Rosa Mogliasso

Si belle, mais si morte

La Feuille Volante n° 1173

Si belle, mais si morte – Rosa Mogliasso – Éditions Finitude.

Traduit de l'italien par Joseph Incardona.

 

C'est agréable de se promener au bord d'un fleuve, à condition toutefois de ne pas y rencontrer un cadavre dont les pieds dépassent d'un fourré, même si ces pieds appartiennent à une jolie femme et sont chaussés d'élégants escarpins rouges. Tous ceux qui apercevront ce corps, que ce soit un couple de lycéens en flagrant délit d'école buissonnière, une jeune femme occupée à promener son chien, un jeune pâtissier homosexuel ou un clochard en proie à la folie, tous auront de bonnes raisons pour faire comme s'ils ne l'avaient pas vu et ce d'autant que des événements extérieurs, indépendants de leur volonté, viendront les perturber. Bref, aucun n'avertira les secours. Il y a certes l'obligation morale ou civique qui devrait inciter chacun à la dénonciation, mais, du simple point de vue de la logique, il est évident qu'un assassin continuait sans doute à errer dans la ville, à la recherche de sa prochaine victime. Cela devrait être suffisant pour avertir les autorités.

 

C'est un petit roman court qui rend compte d'un fait divers presque ordinaire et étudie la façon de chacun de l'appréhender. Il met en scène et étudie des hommes et des femmes sous la forme d'une mosaïque de portraits, des vivants bien vivants face à cette belle femme morte à la fois omniprésente mais qu'on oublie vite cependant. Mine de rien il nous amène à nous interroger nous-mêmes sur notre attitude personnelle en pareil cas parce c'est toujours facile de rire, ou de sourire, des situations parfois gênantes dans lesquelles se trouvent les autres. Cela permet de faire l'impasse sur soi-même et l'humour avec lequel tout cela est dit est révélateur..Heureusement la morale est sauve puisque ce cadavre, ayant pénétré par hasard dans chacune des vies de ceux qui l'ont aperçu et voulu l'oublier, va y laisser son empreinte. Ce corps n'est pas là par hasard, cette berge du fleuve devient petit à petit le lieu de rendez-vous de ces témoins mais aussi le point de rencontre de la vie avec sa spiritualité, sa sensualité, ses espoirs, ses remords. Cet endroit devient celui des prises de conscience, des remises en question, des grandes décisions...mais c'est une autre histoire !

 

Le sujet a beau être grave et dénoncer un des nombreux travers des hommes, capables du pire comme du meilleur, mais surtout du pire, Il est traité avec un certain humour, à la façon et au rythme d'une comédie italienne, au point qu'on en oublie cette pauvre femme morte au bord du fleuve. Nous avons affaire à une galerie de portraits fort bien brossés qui rend compte de l'espèce humaine dans sa complexité et dans sa diversité, dans sa lâcheté aussi. J'y vois aussi autre chose à titre personnel.. Derrière les sourires, j'aperçois, en filigranes, la mort qui se profile, celle qui viendra plus tard pour chacun d'entre eux à son rythme et à son heure, mais pas comme celle de cette femme sans doute assassinée, une mort « normale », la fin d' une vie qui arrive à son terme, la fin d'un parcours trop dur, ou trop facile, trop superficiel ou trop riche..Mais avant, il faut vivre dans l'instant et en épuiser les joies, en assumer les changements parce que demain sera un autre jour avec son lot de surprises, de déconvenues et de hasards.

 

Ce sont de courts chapitres d'un court roman qui entraînent le lecteurs dans une sorte d'univers un peu particulier, d'une histoire surprenante où le suspense est entretenu jusqu'à la fin. Pour moi, ça a été une belle découverte d'une auteur inconnue jusque là et de son premier roman traduit en français.

 

© Hervé GAUTIER – Octobre 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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