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la feuille volante

Simonomis

  • l'étrier d'argile

    Pour ne pas oublier les poètes disparus qui, sans doute plus que les autres, à notre époque, sombrent dans l’oubli, je choisis de republier un article paru en son temps à propos de la publication d’un recueil déjà ancien de Simonomis (1940-2005), de son vrai nom Jacques Simon.

    Hervé GAUTIER- Mars 2020.

    N°14 – Mai 1987.

    L’étrier d’argile – Simonomis – Éditions Barré et Devez.

     

    Je n’avais jusque là, il est vrai,de Simonomis que l’approche d’un ardent serviteur de la poésie des autres. Je n’en veux pour preuve que les études qu’il a faites de l’œuvre de Tristan Corbières, de Gaston Couté et plus récemment d’Eugène Bizeau… Ce recueil m’a agréablement surpris et m’a rappelé qu’il est aussi un créateur… C’est une poésie d’homme. Il proclame « Sors poème, il faut naître », considère la poésie comme « l’aorte de la terre ». Il veut dire le monde, y mettre des bornes, son écriture ressemble à une osmose « Cette nuit j’ai saigné des étoiles par mes poignets ouverts sur tes espaces ». Pour lui, écrire est un besoin malgré le temps « Le temps, prends-le, serre le col du sablier jusqu’à ton sang entre le pouce de l’enfant et l’index accusant », les contingences de la vie « L’encre bat mes poignets d’un grondement de poix ». Mieux, écrire est une jouissance « Voici l’animal-mot dans le besoin d’unir qui me force à pétrir sur la table à jouir ». C’est surtout une force à laquelle l’écrivain, à la fois sujet et élu de ce royaume, ne peut se dérober.

    Il sait que le poète trempe sa plume dans la sueur le sang et les larmes, qu’un livre est un univers douloureux « Hisse-toi du bancal, mon crayon dur de vie », « Ongles, gravez quand même l’espoir au visage des veuves », que l’écriture ne peut être tiède, qu’elle est un message. Il dit ce qu’il croît, c’est le regard chaud de l’amitié, la beauté du monde, la paix pour demain, l’espoir… Il accorde une place très grande aux mots, instruments dont il joue et qui sont aussi ses notes. De leurs allitérations, il tire une musique faite pour l’oreille comme pour l’esprit et sait distiller de belles images « Les mots enterrés pourriront car nulle voix ne peut fleurir sans oreille », il souhaite sublimer son inspiration, ce don divin, jusqu’à l’usure des mots. C’est vrai que c’est une fête pour l’oreille et chaque syllabe est une note à contre-courant de la prose qui parle autant qu’on veut bien l’écouter, même si le « franc-grec » flirte parfois avec le « parigot ».

    Son cheminement, il le mène avec la femme, pour fanal (celle qu’il appelle « Le Colibri », sa compagne, son révélateur) avec de nombreuses évocations du sang qui ne pouvaient pas laisser Jean Rousselot, signataire de la préface, indifférent...Ce précieux liquide, source de santé et de vie est le témoin d’une existence coincée entre la naissance et la mort. La femme, cet être diaphane est présente derrière chaque poème, assiste à la création de cette musique jouée pour elle. Elle est porteuse d’espoir, partageuse de solitude, ainsi l’amour tient-il une énorme place dans cet ouvrage. L’auteur ne déplore-t-il pas la mort qui « aspire trop d’amour » ?

    Je sens dans ces mots un véritable « vouloir-vivre » au point qu’il les triture et les marie toujours avec bonheur, qu’il leur fait parfois violence et les fait chanter, créant un dépaysement verbal « Le zéro jaspineur chuinte au col des gouttières… Je parle de la chair au mirador des pierres ». C’est à ces mêmes mots qu’il donne une dimension sensuelle voire universelle « Colibri des accords tends-moi tes rondeurs pour cette terre ». Ainsi, à travers le cahot des mots, leur mystique aussi, la femme reste le recours suprême de l’humanité, « l’alpha et l’oméga du monde », la source d’amour qui triomphe tout de même de la mort. Je ne peux pas rester insensible à la poésie de cet homme  « porteur de ponts » qui voudrait « palper les hanches du futur ».

     

     

    ©Hervé GAUTIER.