Pierre Raufast

La baleine thébaïde

La Feuille Volante n° 1220

La baleine thébaïde – Pierre Raufast – Alma éditeur.

 

Les études mènent à tout à condition d'en sortir, c'est ce qu'a dû se dire Rocheville un jeune diplômé de l'ESSEC, une grande école de commerce française. A la suite d'une petite annonce, et alors qu'il n'a aucune connaissance maritime, il s'engage en effet comme simple mousse sur une baleinière, « l'Hirudo » qui va appareiller au large de l'Alaska. Il est très naïf et bien peu préparé à ce monde de requins qui est le nôtre puisqu'il s'agit, alors que la pêche à la baleine est interdite, de traquer la « baleine 52 », un cétacé qui intrigue les scientifiques, qui a été repéré dans ces eaux et qui « chante » sur une fréquence de 52 hertz alors que ses congénères se contentent de fréquences plus basses, autant dire que cette baleine ne sera jamais entendue par ses semblables, et est donc condamnée à la solitude. Notre jeune français ne tarde pas à se poser des questions puisqu'il s'agit en principe d'une expédition scientifique financée par le Dr Alvarès et son laboratoire brésilien, menée seulement par quatre membres d'équipage, Le capitaine, Eduardo, Marc un Français et Dimitri un Russe et bien sûr, lui, Richeville.

Très vite il va s'apercevoir que non seulement il ne sert à rien sinon à être légalement responsable de ce qui n'est pas autre chose que la destruction de cet animal censément radioactif, c'est à dire bien autre chose que ce qu'il avait compris au départ et ce d'autant plus que le cétacé faisait partie d'un programme expérimental qui avait échoué. C'est en tout cas le point de départ de récits jubilatoires, loufoques ou dramatiques. Chacun des protagonistes va raconter son histoire personnelle à la suite de laquelle il s'est retrouvé à bord de ce bateau, mais surtout le lecteur va faire connaissance de l'inquiétant docteur Alvarez, un savant fou qui mène des expériences de par le monde qui vont de la tentative de faire pleuvoir en permanence sur le Vietnam pendant la guerre menée par les États-Unis et ainsi gêner les opérations militaires du Viet-cong, jusqu'à obtenir l'augmentation de la poitrine des femmes par l'ingestion de chocolats génétiquement modifiés, en passant par des manipulations diaboliques de l'ADN... Heureusement tous ces projets capotèrent pour des raisons diverses.

Bref, « l'opération baleine » ayant réussi, même si elle n'a pas été très glorieuse et morale, chacun des quatre membres d'équipage est reparti avec un beau pactole, 500.000 dollars quand même, que Richeville veut réinvestir dans la sauvegarde des baleines. Il avait déjà un petit côté utopiste et candide mais cette expérience en Alaska n'a rien arrangé surtout sur le plan de la culpabilisation. Son beau-père, un homme d'affaires qui a réussi va l'aider, d'autant qu'il subodore chez son beau-fils des préoccupations différentes à moins que les projets du savant fou n'aient déteint sur lui ! Pas si fou cependant puisque l'idée des baleines interconnectées (2.0) qui vivent dans des piscines urbaines est à l'origine d'une start-up californienne pleine de projets, d'avenir et de perspectives financières dont Richeville est, bien entendu, le patron. Le succès à l'américaine ne se fait pas attendre mais si le principe veut que les baleines robots appellent leurs congénères depuis leur piscine individuelle pour rompre leur solitude, cela met en évidence celle de Richeville plus seul et abandonné que jamais. Voila que réapparaît Dimitri, fâché de ne pas avoir été associé à ce projet juteux mais en bon informaticien qu'il est, il n'ignore rien de l'art du piratage informatique et de ce que cela peut lui rapporter.

Cette histoire un peu rocambolesque où se mêlent science-fiction et réalité se termine donc. Elle aurait pu être bien différente de celle que nous venons de lire, et son épilogue où les crabes de la poissonnière auraient pu servir à autre chose que ce qu'elle en fait, où la jolie libraire de la fin aurait eu un autre rôle aux côtés de Richeville, les personnages qu'on y rencontre auraient pu avoir des réactions bien différentes, mais l’imagination a ses règles non écrites, ses voies qui, comme celles du Seigneur, insondables et secrètes, s'inscrivent, grâce aux mots et bien souvent malgré l'auteur lui-même, sur la feuille blanche, avec des destins bien contradictoires.

© Hervé GAUTIER – Février 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com

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