la feuille volante

Montaigne

La Feuille Volante n° 1272

Montaigne – Stefan Zweig – PUF,

 

La biographie de Michel de Montaigne est l'ultime ouvrage de Stefan Zweig avant son suicide au Brésil en février 1942, On peut sans doute y voir une dernière tentative de conjurer son projet de quitter cette vie que Montaigne aimait tant mais qui ne lui convenait plus à lui, à moins qu'il n'ait fait sienne cette pensée des Essais «  La plus volontaire mort est la plus belle » .

Du propre aveu de Zweig, la rencontre avec l'auteur des « Essais » n'a pas facile puisque, bien que nourri de culture française il n'était pas prêt, à vingt ans, à en recevoir le message. Il lui a fallu attendre longtemps qu'il mûrisse en lui pour qu'il lui consacre cette biographie comme on retrace la parcours d'un ami. Même si notre auteur, qui est aussi connu comme romancier et nouvelliste, a consacré son talent à nombre de biographies, ce sujet n'a peut-être pas été choisi par hasard à cause peut-être de similitudes qui existaient entre eux. Les voyages, la fuite de Montaigne quittant Bordeaux pour échapper à la peste à laquelle répond celle de Zweig fuyant le nazisme, une autre peste, mais brune celle-là, la violence des guerres de religion et celle qui poussa l'écrivain autrichien à errer par le monde... Il a souhaité honorer le combat de Montaigne pour la liberté, de penser, d'agir, d'écrire, d'aimer … une valeur si menacée en cette première moitié du XX° siècle en Europe et qui lui manqua tant parce que son absence signifiait aussi l'intolérance. Il célèbre sa lucidité face au naufrage de l'humanisme et à la folie meurtrière des hommes qui ne vivent que pour la violence, parle de sa dénonciation de l'inhumanité, de la fragilité de la condition humaine de son époque et de sa volonté d'être lui-même, c'est à dire un homme qui refuse de prendre part à toute ce déchaînement de haine à l'extérieur. Pourtant il attendra longtemps pour devenir véritablement Montaigne ; il renoncera aux charges publiques et se retirera dans sa tour comme en lui-même et bien sûr avec le rempart de ses livres, sans pour autant renoncer à ses richesses ni aux voyages. Pourtant, cette forme d'égoïsme de Montaigne qui ne parle que de lui, cesse d'une certaine façon quand il devient écrivain, c'est à dire accepte d'écrire non plus pour lui mais pour les autres en leur confiant le résultat de ses méditations personnelles et intimes. Son œuvre est en effet une « quête de soi-même » menée au rythme d'une vie retirée dans sa tour. Pourtant sa notoriété littéraire le fait élire maire de Bordeaux, ce qu'il apprend quand il est en Italie et alors même qu'il n'a rien demandé . Plus tard ce mandat sera renouvelé et il sera, lui-même sollicité par le roi pour des médiations et des négociations dont l'avenir du royaume a peut-être dépendu, Ainsi, par un revirement du sort, quand plus jeune il avait sollicité des charges publiques et que, celles-ci lui avait été refusées , il se voit, alors qu'il avait décidé de se retirer du monde, de méditer et de se préparer à la mort, pressé par le roi lui-même d’intervenir dans les affaires de l’État. Est-ce à dire que Zweig voyait entre eux beaucoup de similitudes ? Peut-être.

L'auteur refait la généalogie des Eyquem, commerçants enrichis et anoblis qui s'allient à une demoiselle Louppe de Villeneuve, d'une famille de commerçants prospères d'origine juive espagnole , la mère de Michel, ce qui n'est pas sans rappeler es propres origines de Stefan. Si Montaigne chercha à cacher cette ascendance, Zweig ne se signalera pas comme écrivain juif mais, lui aussi, comme un humaniste brillant, éclairant le monde de sa pensée. Comme Michel il reçut une éducation de qualité caractéristique de chaque époque et chacun aura une lente maturation d'écrivain. Zweig comme Montaigne honoreront le nom de leur famille par la culture et le transmettront aux générations futures.

Pourtant si Montaigne, mis à part un « journal » de voyage, est l'homme d'un seul livre, ce n'est pas le cas de Zweig, plus prolixe. et si les « Essais » n'ont jamais cessé d'être une référence de notre littérature, les écrits de l'écrivain autrichien ont longtemps été dans l'oubli même s'ils sont heureusement redécouverts actuellement

Montaigne s'interroge abondamment sur lui-même, cherche à se connaître, se demandant notamment « Que sais-je ? » ce qui le distingue des érudits et des religieux de son époque qui affirmaient péremptoirement détenir la vérité. Je note que s'il revenait aujourd’hui, il pourrait utilement se poser la même question. Ainsi,se peignant lui-même, il constate au long de sa vie des changements que le font passer de l'épicurisme au scepticisme, au stoïcisme pour finalement lui conférer une certaine sagesse mais aussi un forme de solitude, Cela , à mes yeux, fait de lui un écrivain de l'humain, de « l'humaine condition ».

 

© Hervé GautierAoût 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 
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