Maryse Wolinski

LA PASSION D'EDITH S.

N°882– Mars 2015

LA PASSION D'EDITH S. – Maryse Wolinski- Seuil.

Hannah Herder, journaliste, révolutionnaire, juive, athée embarque comme tant d'autres en ce mois d’août 1942 vers les camps de la mort. Elle rencontre par hasard Édith Stein (1891-1942), allemande, féministe, juive comme elle mais philosophe et surtout convertie au catholicisme et devenue carmélite sous le nom de sœur Thérèse Bénédicte de la Croix.

Au cours de ce voyage Hannah ne cesse de questionner Édith sur son engagement religieux, sur l'absence de dieu dans l'épreuve que tous sont en train de vivre, surtout l'abandon du peuple juif, sur le renoncement à son rôle d’intellectuelle. Elle entraîne avec elle d'autres juifs qui s'étonnent de la conversion de Sœur Bénédicte, lui reproche d'avoir ainsi voulu se cacher, d'avoir trahi le peuple juif même si, sur son habit conventuel, elle porte quand même l'étoile jaune. Elle justifie que c'est la philosophie qui l'a amenée au Christ qui est l'unique but de sa vie et ne cesse de proclamer qu'elle n'a pas pour autant renier sa judéité tout en affirmant sa foi au Christ, ce qui peut paraître paradoxal. Dans le même temps, elle veut comprendre ceux qui se sont convertis au christianisme par opportunisme, pour éviter les exterminations du nazisme. Elle est également confrontée à une autre contradiction en la personne de Susanna, convertie elle aussi au catholicisme, mais qui a choisi l'action plutôt que la vie contemplative.

Hannah est un peu le double laïc d’Édith dans sa démarche et malgré l'admiration qu'elle peut avoir pour elle, la provoque volontiers, comme pour l'éprouver. La comparaison de leurs deux attitudes est saisissante. Dans le huis-clos de ce wagon surchauffé et inconfortable qui les emmène vers la mort, Édith prie et encourage les occupants, même si personne ne connaît l'issue de ce voyage, même si la mort rôde autour d'eux. Ils font preuve tour à tour de solidarité, d'indifférence puis franchement de sauvagerie ce qu’Édith tente de combattre. La prière sera cependant leur dernier rempart contre la souffrance et la mort. Elle sent investie d'une ultime mission inspirée, dit-elle par Sainte Thérèse d'Avila dont la lecture de la vie présida à sa conversion.

A l'aide de nombreux analepses, l'auteure revisite la vie de cette femme d'exception à la personnalité écrasante qu'elle affirmera non seulement dans ce wagon mais dont elle a toujours fait preuve en toutes circonstances, jusque devant les fonctionnaires du Reich et devant des SS. Elle évoque une Édith à la fois énigmatique et romanesque, ses amours contrariées, ses origines bourgeoises qu'elle a choisies de contester, son refus de la religion juive et des convenances sociales, sa découverte de la philosophie, son opposition à sa mère, son destin qui s'est heurté au fascisme. L'auteure y ajoute quelques éléments de fiction notamment au niveau des dialogues et de l'ambiance dans le convoi. Édith trouve dans ce dernier voyage une manière de renouer avec la foi et surtout, comme elle l'a fait depuis sa conversion, de jeter des ponts entre judaïsme et christianisme. Édith se présente avant tout comme une authentique mystique, en totale communion avec Dieu dont, malgré les questions pressantes qui lui sont adressées, elle porte à chaque instant témoignage tandis que les autres occupants sont davantage attentifs à leurs conditions de vie précaires à l'intérieur du wagon. Face aux prières de la religieuse, à sa totale humilité devant la volonté de Dieu, Hannah préconise l'action pour la survie. Dans ce microcosme du wagon qui prend au fil du récit des proportions énormes, on va à la rencontre de l'espèce humaine, entre humanisme, égoïsme et bestialité. L'auteure la présente en permanence comme une femme désireuse de s'affirmer catholique malgré ses apparentes contradictions.

Morte à Auschwitz, sœur Thérèse sera canonisée par Jean- Paul II en 1998.

Un autre thème également abordé dans ce roman, sous les reproches qu'Hannah adresse à Édith, mériterait sans doute d'être discuté. C'est celui des relations, difficiles à l'époque, entre la religion juive et les catholiques. Je me souviens du discours officiel de l’Église romaine qui voyait les Juifs comme le peuple déicide au motifs qu'ils avaient envoyé Jésus à la mort. Cette position a été corroborée par le silence assourdissant du pape Pie XII qui, face à la Shoah et malgré les informations précises et concordantes fournies par le clergé européen a persisté dans son inaction au motif qu'il ne voulait pas mettre en porte à faux les catholiques d'Allemagne où il avait été nonce apostolique. Je remarque également que, malgré cette inobservation du message de l’Évangile, ce pape est toujours en instance de canonisation. Quant à Édith, elle doit bien avouer que malgré sa qualité d'intellectuelle reconnue et son appel au Pape, elle s'est heurtée au silence pontifical. Son action en faveur des juifs est donc restée lettre morte, ce qui peut la faire passer pour complice aux yeux d'Hannah ! Dès lors une seule action est recevable à ses yeux, celle du sacrifice ultime.

Avec ce roman émouvant, l'auteure entre de plain pied dans la réflexion sur le sens de la vie, de la foi, de l'engagement religieux face au danger et à la mort. Elle choisit de rendre compte de ce témoignage humain et religieux hors du commun, de cette passion mystique d’Édith pour le Christ, de son amour supérieur pour Dieu par rapport à celui qu'un homme peut lui offrir, de ses épreuves ainsi acceptées et offertes comme une prière et qu'elle choisit de mettre en perspective avec la passion et la mort de Jésus. C'est un témoignage réellement bouleversant !

Cette œuvre a donné lieu à une adaptation théâtrale.

©Hervé GAUTIER – Mars 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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