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la feuille volante

Stéphanie Chaillou

  • Le bruit du monde

     

    La Feuille Volante n° 1293

    Le bruit du mondeStéphanie Chaillou – Éditions Notab/lia .

     

    Tout au long de ce court roman, j'ai entendu la voix chaude de Jean Ferrat murmurer que « nul ne guérit de son enfance » et c'est un peu l'histoire de Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, née dans une famille pauvre de la France profonde, rurale et catholique et confrontée très tôt à la faillite de l'entreprise familiale et à un état de gêne chronique que ses parents combattent comme ils le peuvent. Par chance, et contrairement à ses frère et sœur promis à l'apprentissage, elle a la passion de la littérature et des facilités qui la destinent à de hautes fonctions. Boursière elle s'inscrit dans une classe préparatoire à une grande école et on imagine le boulevard qui s'offre à elle, la réussite, la revanche sur son enfance pauvre coincée entre une mère abusive et névrosée et un père transparent, on songe à la méritocratie, à la réussite grâce à l'éducation, à l'égalité des chances, à l'ascenseur social de la République dont on nous parle tant depuis tant d'années...Pourtant, sans qu'elle sache exactement pourquoi, elle renonce à cet avenir brillant, à cette promotion, à cette vengeance aussi, choisit de se souvenir d'où elle vient, et, ne se sentant pas à sa place dans ce monde nouveau des élites où, pense-t-elle, elle n'a pas sa place, elle abandonne tout. Il en résulte un mal-être qui lui fait détester le monde entier autour d'elle. Interloqués, ses parents qui sont fiers d'elle, cherchent à comprendre mais elle ne parvient même pas à formaliser avec des mots son refus de la réalité, à se confier à quelqu'un et la solitude qui résulte de cet état génère une souffrance intime. Elle tente bien un sursaut pour s'intégrer dans cette vie, pour faire comme toute le monde. Elle se marie mais divorce peu d'années après, malgré toutes les attentions amoureuses de son époux, devient institutrice alors qu'elle n'aime ni les enfants ni même enseigner. Là aussi c'est l'échec et elle abandonne une carrière qui aurait occupé sa vie et l'aurait mené vers la retraite. La mécréante qu'elle est prie même et attend sans trop savoir quoi, espérant sans doute qu'un miracle la sortira de là, oubliant simplement que la justice immanente n'existe pas. Elle a constamment à l'esprit l'image de ce hameau pauvre de son enfance et du Christ en croix à un carrefour, comme deux visions à la fois contradictoires et obsédantes. Puis c'est l'exil volontaire dans le sud-Ouest de la France, peut-être à cause de l'accent et de la douceur de vivre et c'est là qu'elle trouve un semblant d'équilibre à sa solitude, grâce à l'écriture.

    Le livre refermé et bien que cet ouvrage porte la mention « Roman », je me suis demandé si c'en était effectivement un. Moi j'ai lu le témoignage de quelqu'un mal dans sa peau, qui n'a pas sa place en ce monde et le sait et je me suis dit que nous sommes nombreux à avoir espéré quelque chose de notre vie, d'y avoir cru au point de prendre nos espérances pour des promesses, de les avoir artificiellement entretenues et bien entendu, à la fin du parcours, de nous être aperçu que tout cela n'est que du vent. On peut toujours se culpabiliser, accuser la malchance, le hasard ou les autres, le bonheur dont on nous rabâche qu'il est dû à chaque être humain, est rarement au rendez-vous.

    Une autre idée m'est venue, celle du refus de l'avenir au nom de la peur de n'être pas à la hauteur d'une tâche juchée impossible à accomplir simplement parce qu'on y est pas à sa place, qu'on a peur de n'être pas à la hauteur. On peut toujours nous dire que c'est un défi et qu'on se doit de relever. Il ne manquera jamais de gens pour le faire, surtout maintenant où on ne parle que de réussite et ils jetteront un anathème d'autant plus facilement que cet aspect des choses leur échappe.

    Le livre se termine sur la solution trouvée qui consiste à mettre « des mots sur ses maux », à formaliser ses craintes, à expliquer ses doutes, ses renoncements. Pourquoi pas ? Mais je ne suis pas sûr que l'écriture soit vraiment une libération à ce point salvatrice, qu'il suffise de tracer des mots sur une feuille blanche pour être libérer d'un mal de vivre qui vous suivra toute votre vie. Que la souffrance soit un extraordinaire moteur de la création artistique, c'est indéniable, mais qu'un apaisement s'en suive et avec lui une amélioration durable, j'en suis maintenant beaucoup moins sûr. Le malaise ressenti et exprimé, me semble lui coller à sa peau comme une ombre. A ce destin implacable on pourra toujours opposer la liberté individuelle mais Marilène a le sentiment que, quoiqu'elle fasse, la partie est perdue d'avance pour elle. Elle est comme prédestinée au malheur, au mal-être, maintenue dans une vie qu'elle n'a pas voulue, qu'elle ne supporte plus, où elle est perdue et qui est pour elle vide et inutile.Je ne suis pas bien sûr non plus que les parents de Marilène apprécient son choix d'écrire ainsi sa vie où forcément ils vont figurer, pas forcément à leur avantage, mais c'est un autre sujet.

    J'avoue avoir été été étonné par ce livre, autant par le sujet traité que par le style volontairement dépouillé et sec de l'auteure. Ma lecture a été attentive et curieuse et même si je ne partage pas l'épilogue que j'imaginais différent il constitue un bon sujet de réflexion.

    © Hervé GautierNovembre 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

     

     

     

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