LES TABLETTES DE BUIS D'APRONENIA AVITIA - Pascal QUIGNARD

 

N°343– Juin 2009

LES TABLETTES DE BUIS D'APRONENIA AVITIA – Pascal QUIGNARD – Gallimard.

 

Sans trop savoir pourquoi, et bien que l'intérêt n'ait pas vraiment réussi à motiver ma lecture, je poursuis l'exploration de l'œuvre de cet auteur avec un peu de curiosité quand même. Bizarrement elle s'applique davantage aux connaissances érudites de l'auteur qu'à sa démarche littéraire et créatrice elle-même. Ici c'est particulièrement flagrant puisqu'il nous choisit de porter à notre connaissance une somme d'écrits qui n'a rien de littéraire, retrouvés et publiés cependant dans une édition française de 1604, c'est à dire bien longtemps après qu'ils furent rédigés.

 

Puisqu'il faut bien en passer par là, voilà le thème de ce récit.

L'auteur commence par une présentation de la vie d'Apronénia. C'est une riche patricienne romaine, née en 343, mariée deux fois, veuve deux fois et qui eut sept enfants qui lui ont survécu. Elle a vécu jusqu'à l'age de 71 ans, est l'auteur de deux sortes de lettres, d'une part les « epistolae » [des lettres] et les « buxi ». Quignard choisit de ne s'intéresser qu'aux buxi qui sont des tablettes de buis sur lesquelles les anciens notaient au jour le jour les événements de leurs vies quotidienne. Apronenia n'en fait pas autre chose et s'en sert elle-même comme une sorte d'éphéméride ou d'agenda sur lequel elle note scrupuleusement ses achats, ses sorties d'argent, son état de santé. En cela, ce n'est pas une œuvre littéraire puisqu'elle se contente de notations personnelles sans aucune connotation créatrice. Nous ne sommes pas non plus en présence du document d'un diariste. Ce n'est même pas une chronique puisqu'elle ne fait aucune mention des événements de son temps puisque l'Empire dans lequel elle vit est en train de s'effondrer sous les coups de barbares et le pouvoir chrétien s'y affirme chaque jour davantage... et pendant que tout se délite autour d'elle, elle confie à ce support qui a plus de chance de passer l'épreuve du temps, son goût pour les richesses [Elle compte souvent les sacs d'or qui semblent constituer les intérêts de son argent], le plaisir qu'elle éprouve à regarder les barques qui flottent sur le Tibre , la vue des esclaves, la consultation des auspices, le nombre de fois qu'elle fait l'amour aux cours de la nuit, un accouchement malheureux...

 

 

Il s'agit d'une traduction et Quignard est un universitaire érudit. C'est aussi un écrivain heureusement reconnu dont la valeur ne peut être mise en cause. Je m'interroge donc sur la raison pour laquelle il a choisi de commenter des documents si apparemment banals. Je l'imagine mal ne tentant pas de se substituer à cette femme, subtilement bien entendu, en évoquant une capitale de l'Empire en la sublimant. Je remarque qu'aux notes d'Apronénia, si laconiques et bassement quotidiennes se mêlent des écrits à la rédaction plus longue et travaillée où sont évoqués la vie, l'amour, la mort, mais en des termes éminemment plus littéraires. Il y est fait mention des relations entre hommes et femmes, souvent après qu'il ont fait l'amour ensemble [« j'aime le sommeil lourd d'un homme qui a joui »], il y a des allusions au désir, au plaisir, celui que procure le vin, le jeu et aussi et peut-être surtout celui du sexe, l'ennui et la puanteur, tout ce qui fait la vie... Face à cela, il y a l'enthousiasme de l'enfance et le vide et même l'abîme de la vieillesse, le néant de la mort et avec elle l'absence de vie éternelle ainsi que l'enseigne la religion chrétienne qui peu à peu gagne des adeptes.

 

Il est difficile au lecteur de ne pas voir, derrière l'ombre d'Apronénia, la silhouette de l'auteur lui-même qui heureusement pallie le peu d'intérêt qu'auraient ces annotations anodines.

 

Je reste, pour ma part, attentif à la démarche créatrice de cet auteur, même si ce que je lis n'emporte pas vraiment un intérêt aussi enthousiaste que ce que mon lecteur a pu constater dans cette chronique à la rencontre de certains autres écrivains.

 

 

©

Hervé GAUTIER – Juin 2009.

Hervé GAUTIER – Juin 2009.

http://hervegautier.e-monsite.com

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Commentaires (4)

1. Hamilcar 16/01/2012

Critique à se pendre: Hervé Gautier n'a visiblement pas compris que les tablettes de buis d'Apronenia Avitia constituaient un pastiche, et un bijou stylistique de premier ordre...

2. bouquel 05/09/2012

Il est dommage qu'on ne puisse lire le commentaire complet de Hamilcar mais des remarques en stitisation (tu n'as rien compris) doublées du dithyrambe saluant et célébrant le génie de l'oeuvre (car moi j'ai compris, n'est-ce pas!) non, merci. C'est tout sauf l'esprit critique que nos bons auteurs s'évertuent à exercer en nous.

3. hervegautier (site web) 12/09/2012

Bonjour,

Merci de vous intéresser à ce modeste site.

J'ai publié la réaction d'Hamilcar dans son intégralité. Je n'en sais pas davantage. Les points de supension étaient sans doute pleins de sens.
Je veux bien admettre n'avoir rien compris au roman de Pascal Quignard. Je voulais simplement dire que cela ne m'avait pas plu et, bien entendu, mes propos m'engagent que moi. Je les assume.

A bientôt peut-être ?

H.G.

4. aziza 20/05/2015

Effectivement, il s'agit d'une biographie fictive. Un narrateur érudit se fait passer avec succès pour un spécialiste de la latinité tardive et raconte la vie d'une femme qui aurait pu exister. Comme c'est un mimo texte, il est normal pour un lecteur peu averti de se faire attraper. Il existe de nombreux fonds accessibles pour rendre le personnage d'Apronenia vivant: notamment des recueils d'inscriptions, des recueils d'épitaphes qui donnent à voir des témoignages de la vie des patriciens. Certains bons mots d'Apronenia font penser à certaines phrases de Juvénal. Mis à part cela, ça fait plaisir de voir quelqu'un qui lit P. Quignard (en dehors des universitaires et des professeurs de lettres). Je trouve la revue de lecture candide mais c'est émouvant de retrouver ses premières impressions de lecteur. Adolescente, j'ai tenu pour vraie l'histoire d'Umberto Ecco: Le Nom de la rose, jusqu'à ce que je lise L'Apostille au nom de la rose. . C'est certes naïf mais beaucoup de lecteurs sont pris au jeu de la fiction. Si les supercheries littéraires provoquent une pareille adhésion, cela montre que la littérature est vivante.

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