Serge Filippini

L'homme incendié

La Feuille Volante n° 1133

L'HOMME INCENDIÉSerge Filippini – Phébus.

 

Qui se souvient de Giordano Bruno (1548-1600), cet ex-dominicain napolitain condamné par l'Inquisition, oubliant à la fois le message de l’Évangile et le commandement de Dieu, pour hérésie et brûlé vif à Rome en février 1600 ? A l'époque, et bien avant Stendhal, si on était pauvre on avait deux possibilités d'échapper à sa condition, le « rouge » de l'armée ou le « noir » de la soutane, situation bien précaire au demeurant qui procurait aux intéressés soit une mort violente à la guerre, soit la mort lente d'un quotidien austère dans une paroisse oubliée. Le recrutement se faisait principalement dans les tavernes ou dans les confessionnaux et il n'était même pas besoin d'avoir un idéal patriotique ou simplement la foi ! Pour Bruno, dont les facultés intellectuelles hors du commun et l' immense mémoire font rapidement de lui un écrivain, un philosophe et un docteur en théologie, ce sera le froc brun des dominicains, cependant vite jeté aux orties parce qu'il refusait l'enseignement d'Aristote et lui préférait celui de Raymond Llull. Il entendait en effet faire connaître son message de réforme au vieux monde et spécialement à l’Église catholique qui était arc-boutée sur l'enseignement d'Aristote. Adhérent à l'héliocentrisme de Copernic, Bruno affirmait en effet que la terre tournait et n'était donc pas fixe, n'occupait pas le centre de l'univers mais cédait cette place au soleil et l'univers lui-même était infini et non pas fermé, que d'autres mondes existaient comme existait la réincarnation de l'âme ... Excommunié, il dût fuir et ses voyages l'amenèrent dans cette Europe de la Renaissance, de Rome à Genève, de Paris à Venise, chez les réformés comme chez les catholiques, tous également intolérants et imperméables au discours réformateur et cet intarissable orateur et débatteur. Son amitié avec Henri III, roi de France, lui ouvrit les portes de la Sorbonne, malgré l'opposition des catholiques alors que les anglicans lui réservèrent un accueil hostile. Giordano a bien dû, lui aussi, nourrir des espérances au regard de cette vie qui s'offrait à lui. Quand on est jeune, l'avenir nous sourit, à tout le moins veut-on le croire, comme nous croyons en notre bonne étoile, celle qui nous fera sortir du lot et révolutionner le monde. La réalité est souvent bien différente et la destinée, les événements, les autres ou notre propre liberté, appelons les comme on voudra, viennent remettre les choses à leur vraie place et étouffent tous nos rêves pourtant tissés de bonne foi et inspirés par l'altruisme. Nous sommes tous Icare qui se brûle les ailes et Bruno n'a pas échappé à cette règle immuable.

Le roman se déroule quelques jours avant son exécution, tandis qu'il sacrifie une ultime fois au plaisir de l'écriture. Il évoque par le biais de nombreux analepses l'histoire de cette vie riche et tumultueuse qui l'a conduit dans ce cachot romain après avoir côtoyé les grands noms sinon les grands esprits de son temps, Michel de Montaigne, Shakespeare présenté sous les traits d'un acteur et le fantasque peintre italien Archiboldo … Il faut croire que les inquisiteurs étaient divisés face à son message et surtout à l'homme, doué il est vrai d'une grande habilité oratoire propre à circonvenir ses juges et à confondre ses accusateurs, puisque l'instruction de son procès dura huit années à une époque où la justice ecclésiastique était des plus expéditives. Avant son exécution il a au moins la satisfaction de savoir que Galilée s'inspire déjà de ses travaux.

L'auteur le présente dans sa spontanéité, ses convictions, sa complexité, dans sa nudité aussi parce qu'à l'époque les relations avec les hommes et les garçons étaient monnaie courante et nier son homosexualité n'aurait pas servi cette biographie, certes romancée, mais surtout passionnante où la silhouette du troublant Cécil est omniprésente.

 

J'ai rencontré cet auteur par hasard à propos du roman « Rimbaldo »(La Feuille Volante n° 1125). J'ai retrouvé avec plaisir le style et l'érudition de Serge Filippini dans cette fiction passionnante, fort bien documentée et agréable à lire.

© Hervé GAUTIER – Mai 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Rimbaldo

La Feuille Volante n° 1125

RIMBALDO – Serge Filippini – La table ronde.

 

C'est bizarre le destin des photos. Elles sont prises le plus souvent par des amateurs anonymes, témoignent d'un moment familial ou d'un événement particulier, elles se retrouvent, une fois tirées sur papier dans des cadres, des albums ou des boîtes, on les délaisse, on finit par oublier ceux qui y figurent parce qu'ils sont morts ou disparus, puis une succession les livre aux flammes. A l'époque, on avait l'habitude de dater les clichés au dos et de noter les noms des personnes qui y figuraient.

L'une d'elles, devenue carte postale, retrouvée bien longtemps après au hasard d'une brocante puis authentifiée (en 2010), a été prise à Aden en 1880 au « Grand Hôtel de l'Univers » parce que le patron entendait en faire un argument publicitaire. Mais revenons à ce cliché destiné à voyager, à faire connaître cet établissement au nom pompeux de ce bout du monde désolé. Six personnages y figurent, dont une femme ; ils appartiennent à la petite communauté française et le lecteur en apprend un peu de leur histoire personnelle, pas toujours édifiante. Il est vrai qu'à cette époque l'Afrique était un refuge pour ceux qui étaient en délicatesse avec la justice ou qui cherchaient fortune, aventure ou notoriété. Rien de tel qu'une photo pour susciter l'imagination de l'auteur qui prête à chacun de ces inconnus une histoire. Inconnus, par tous, puisque l'un d'eux, celui qui est assis à côté de la femme, serait Arthur Rimbaud surnommé familièrement par Émilie, l'épouse un peu volage d'un des membres de cette communauté d'expatriés et qui figure sur le cliché, « Rimbaldo l’Africain, Rilmbaldo l'Itinérant » Très amoureuse, elle rêve de partir avec lui dans sa quête de l'or et de l'aventure, lui rappelle ses fulgurances littéraires, s’extasie devant cet « homme aux semelles de vent », ce « voleur de feu », alors que lui veut oublier son passé et n'attend plus de la vie qu'une situation de bourgeois marié et rentier... en France. Émilie, qui elle-même est auteure, est fascinée par Rimbaud dont elle connaît les œuvres poétiques et la vie antérieure tumultueuse. Pour la petite communauté, il n'est pourtant qu'un gredin, un homosexuel et un contremaître tyrannique chez un négociant de café anglais, un être dangereux qu'il vaut mieux éviter.

Tout se passe sur les marches de cet hôtel comme dans un pièce de théâtre au décor et à l'action uniques, entre les atermoiements de chacun pour poser, une rixe entre les différents protagonistes et des projets pleins de fantasmes qui se tressent dans les têtes alors que la chaleur des tropiques exacerbe les sens … Pour l’hôtelier, imbu de lui-même, rien ne compte que « sa » photo qu'il espère bien diffuser dans le monde entier alors qu'elle ne montre que quelques européens perdus dans une contrée africaine peu sûre et au climat torride où peu de touristes oseront s'aventurer. Le cliché pris, chacun vaqua à ses occupations, le temps passa, le photographe prit des photos exotiques, l'explorateur explora et Arthur Rimbaud se lança dans les affaites avec le succès que l'on sait, poursuivit et termina sa courte vie en attendant de devenir un mythe.

J'ai bien aimé ce texte poétique ainsi que le concept qui consiste à laisser aller son imagination sur une photographie où figurent ensemble des êtres dont certains sortiront plus tard de l'anonymat et et un personnage célèbre, réunis par hasard sur une photo.

 

© Hervé GAUTIER – Avril 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×