Régis Jauffret

BRAVO

N°952– Août 2015

 

BRAVORégis Jauffret - Seuil

 

A la lecture de la préface, je me suis dit qu'il allait être question des vieux, enfin ceux qui ont dépassé la cap de la soixantaine et qui, quand j'étais jeune étaient effectivement considérés par nous comme « des petits vieux » qui avaient déjà un pied dans la tombe et dont l'autre était plus que vacillant. Maintenant, par une sorte d'hypocrisie de vocabulaire, on dit d'eux qu'ils sont jeunes tout en sachant que, même si l'espérance de vie a progressé, leur vingt ans sont quand même bien loin ! Maintenant que je fais partie de ces « jeunes vieux », je me dis que ceux qui ont mon âge ont sûrement, et sans le faire exprès, survécu à la maladie, au suicide, aux accidents de toutes sortes … Bien sûr ils pensent à la mort puisqu'elle fait partie de la condition humaine et que nul n'y échappe, mais ils le font plus qu'à vingt ans où on se croit indestructible, immortel, éternellement jeune et beau, où on entreprend, on prend des risques, on aime la vie alors que dans la vieillesse on la consomme jalousement, on fait attention, on prend des précautions, on s'assure. Elle n'est même plus taboue, par obligation ! Parfois même on se rapproche de Dieu, on ne sait jamais !

Et puis quand on est vieux, si on n'est pas célibataire, veuf ou divorcé, on est encore avec son conjoint. Passées ces longues nuits d'amour et ces vacances torrides qui désormais appartiennent au passé, il faut composer avec le présent devenu insupportable, vivre avec ces espérances déçues, ces trahisons inacceptables, ces invectives constantes, ces mauvais souvenirs, ces remords... Des solutions existent mais quand le code pénal vous fait entrevoir la Cour d'Assises, vous y réfléchissez à deux fois. Plus simple est de divorce, de plus en plus largement usité si on en croit des statistiques. On peut aussi entretenir l'illusion en prenant un partenaire plus jeune, mais c'est risquer une liaison dispendieuse et surtout l'infarctus. On peut aussi se réfugier dans les paradis plus ou moins artificiels mais là aussi la Camarde vous guette. Alors on peut espérer qu'elle frappera le conjoint devenu invivable et vous fera recouvrer votre liberté. Soit cela vous surprend, parce que destin vous joue parfois de ces tours, soit elle vous l'offre comme un cadeau longtemps attendu. Il convient alors de verser quelques larmes qui parfois refusent de couler à cause de la culpabilité dont un psychologue pourra peut-être vous délivrer. Il y aura alors la solitude parce que les choses ne se déroulent jamais comme prévu. Pour l’exorciser on choisit parfois un animal dit de compagnie ou on préfère l’organiser soi-même parce qu'on ne supporte plus ni sa famille ni ses voisins ni ses amis. On flaire cette mort qui nous tourne autour sans oser nous toucher mais qui sait rappeler sa présence et dire que c’est peut-être pour bientôt, qu'il faut s'y préparer. Alors on égrène ses souvenirs, on refait le chemin à l'envers, parfois on entame un improbable compte à rebours, on se dit que « de mon temps... » , on devient jaloux des autres, des jeunes en particulier, qui ont la vie devant eux alors que nos belles années sont derrière nous et appartiennent au souvenir. Mélancolie, schizophrénie, la vieillesse sent sa tutelle et son héritage qu'on lorgne mais on n'évite pas la cruauté et l'ingratitude de ses propres enfants pour qui on s'est sacrifié. Heureusement dans tout cela il y a l'espoir de mourir dans son sommeil, sans souffrir, en évitant le cancer qui moissonne beaucoup chez les vieux. Alors on y pense de plus en plus, comme on pratiquerait un loisir, en essayant de ne pas en avoir peur, comme pour l'apprivoiser. On se dit qu'on est en rémission ou dans l'espoir d'une improbable guérison. Certains arrivent même à en rire, mais c'est rare, et cela vaut peut-être mieux que d'en pleurer parce qu'au moins on a du temps pour cela quand d'autres en manquent tant ! Alzheimer peut venir aplanir tout cela avant que ne sonne le glas de la vie et qu'on soit précipité dans le néant avec en prime l'oubli des autres. Cela vous donne presque l'envie de mourir jeune quand la vieillesse dure de plus en plus longtemps et qu'on laisse aux jeunes générations le soin de payer les pensions… De quoi les rendre jaloux ! La mort signifie l'abandon de la vie, mais pas seulement, c'est aussi l'adieu aux choses durement acquises au cours de son existence. Pour ceux qui croient au ciel, cela peut consoler, tant pis pour les autres ! Cela rappelle, sur un mode parfois léger, une implacable évidence, que chacun n'est qu'usufruitier de sa propre vie et que tout à une fin, que nous ne sommes que de passage...

 

C'est peut-être bizarre, mais au longs de cet ouvrage, abusivement baptisé « roman » puisqu'il s'agit de 16 nouvelles, j'ai presque ri, pas vraiment à cause du propos, mais plus sûrement à cause du style facile à lire, jubilatoire à l'envi, pertinent et même impertinent dans les aphorismes, de cet humour noir qui me plaît toujours malgré sa cruauté. J'ai un peu décidé de jouer le jeu de l'auteur, puisque, de toute façon, je ne peux pas faire autrement.

Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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