Michèle Teysseyre

Loin de Venise

La Feuille Volante n°1045– Mai 2016

LOIN DE VENISEMichèle Teysseyre – Serge Safran éditeur.

Être né et avoir vécu à Venise est plutôt une chance. Parmi ceux que le hasard a désigné pour être citoyens de la Sérénissime, l'auteure choisit trois artistes dont les noms ont illustré leur art, mais elle les met en scène loin des fastes de cette cité brillante, avec leurs rêves de Carnavals, de canaux, de palais, de célébrité et de richesses. C'est d'abord un Antonio Vivaldi vieillissant, à Vienne, hébergé par une riche veuve, qui se cramponne à son bréviaire et à son chapelet, comme un viatique pour son prochain et ultime voyage. Lui qui fut « il prete rosso », flamboyant et adulé n'est plus que l'ombre de lui-même et évoque ses souvenirs comme on compose un concerto. Pourtant il trouve encore la force d'écrire un dernier opéra pour sa cantatrice préférée, la française Anna Giraud, ou plus exactement Girò, cela fait plus italien. C'est urgent, entre empressement et inspiration, le temps passe si vite !

Rosalba Giovanna Carriera n'est pas née à Venise mais tout près, et dans une cité lagunaire. Elle vint en France pour y pratiquer ses portraits au pastel puis s'en est venue finir sa vie dans la cité des doges, entre gêne, oubli et inactivité. Elle devient chaque jour un peu plus aveugle à force d'avoir exercer son art mais personne ne le sait ; cela restera son terrible secret. Elle se révoltera contre ce mal, l’acceptera faute de mieux puis s’éteindra, parce que c'est notre lot à tous. Cette cécité l'éloignera du monde, de cette société vénitienne qu'elle aimait tant, où jadis elle brilla.

Reste Giacomo Casanova, l'éternel vénitien, le prêtre manqué, à la fois ardent et libertin séducteur, espion, aventurier, écrivain, escroc, le prisonnier des « plombs » qui pourtant s'en évada comme on fait un pied de nez. Il termina sa vie comme modeste bibliothécaire du comte de Waldstein, coincé en Bohème entre des domestiques qui le molestent et un climat qui entame sa santé devenue fragile. Cette vieillesse solitaire, à peine égayée par des relations platoniques avec la fille du portier, lui fait fuir les miroirs, fussent-ils de Venise et rend urgente la rédaction de ses « Mémoires ».

Triste fin de vies, partagées entre la solitude, les souvenirs de grandeurs et de succès, les rêves de séduction, les regrets et les remords aussi, que seule la création artistique parvient peut-être à adoucir. Image de cette condition d'homme qui n'épargne personne, quand les forces manquent, que les rides se creusent, qu'on s'accroche à un dernier espoir de mieux-être, que la mémoire se peuple de fantômes et qu'on devient fataliste… Quant à la Camarde, elle attend, tapie dans l'ombre parce que son heure arrive forcément. La vie est une comédie ou une tragédie, du théâtre assurément, qui fait passer l'acteur que nous sommes tous de l'ombre à la lumière puis de nouveau à l'ombre et nous fait oublier un temps un quotidien bien morne.

C'est un livre fort bien écrit et agréable à lire, tout en nuances et qui évoque ces trois personnages illustres qui ont vécu dans cette ville d'exception. Je sais gré aux éditions Serge Safran et à Babelio (dans la cadre de masse critique) de m'avoir offert ce bon moment de lecture.

© Hervé GAUTIER – Mai 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

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