la feuille volante

Steve Toltz

  • VIVANT, OÙ EST TA VICTOIRE ?

    La Feuille Volante n°1007– Janvier 2016

     

    VIVANT, OÙ EST TA VICTOIRE ? Steve Toltz – Belfond.

    Traduit de l'anglais (australien) par Jérôme Schmidt.

     

    D'emblée, le titre m'a évoqué un roman de Daniels Rops (« Mort, où est ta victoire? »), mais ce roman publié en 1934 n'a rien de commun avec celui que Babelio et les Éditions Belfond m'ont fait parvenir, ce dont je les remercie. Liam Wilder est un flic cynique, égaré dans la police parce qu'il faut bien vivre surtout quand on est chargé de famille et qu'on a manqué sa vocation d'écrivain. Les gens pressés appellent cela «un écrivain raté » et la société, même en Australie où se déroule ce roman, en compte beaucoup. Cela ne l'empêche pas d'avoir des amis dont un en particulier, Aldo Benjamin, « vieille connaissance de lycée », qui est pour le moins encombrant, mais l'amitié, surtout dans son cas est un lien sacré ! Pourtant, Liam prend son ami comme prétexte littéraire mais l'inspiration qui pourrait prendre sa source dans leur vieille amitié, tarde à venir. Il est vrai que, comme modèle de farfelu et de guignon, Aldo, est vraiment un parangon. Dès son adolescence, la malchance qui sera la compagne de toute sa vie, se signale et s'incruste. Il est accusé de viol alors qu'à l'évidence, il est encore puceau, plus tard, il sera à nouveau accusé de viol, mais sur la personne d'une pensionnaire de bordel !  Toute sa vie il sera d'ailleurs un lamentable amant, celui dont ses partenaires féminines n'aimeront pas se souvenir, même si lui, au contraire est plutôt sujet aux fantasmes en ce domaine. Puis il deviendra le chef de nombreuses entreprises dont les buts commerciaux étaient des plus surréalistes et dont la courte vie n'eut d'égal que l'impécuniosité… Aucune n'échappa à la faillite et cet ancien taulard qui rate décidément tout ce qu'il entreprend, y compris évidemment son mariage, s'est mis en tête, alors qu'il est paraplégique, de faire su surf et de s'exiler volontairement sur un îlot solitaire  ! Même son unique tentative de suicide est un échec, elle le cloue sur un fauteuil roulant mais aussi tue un enfant, ce qui l'envoie en prison. La deuxième partie du roman est consacrée à la démonstration faite par Aldo devant le tribunal qu'il n'a pas pu tuer son amie Mimi comme il en a été accusé alors qu'il était en libération conditionnelle. Décidément, ce pauvre Aldo n'est pas à sa place en ce monde !

     

    De son côté Liam fait le point sur sa vie, et lui, l'artiste manqué, en épelle les détails, depuis son mariage précipité par le hasard et qui s'est révélé désastreux, jusqu'à ce regard désabusé qu'il porte sur l'écriture dont il sait qu'elle ne lui apportera pas le succès, ausculte son histoire pourtant banale et la biographie d'Aldo qui elle l'est un peu moins pour y puiser son inspiration mais finalement, après pas mal de doutes et de tentatives ne rencontre que la catastrophe et s'insère, un peu malgré lui dans la vie active... comme officier de police, travail honni, mais qui lui permet de faire vivre sa famille ! Cela nous réserve pas mal d'aphorismes bien sentis sur sa vie ratée et sur l'art.

     

    C'est vrai que nos deux compères se ressemblent, sont deux authentiques losers, qui, l'un comme l'autre accumulent les échecs, je devrais même dire en font la collection. Rien d'étonnant donc que ses deux-là se soient rencontrés. Dès les premières pages, le dialogue entre Liam et Aldo est pour le mois surréaliste et sans vraie suite, mais est réellement jubilatoire. Cela déconcerte mais atteste de l'imagination débordante et de drôlerie de l'auteur qui s'est fait connaître pour cela lors de ses romans précédents, notamment « Une partie du tout »[2009]. C'est un texte un peu déjanté, riche en rebondissements, mais ce que je retiens de ce roman c'est la noirceur et la cruauté de la vie, de la condition humaine, l'hypocrisie d'une société déshumanisée, l'enfer des prisons au quotidien. Certains passages, celui où Aldo converse avec une voix censée être divine, organe d'un improbable dieu bien lointain et bien étrange, m'ont paru, certes pertinents, mais surtout un peu fastidieux. Alors, au vu de ces deux exemples, la vie est-elle belle, comme on nous en rebat les oreilles bien trop souvent et cela vaut-il le coup de la faire prévaloir sur la mort. On peut se poser la question ainsi que semble le faire le titre de cet ouvrage !

     

     

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]