont écrits.

 

© Hervé GAUTIER

 

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