Saphia Azzeddine

BILQISS

La Feuille Volante n°1008– Janvier 2016

 

BILQISS – Saphia Azzeddine - Stock

 

Bilqiss, c'est le nom de cette femme insoumise, veuve, sans enfant et sans famille, qui, un matin alors que le muezzin dort encore, en proie à une cuite(!), monte en haut du minaret et appelle à la prière (adhan) à sa manière, c'est à dire avec sa sensibilité de femme et de croyante sincère. Dans ce pays imaginaire (l'Afganistan ?) mais quand même bien réel où il vaut mieux être n'importe quoi, un volatile par exemple, qu'une femme, un tel acte est sacrilège. Elle va donc être jugée et bien entendu lapidée parce que sa seule faute est de vivre seule dans une société qui ne veut pas d'elle parce qu'elle met en danger son équilibre. C'est que non seulement elle a ainsi enfreint la loi mais aux yeux des croyants il y a en outre des circonstances aggravantes. Elle possède en effet dans son réfrigérateur des courgettes et des aubergines entières pour sa nourriture mais qui, pour ses juges, évoquent des symboles phalliques, une pince à épiler, du maquillage, des soutiens-gorges, des livres et de la musique ce qui constitue un crime impardonnable au yeux des habitants du village. Pire peut-être, elle reconnaît les faits et se défend, seule sans pour autant renier Allah !

Bilqiss [qui porte le même nom que la reine de Saba] n’est cependant pas le seul personnage de ce roman puisqu'une journaliste américaine, fille d'un milliardaire, suit ce procès pour son journal, lui donne une médiatisation mondiale et s'imagine qu'elle pourra faire évoluer les choses. Le juge est troublé par la beauté et la personnalité de Bilqiss qu'il connaît mais qu'il doit condamner et ne sait plus quoi faire, coincé qu'il est par sa position dominante et l'envie irrépressible qu'il a de la sauver. Il fait traîner le procès en longueur en lui concédant le droit à la parole dont elle profite en dénonçant les contradictions de cette société, lui rend visite dans sa prison mais n’oublie pas de la faire fouetter pour la pertinence et l'impertinence de ses propos. Cette trilogie tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin et suscite une réflexion sur la place de la femme dans cette société faite par et pour les hommes, le mariage forcé des filles en bas âge et leur maintien dans un état de servilité dramatique, la présence d'Allah et la réalité des abus qu'on commet en son nom, sous couvert de la loi islamique, l'amour impossible entre ce juge et celle qu'il doit condamner. Cette jeune femme a seule tenu tête aux hommes du village et aussi au juge, ce qui, en soi, est déjà un crime, a voulu faire prendre conscience aux autres femmes de la nécessité de s'affirmer, de sortir de leur condition, respecte la religion mais remet en cause ses déviances que les hommes se sont appropriées à leur seul bénéfice.

Cet ouvrage est classé dans la catégorie « roman », pourtant, je l'ai lu comme un livre documentaire (bien qu'il se termine quand même comme un roman) qui en dit long sur une religion que je ne connais que par oui-dire mais qui officialise le calvaire domestique et quotidien de la femme musulmane que son mari tient pour sa bonniche, uniquement destinée à enfanter, des mâles de préférence, qu'il bat et dont il abuse à son gré. Quand à l'amour que nous, occidentaux, célébrons et privilégions comme une valeur et un sentiment, il vaut mieux n'y pas penser. J'ai ai lu que les fondamentalistes nient la culture et la liberté au profit d'un dogme religieux aveugle et quand j'entends que ces mêmes islamistes qui viennent chez nous poser des bombes et tuer des innocents simplement parce qu'ils sont incroyants, souhaitent importer en occident ce qu'on a du mal à appeler des « valeurs », cela me fait un peu peur quand même ! J'ai pu voir aussi que ces hommes qui se recommandent de Dieu sont tout aussi hypocrites que le sont nos ecclésiastiques occidentaux et je me souviens que les religions ont été au cours de notre histoire un malheureux prétexte donné aux hommes pour régresser intellectuellement et moralement, exacerber leur volonté de puissance mais aussi pour s’entre-tuer. La justice est rendue au nom d'Allah, mais il n'y a pas si longtemps en France, des crucifix ornaient encore les prétoires et on prêtait serment sur l’Évangile. Quant aux exécutions publiques qu'on peut dénoncer dans ces pays comme un spectacle malsain, elles ont fait partie du nôtre également . Certes les choses ont heureusement changé mais l’espèce humaine, elle, aura du mal évoluer et Bilqiss ne se gêne pas pour le faire remarquer à cette journaliste américaine en lui rappelant que son reportage en sa faveur n'était peut-être pas dénué d'arrière-pensées et certaines de ses remarques sur la présence des troupes occidentales dans son pays sont aussi pertinentes que celles qu'elle adresse au juge sur la religion et la société .

 

En lisant ce texte, avec effroi mais aussi une certaine crainte que le laxisme de nos démocraties n’entrouvre la porte à ce système juridico-religieux et ne détruise durablement notre art de vivre, je n'ai pu oublier que la beauté des femmes est chez nous non seulement un prétexte à la création artistique mais aussi, à titre personnel, une formidable illumination du quotidien. Si Dieu existe les femmes sont assurément la meilleure réussite de la Création mais j'observe que les religions que je connais (celles du Livre) leur font une bien piètre place ! Je me plais à me souvenir du vers d'Aragon "L'avenir de l'homme, c'est la femme. Elle est la couleur de son âme."

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

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