MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM

 

N°396– Février 2010.

MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM – Feryane éditeur.

 Philippe Delerm n'est pas un inconnu pour cette revue (la Feuille Volante n°268).

 J'ai donc abordé cette lecture avec un a priori favorable. Le titre en lui-même sonne comme une remarque existentielle, pas vraiment un compliment, plutôt une réflexion désabusée qui insiste sur la banalités de choses qui pourtant se voulaient originales!

 D'emblée, j'ai été conquis par le style, bien dans l'esprit de cet ouvrage qui n'est ni un roman ni un essai mais une somme de réflexions sur la condition humaine à travers des expressions de tous les jours qui reviennent dans notre bouche et qui résument la perception que nous avons du monde qui nous entoure. Du monde et surtout des êtres, nos semblables que nous sommes amenés, parfois malgré nous ou parfois non, à juger d'un mot, comme si cela devait faire date dans notre jurisprudence personnelle, tant il est vrai que nous sommes tous prompts à la critique! Nous nous arrogeons le droit de poser nos yeux sur la vie d'autrui comme si cela nous regardait et comme si cela pouvait arranger les choses, en oubliant, bien sûr, qu'il en va de même pour nous, que nous sommes nous aussi un centre d'intérêt pour autrui ou une occasion de parler! Juger les autres n'a jamais fait avancer les choses. Tout y passe, notre voisin comme la façon qu'ont les hommes politiques de gouverner le monde et donc notre vie, mais aussi le foot, le gaspillage...

C'est vrai qu'elles sont banales les choses de tous les jours, c'est rien de le dire surtout quand cette caractéristique s'exprime en phrases convenues, presque des clichés, des truismes des petites phrases usitées à en être usées qui soulignent le temps, celui qu'il fait et celui qui passe. On n'y prête même plus attention parce que « le travail », parce que « la famille », parce que « les obligations »... et puis on choisit de tout oublier « parce que le présent est toujours fait de comédie et de tragédie », on laisse filer tout en profitant, parfois, pour oublier, parce que le temps est source de souvenirs, mélancoliques, douloureux, rarement heureux! Tout cela est une question de fidélité, aux autres et surtout à soi parce qu'à l'heure de la toilette l'image que nous renvoie chaque matin le miroir se doit d'être honorable, à moins qu'on choisisse de s'en moquer. Quand on est vieux on se veut « encore jeune » et les générations montantes doutent du futur et envient les retraités! On n'oublient pas les rituels, ceux du marché dominical, même s'il y fait froid, que c'est incommode et plus cher qu'ailleurs. On se justifie avec de bonnes raisons, celle du dialogue avec le commerçant, de la rencontre de copains et de l'appétitif sur le zinc...

L'auteur décrit en effet des instants familiers, caractérise des moments saisis dans notre quotidien, sur le marché, dans la rue ou simplement dans notre famille. Ce ne sont que des mots, des expressions toutes faites, des phrases usitées à en être usées ( mais les mots de s'usent pas comme des vêtements, on dirait au contraire qu'ils se régénèrent, se revitalisent par un usage excessif) que nous sollicitons pour expliquer une situation , souvent dans un résumé étonnamment bref. Le temps! Voilà bien le sujet. C'est avant tout celui qu'il fait, la météo que chacun se targue de deviner pour le lendemain ou de regretter parce que, maintenant, il n'y a plus de saison et que le réchauffement de la planète menace la vie. Ah, cette météo, si elle n'existait pas! Elle permet à chacun de se mettre en valeur, de faire état de son expérience personnelle qui, bien entendu, est meilleure que celle de son voisin!

Surtout, me semble-t-il, c'est le temps qui passe qui est évoqué. Sur lui, personne n'a de prise et cet aspect des choses fait tellement partie de la condition humaine qu'il vaut mieux oublier. Nous ne sommes ici que de passage, nous ne sommes pas éternels. Cela aussi fait partie de ces petites phrases récurrentes qu'on emploie comme à regret, un rien philosophe, ou qu'on évite de trop évoquer parce qu'elles deviennent tabou et insistent sur l'aspect transitoire de notre vie! Elles évoquent le passé comme une période pas vraiment mieux que maintenant, mais qu'on regrette parce qu'à l'époque on était plus jeune, on avait la vie devant soi et le temps n'avait pas encore laissé son empreinte dans notre âme et dans notre vie. C'est aussi notre présent qui est évoqué ici, dans nos gestes quotidiens et automatiques, ce qui donne à l'auteur une extraordinaire occasion d'en parler et d'y réfléchir, de disséquer ce qu'il croit être nos raisons profondes d'agir ainsi et les remarques personnelles que cela lui inspire. L'air de rien, il nous parle de nous, de nos petites lâchetés, de notre aptitude à la flatterie, voire à la flagornerie, de nos petits arrangements avec le quotidien, de notre refus de nous remettre en question, de ces non-dits, voire de ces hypocrisies de chaque jour qui envahissent notre vie, de nos compromis qui se changent souvent en compromissions, de nos centres d'intérêt qu'on voudrait définitifs mais qui sont souvent remplacés par d'autres, davantage de circonstance... Nous nous nourrissons avec gourmandise de superficialité parce que l'époque est ainsi. Nous exprimons nos révoltes autant que nos plaisirs intimes et furtifs.

A travers mille petites phrases de la vie de tous les jours, l'auteur redessine cette hypocrisie, voire cette muflerie qui fait notre quotidien et dont nous nous contentons à bon compte, qui cache ce que tout le monde voit mais affecte d'ignorer, ces non-dits qui gomment artificiellement les différences et clivages sociaux. C'est la société humaine qui se reflète dans son langage comme dans un miroir et évoque ces mille arrangements avec la solitude, la condition humaine, les bassesses et les lâchetés qui font notre quotidien, cette volonté de faire prévaloir le paraître sur l'être parce que c'est ainsi depuis que le monde est monde et que personne ne changera rien à cette comédie, parce que la flatterie, voire la flagornerie fait partie du jeu, parce que les compromis se changent souvent en compromissions, parce que c'est ainsi tout simplement, malgré les images et les visages furtifs de ceux qu'on aurait bien voulu voir s'attarder un peu, mais voilà!

 Ces petits fragments de langage, commentés avec humour et rendus savoureux par l'auteur sont autant d'occasion de se les rapproprier avec émotion, même si, l'air de rien, il nous rappelle que nous ne sommes ici que de passage, que tout ce qui est humain a une fin et que ce n'est peut-être pas si grave que cela après tout puisqu'il nous redonne les goût des mots, pas ceux intellectuels de la littérature, mais au contraire ceux de tous les jours et de tout le monde! Le temps passe, oui, et après? Ces mots c'est, comme le dit l'auteur « un salut à la vie qui se plaint de la vie ».

Alors, insoutenable légèreté de l'être? Pourquoi pas. Il reste que j'ai bien aimé ce moment de lecture.

Le sous-titre « les dessous affriolants des petites phrases » me paraît tout à fait justifié.

 

© Hervé GAUTIER - Février 2010.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 

 

 





 

 

 

N° 396 – Février 2010

 

MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM

Philippe DELERM n'est pas un inconnu pour cette revue (La Feuille Volante n° 268).

J'ai donc abordé cette lecture avec un a priori favorable. Le titre en lui-même sonne comme une remarque existentielle, pas vraiment un compliment, plutôt une réflexion désabusée qui insiste sur la banalités de choses qui pourtant se voulaient originales!

D'emblée, j'ai été conquis par le style, bien dans l'esprit de cet ouvrage qui n'est ni un roman ni un essai mais une somme de réflexions sur la condition humaine à travers des expressions de tous les jours qui reviennent dans notre bouche et qui résument la perception que nous avons du monde qui nous entoure. Du monde et surtout des êtres, nos semblables que nous sommes amenés, parfois malgré nous ou parfois non, à juger d'un mot, comme si cela devait faire date dans notre jurisprudence personnelle tant il est vrai que nous sommes tous prompts à la critique! Nous nous arrogeons le droit de poser nos yeux sur la vie d'autrui comme si cela nous regardait et comme si cela pouvait arranger les choses, en oubliant, bien sûr, qu'il en va de même pour nous, que nous sommes, nous aussi un centre d'intérêt pour autrui, ou une occasion de parler! Juger les autres n'a jamais fait avancer les choses. Tout y passe, notre voisin comme la façon qu'ont nos hommes politiques de gouverner le monde et donc notre vie, mais aussi le foot, le gaspillage...

C'est vrai qu'elles sont banales les choses de tous les jours, c'est rien de le dire surtout quand cette caractéristique s'exprime en phrases convenues, presque des clichés, des truismes des petites phrases usitées à en être usées qui soulignent le temps, celui qu'il fait et celui qui passe. On n'y prête même plus attention parce que « le travail », parce que « la famille », parce que « les obligations »... et puis on choisit de tout oublier « parce que le présent est toujours fait de comédie et de tragédie », on laisse filer tout en profitant, parfois, pour oublier, parce que le temps est source de souvenirs, mélancoliques, douloureux, rarement heureux! Tout cela est une question de fidélité, aux autres et surtout à soi parce qu'à l'heure de la toilette l'image que nous renvoie chaque matin le miroir se doit d'être honorable, à moins qu'on choisisse de s'en moquer. Quand on est vieux on se veut « encore jeune » et les générations montantes doutent du futur et envient les retraités! On n'oublie pas les rituels, ceux du marché dominical, même s'il y fait froid, que c'est incommode et plus cher qu'ailleurs. On se justifie avec de bonnes raisons, celle du dialogue avec le commerçant, de la rencontre de copains et de l'appétitif sur le zinc...

L'auteur décrit en effet des instants familiers, caractérise des moments saisis dans notre quotidien, sur un marché, dans la rue ou simplement dans l'intimité de notre famille. Ce ne sont que des mots, des expressions toutes faites, des phrases usitées et même usées ( mais les mots ne s'usent pas comme des vêtements, on dirait au contraire qu'ils se régénèrent, se revitalisent par un usage excessif ) que nous sollicitons pour expliquer une situation, souvent dans un résumé étonnamment bref. Le temps! Voilà bien le sujet. C'est avant tout celui qu'il fait, la météo que chacun se targue de deviner pour le lendemain ou de regretter parce que maintenant, il n'y a plus de saisons et que le réchauffement de la planète menace la vie. Ah, cette météo si elle n'existait pas! Elle permet à chacun de se mettre en valeur, de faire état de son expérience personnelle, qui, bien entendu, est meilleure de celle de son voisin! Surtout, me semble-t-il, c'est le temps qui passe qui est ici évoqué. Sur lui personne n'a de prise et cet aspect des choses fait tellement partie de la condition humaine qu'il vaut mieux l'oublier. Nous ne sommes ici que de passage, nous ne sommes pas éternels. Cela aussi fait partie de ces petites phrases récurrentes qu'on emploie comme à regret, un rien philosophe, ou qu'on évitent pourtant de trop évoquer parce qu'elles deviennent tabou et insistent sur l'aspect transitoire de notre vie! Elles évoquent le passé, comme une période pas vraiment mieux que maintenant mais qu'on regrette parce qu'à l'époque on était plus jeune, on avait la vie devant soi et le temps n'avait pas encore laissé son empreinte dans notre âme et dans notre vie. C'est aussi notre présent qui est évoqué ici, dans nos gestes quotidiens et automatiques ce qui donne à l'auteur une extraordinaire occasion d'en parler et d'y réfléchir, de disséquer ce qu'il croit être nos raisons profondes d'agir ainsi et les remarques personnelles que cela lui inspire. L'air de rien, il nous parle de nous, de nos petites lâchetés, de notre aptitude à la flatterie, voire à la flagornerie, de nos petits arrangements avec le quotidien, de notre refus de nous remettre en question, de ces non-dits, voire de ces hypocrisies qui chaque jour envahissent notre vie, de nos compromis qui se changent souvent en compromissions, de nos centres d'intérêt qu'on voudrait définitifs mais qui sont aussitôt remplacés par d'autres, davantage de circonstance... Nous nous nourrissons avec gourmandise de superficialité parce que l'époque est ainsi exprimons notre révolte autant que nos plaisirs intimes et furtifs

A travers mille petites phrases de la vie de tous les jours, l'auteur redessine cette hypocrisie, voire cette muflerie qui fait notre quotidien et dont nous nous contentons à bon compte, qui cache ce que tout le monde voit mais affecte d'ignorer, ces non-dits qui gomment artificiellement les différences et clivages sociaux. C'est la société humaine qui se reflète dans son langage comme dans un miroir et évoque ces mille arrangements avec la solitude, la condition humaine, les bassesses et les lâchetés qui font notre quotidien, cette volonté de faire prévaloir le paraître sur l'être parce que c'est ainsi depuis que le monde est monde et que personne n'y changera rien, parce que parce que c'est ainsi tout simplement, malgré les images et les visages furtifs de ceux qu'on aurait bien voulu voir s'attarder un peu, mais voilà!

Ces petits fragments de langage, commentés avec humour et rendus savoureux par l'auteur sont autant d'occasion de se les approprier de nouveau avec émotion, même si, l'air de rien, il nous rappelle que nous ne sommes ici que de passage, que tout ce qui est humain a une fin et que ce n'est peut-être pas si grave que cela après tout puisqu'il nous redonne les goût des mots, pas ceux intellectuels de la littérature, mais au contraire ceux de tous les jours et de tout le monde! Le temps passe, oui, et après? Ces mots c'est, comme le dit l'auteur « un salut à la vie qui se plaint de la vie »

Alors, insoutenable légèreté de l'être? Pourquoi pas. Il reste que j'ai bien aimé ce moment de lecture.

Le sous-titre « les dessous affriolants des petites phrases » me paraît tout à fait justifié.

© Hervé GAUTIER - Février 2010.





 

 

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