la feuille volante

Dieu et nous seuls pouvons

La Feuille Volante n°1014– Février 2016

 

Dieu et nous seuls pouvons – Michel Folco - Seuil

 

En ce temps-là, c'est à dire en 1683, on vous envoyait aux galères pour n'importe quoi. Le malheureux Justinien Pibrac en savait quelque chose qui y fut condamné injustement et à cette époque on ne s’encombrait ni de délais ni de débats contradictoires, d'appel et encore moins d'enquêtes méticuleuses. En attendant la chiourme qui devait l'emmener à Marseille, on lui propose, pour sauver sa liberté, d’occuper la charge vacante de bourreau du seigneur de Bellerocaille (Aveyron). Lui qui voulait devenir marin par amour des voyages et de la mer mais qui savait lire et écrire en latin à cause d'une carrière ecclésiastique à venir, n'avait pas vraiment la vocation pour ce genre de charge. Il n'était qu'un enfant trouvé, qu'un bâtard au nez curieusement amputé dès sa naissance, mais était surtout un peu opportuniste, surtout soucieux de ne pas risquer sa vie, il accepta donc de devenir « l'Exécuteur des Hautes Œuvres » et comprit vite tous les avantages, privilèges et même pouvoirs occultes attachés à son nouvel état dont il profita largement. Cette fonction dont personne ne voulait lui permettait certes de rester en vie mais ne faisait pas pour autant de lui un citoyen ordinaire. Ce qu'il ne sut pas c'est qu'il donna naissance à sept générations d'exécuteurs dont la charge se passait de père en fils. Leur richesse et leurs prérogatives seront mises à mal par les législations pénales successives jusqu'à être purement et supprimées par l'abolition de la peine de mort. Pour autant, en  Rouergue, le nom de Pibrac dont personne n'ignorait les fonctions, était un poids bien lourd à porter au point que certains s'en désolidarisèrent. L'un se fit boulanger, d'autres voulurent émigrer en Amérique, d'autres encore changèrent carrément de patronyme pour exorciser cet ostracisme qui représentait pour eux un véritable préjudice. Pour autant ce fut une véritable dynastie de bourreaux avec Mémoire familial, armes parlantes et une devise devenue célèbre : « Dieu et nous seuls pouvons ». L'un d'eux voulut même, pour préserver leur propre histoire et lui donner un lustre de respectabilité, faire classer la traditionnelle demeure comme « monument historique » mais, cette démarche n'ayant pas abouti, en faire un conservatoire à l’inauguration duquel il convia les bourreau du monde entier ! L’événement fut bien entendu festif et chacun eut à cœur d'offrir au musée une pièce caractéristique de la profession.

 

C'est un roman divisé en deux parties (la deuxième commençant en 1901), un texte, picaresque et rocambolesque à souhait, écrit avec humour et même jubilation , qui, entre fiction et réalité, s'attache son lecteur jusqu'à la fin bien que le sujet ne s'y prête guère. Il est fort bien documenté, agréable à lire, précis dans les détails et donne une image de la société de l'époque avec ses us et coutumes. Il nous remet en mémoire des mots qui désormais appartiennent au passé et j'ai trouvé personnellement cela savoureux.

 

Ce roman historique est aussi une bonne leçon à la fois sur la vanité humaine et sur sa nature même. Assister à une exécution publique était, semble-t-il, un spectacle fort prisé, quant à la fonction de bourreau, elle me paraît assez étrange même si le bon sens populaire déclare qu'il n'y a pas sot métier ! Cet attachement à la mort, même légale, m'interpelle et en dit long sur l'espèce humaine à laquelle nous apprenons tous. Vouloir éliminer son prochain, jusqu'à le tuer en y éprouvant un certain plaisir qu'on peut camoufler sous le concept de conscience professionnelle, de métier inévitable et, à l'époque, utile à la société, et pourquoi pas d'art, est révélateur. S'il y a une impunité dans tout cela, des gains intéressants et malgré le rejet social que la fonction génère, certains y ont trouvé leur avantage. Je me souviens que, au siècle dernier, peu d'années avant l’abolition officielle de la peine de mort en 1981, alors que dans la profession la vocation familiale avait dû se tarir, une annonce nationale fut passée pour le recrutement d'un bourreau. Quel ne fut pas l'étonnement général, amplifié d'ailleurs par la presse, de voir se déclarer un nombre impressionnant de candidats pour ce poste ! C'était sans doute autant d'assassins en puissance !

 

 

© Hervé GAUTIER – Février 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 
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