Richard Texier

NAGER

N°935– Juillet 2015

 

NAGER - Richard Texier- Gallimard.

 

Je ne connaissais Richard Texier que pour ce qu'il avait fait pour le bicentenaire de la Révolution française et des réalisations conservées dans la ville de Niort, je savais que c'était quelqu’un qui avait réussi et qui poursuivait un parcours où on se découvre tous les jours, où on devient ce qu'on est depuis toujours. C'est pourtant par hasard que j'ai pris sur les rayonnages de la bibliothèque municipale un livre écrit par lui mais qui n'est pas un roman. C'est un parcours de mémoire, un récit où se mêlent des réminiscences de son enfance et une réflexion sur sa création artistique qu'elle nourrit.

 

C'est donc à une découverte de l'artiste et de son œuvre que ce livre invite. Elle commence par l'évocation de son enfance maraîchine, ses vacances vendéennes, convoque les personnages qui les ont peuplées, avec toujours l'omniprésence de l'eau mêlée à la douceur du climat et à la chaude ambiance familiale. Le Marais Poitevin n'était pas encore cette terre pour touristes quand on fait pour eux naître des feux-follets à la surface de l'onde, mais un endroit un peu mystérieux où la terre et l'eau se conjuguent, où la vie fourmille, où le travail était dur et ingrat. Le lecteur attentif apprend, un peu étonné qu'il doit sa future activité de sculpteur... à la traite d'une vache et celle de peintre à un bidon renversé où le lait se mêle à l'eau d'une conche ! Plus tard se sera sa scolarité à Niort, la découverte de ce talent qu'il portait en lui et qui fut décelé par une institutrice attentive et cultivé passionnément auprès d’artistes locaux qui surent l'encourager. Il deviendra le centre de sa vie.

 

II analyse ce qui plus tard a sous-tendu son art, la côte atlantique avec les vagues, la saveur salée de l'écume, les secrets de l'estran, la violence des tempêtes, les frondaisons du marais mouillé mais aussi sa curiosité des choses, le contact avec la créativité des autres, se qualifiant lui-même de « chasseur d'éblouissements ». Le goût d'un simple fruit évoque pour lui son passé et cette démarche proustienne lui fait apprécier l'instant présent, une fête autant pour le palais que pour l'esprit, le quotidien banal qu'il célèbre, alors que l'homme est plus volontiers occupé à amasser des richesses [« Nous sommes devenus des barbares sans destin, travaillant à remplir nos cassettes personnelles d'or et de matière morte »]. A ses yeux, l'artiste est dépositaire de la beauté du monde et se doit de l'exprimer simplement et hors de toute chapelle [« Un artiste peut-il tenter, depuis la modeste place où il se trouve, de rendre compte de la magie qu'une simple poire peut convoquer ? Peut-il dire le mystère d'une manière non dogmatique et non religieuse ? Il me fallait essayer »] Cette démarche m'évoque celle de Victor Ségalen quand il définissait l'écriture, « Voir le monde et l'ayant vu, dire sa vision », et lui d'ajouter « l'enjeu de ma recherche est de rendre visible le prodige qui nous entoure ».; Il explore également les chemins de l'imaginaire et de leur mystère, ajoutant parfois une touche sibylline aux titres de ses propres tableaux. Son côté surréaliste ressort quand il parle d'Yves Tanguy et de son tableau « Jour de lenteur » [j''écris cet article face à une reproduction de cette œuvre] qu'il reconnaît comme le principe fondateur de sa peinture parce qu'à ses yeux c'est son enfance qui ainsi émerge. Il dit aussi sa vision du monde, parle du chaos et du cosmos (chaosmos), du grand livre de l'univers, de l'astrologie, de la mécanique terrestre qu'il réinterprète sur certaines de ses toiles où le pinceau n'est pas toujours le seul instrument de sa création mais n'oublie pas cette terre qui est pour lui une source d’inspiration. Cette observation du monde, cette connaissance de son histoire avec ses soubresauts et ses hésitations lui inspirent des aphorismes parfois bien sentis entre démonstrations et réflexions. Sa peinture s'inscrit dans cette énergie cosmique qui, parce que certains supports ne tolèrent pas les retouches, les repentirs, confère à son œuvre spontanéité et authenticité et lui donne une véritable fonction de médiation dans ce monde protéiforme qui l'entoure, en équilibre instable sur le vide. C'est aussi l'occasion de délivrer un message écologiste de sauvegarde de notre planète, pour notre propre vie et celle des générations futures. Parfaitement au fait des réalités quotidiennes, il note opportunément que l'écologie politique a échoué à nous en faire prendre conscience, et voit dans l'art « un moyen valide de réveiller les esprits en créant des œuvres qui affirment la splendeur du monde ».

 

Mais revenons au titre de cet ouvrage. Pour lui, il faut plonger (et nager) dans l'eau noire de la « Grande Rigole » maraîchine pour atteindre la source de l'imaginaire [« Plonger pour revenir en arrière, retourner vers l'origine, rejoindre symboliquement la matrice, le liquide chaud d'avant la naissance, le temps de la sphère maternelle et protectrice »]. Il invite le lecteur, dans un compte à rebours virtuel, à redécouvrir la puissance créatrice du monde, liant entre eux le pouvoir de l'imaginaire et celui de l'univers. Développant cette idée, il rappelle que chacun d'entre nous possède en lui une potentialité créatrice. Elle a son siège dans le cerveau, véritable « terra incognita » , siège de la créativité selon les surréalistes, mais dont l'étude pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Il en vient à la question de l’inspiration, du travail de création qui « malaxe un magma intérieur, difficile et résistant ».  Qu'on ne s'y trompe pas, créer est un combat, une bataille intérieure que livre l'artiste contre lui-même et contre l''instant fugace d'où naît l’œuvre d'art. On est loin de ce qu fait dire au profane que l'art est évident et procède d'une grande facilité. Faire une œuvre artistique est le résultat d'une alchimie où le cerveau à sa part mais qui laisse aussi place à l'inconnu. Ce phénomène que nous partageons tous peu ou prou, ressemble à une magie, une logique interne qui a son siège dans l'enfance. De cette logique l'artiste tire sa singularité puisqu'il l'observe et donne à voir l'idée qu'il s'en est faite même si au départ il n'en avait pas la moindre notion et que cette représentation s'est peu à peu tissée dans le labyrinthe de son imaginaire secret. Le résultat peut être chaotique pour le commun des mortels qui a parfaitement le droit souverain de le juger, il n'en est pas moins quelque chose d'unique qui ressemble à une vision primordiale, une tache microscopique dans le vide sidéral, le commencement de quelque chose qui, à travers la forme et la couleur va imposer sa présence, son existence, sa permanence magnétique.

 

Son écriture se décline, à mon avis sous deux formes ou en deux temps si on préfère. Quand Texier évoque son parcours artistique et professionnel, c'est une une évocation de ceux qu'il a croisés et qui ont parfois accompagné voire nourri sa créativité. Je lui préfère personnellement le sortilège du marais quand l'enfance permet de découvrir ce lieu étrange plein de bruits et de silences. J'y retrouve les accents du poète Léon-Georges Godeau pour qui les conches étaient tout autant une invitation à la pêche qu'à la magie des mots qu'il tressait si bien. Oui, cette ouvrage est pour moi une découverte enthousiasmante. Richard Texier fait ici montre d'une belle et savante écriture, apaisante comme les bords de la Sèvre, à la fois poétique et pleine de réflexion.

 

Hervé GAUTIER – Juillet 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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