Paula Hawkins

La Fille du train

La Feuille Volante n° 1138

LA FILLE DU TRAIN – Paula Hawkins – Sonatine.

Traduit de l'anglais par Corinne Daniellot.

 

Rachel prend le train deux fois par jour, mais c'est un train très lent qui s'arrête souvent à cause des travaux ce qui lui donne l'opportunité de regarder chez les gens qui habitent le long de la voie. Elle n'est pas tracassée par son travail, puisqu'elle a été licenciée pour ivrognerie mais, pour tromper sa logeuse, continue de faire semblant d'aller travailler à Londres. Elle vit mal son divorce ,sa stérilité, son désir d'enfants et s'abîme dans l'alcool qui est une sorte de consolation. Elle est un peu indiscrète et la solitude qu'elle connaît depuis son divorce avec Tom a sans doute développé chez elle une imagination débordante. Chaque jour elle passe devant la maison d'un couple à qui elle prête une vie idyllique qui n'est pas la leur. Elle les a baptisé Jess et Jason, alors qu'en réalité ils s'appellent Mégane et Scott qui sont voisins de son ancienne maison où Tom, son ex, vit avec Anna, sa nouvelle femme et leur petite fille. L'imagination de Rachel n'a rien à voir avec la réalité puisque Mégane trompe allégrement son mari, finit par disparaître et on retrouve son cadavre.

 

Le livre refermé j'ai un sentiment diffus et confus à la fois, celui d'avoir assisté, certes à une fiction, mais peut-être pas si éloignée que cela de la réalité tant l'espèce humaine, à la quelle nous appartenons tous, est perverse et complexe. C'est sans doute une déformation personnelle, mais j'ai lu ce roman, pas exactement comme un thriller, mais comme une étude de personnages, leur psychologie, leur comportement les uns par rapport aux autres, ce qui depuis longtemps a nourri la littérature et ce livre n'y fait pas exception. L'action de la police est ici fort discrète ce qui est assez rare dans un roman policier mais le suspens est entretenu jusqu'à la fin grâce à une progression dans le temps, un éclatement des lieux et surtout un dévoilement progressif de la personnalité des principaux protagonistes, trois femmes, Rachel, Anna et Mégane qui racontent leur histoire à la première personne, un peu comme si elles confiaient à un journal intime leurs espoirs, leurs peurs, leurs obsessions... L'auteure elle-même adopte ce ton dès la première page en interpellant son lecteur.

Rachel qui est coutumière d'absences éthyliques, de pertes de mémoire et de conscience, se demande si elle a vu quelque chose au sujet de cette disparition et même si elle n'est pas responsable de cet assassinat, ce qui décuple sa culpabilité. Les investigations policières pataugent, la presse et les réseaux sociaux s'en mêlent, se font l'écho d'accusations et Scott est soupçonné du meurtre de sa femme. Rachel est persuadée du contraire, a même une idée précise sur la question, mène elle-même sa propre enquête, se rapprochant des différents protagonistes, surtout des hommes, mais son addiction à l’alcool fait d'elle un personnage peu fiable que personne ne croit. Ainsi, sans doute pour se déculpabiliser, elle se rapproche de Scott en même temps que d'Anna et de Tom. Rachel est pourtant de bonne volonté mais retombe toujours son penchant pour l'alcool. Elle n'est pas seulement malheureuse, elle est mythomane, hystérique, nymphomane, violente, jalouse du bonheur des autres et incapable d'en avoir pour elle-même, harcèle Tom et sa nouvelle compagne. C'est un personnage complexe, à la fois idéaliste et pervers. Elle est née sous une mauvaise étoile, attire la malchance et fait le vide autour d'elle ce qui exacerbe son imagination et sa culpabilité. Elle est victime des événements, se débat face à l'image peu fiable qu'elle donne d'elle parce qu'elle ne peut se libérer de l'alcool et son imagination l'aide à refaire le monde autour d'elle .

Mégane n'est pas la femme idéale que Rachel a imaginée. Elle se vautre dans l'adultère sans vergogne. Scott est désespéré. Non seulement on l'accuse d'avoir tué sa femme mais il vient de prendre conscience qu'il avait épousé quelqu’un qu'il ne connaissait pas vraiment, qu'elle le trompait sans raison, sans doute pour le plaisir de lui faire du mal et à l'évidence il ne méritait pas cette épreuve. Le lecteur apprend que cette Mégane est une femme bien peu recommandable, qui n'en n'est pas à son coup d'essai et qui fait bien peu de cas de la loi et de la morale.

Anna est maintenant avec Tom et mère d'Evie mais elle regrette le temps où elle était une femme libre, une séductrice qui aimait être désirée, capable de choisir ses amants de passage. Elle est allée avec Tom et a sûrement eu plaisir, en devenant sa maîtresse, à profiter de la vie mais aussi à détruite le ménage et la vie de cet homme pour prendre la place de son épouse, même si Rachel ne l'était déjà presque plus. Pour cela elle ne ressent aucune culpabilité mais on sent bien que son statut de mère de famille ne lui convient pas. Elle aura une sorte de vengeance à la fin puisque petit à petit elle devient elle aussi un peu alcoolique, suspicieuse. A la limite de la paranoïa, elle craint la présence de Rachel et aussi pour son bonheur et pour sa fille. Dans ce catalogue de perversités où chacun espionne et trompe l'autre, je m'omettrais évidemment pas les hommes qui ont leur part de responsabilité.

 

Le thème du train est particulièrement bien choisi. C'est un lieu de passage obligé pour qui doit chaque jour aller à son travail. On y côtoie des gens qui nous sont étrangers mais qui finissent par nous devenir familiers à force de les rencontrer, mais chacun poursuit sa route, forcément différente de celle de son voisin. C'est l'image de notre société caractérisée à la fois par le mouvement mais aussi par le brassage de populations. Rachel a choisi de regarder par la fenêtre de son compartiment et ce qu'elle voit excite son imagination mais les événements vont la détromper. C'est que l'espèce humaine à la quelle nous appartenons tous est ainsi faite, inspirée davantage par l'hypocrisie, le mensonge et la trahison que par la volonté de faire le bien, elle est soucieuse d'entretenir les apparences qui sont bien souvent trompeuses et qui génèrent et nourrissent suppositions et fantasmes. Ce qui m'a intéressé dans ce roman ce sont les relations au sein du couple. Quand on choisit quelqu'un pour bâtir avec lui des projets dans le cadre d'une famille, on commence par des promesses et des serments auxquels on peut croire de bonne foi mais qui sont bien souvent balayés par le hasard ou la volonté de connaître autre chose, l’excitation de transgresser des tabous et des interdits, la certitude que tout nous est permis, que c'est mieux ailleurs ou la volonté de détruire ce qu'on a mis si longtemps à bâtir, pour le simple plaisir furtif ou celui, plus insidieux de faire du mal à ceux qui ne le méritent pas et dont on veut se débarrasser. Ainsi va-t-on chercher ailleurs ce qu'on a chez soi, bouleversant le fragile ordre des choses sans souci de ceux qu'on laisse derrière soi, les enfants, qui eux pâtissent de la faute des adultes. Seul reste l'être humain dans sa complexité, son individualité, sa solitude, sa volonté de se laisser porter par les événements ou celle au contraire d'y imprimer sa marque, en parvenant à se convaincre que celui à qui on avait juré fidélité et qu'on croyait connaître, n'est là que temporairement et qu'il doit laisser la place.

 

Le style est vif mais pas très recherché, un peu comme celui d'un polar mais ce que je retiens c'est l'étude psychologique des personnages. Ce fut un moment le lecture un peu mouvementé mais une découverte bienvenue de cette auteure dont c'est le premier roman

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com

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