Thomas B. Reverdy

IL ETAIT UNE VILLE

N°972– Octobre 2015

 

IL ETAIT UNE VILLE Thomas B. Reverdy – Flammarion.

 

Nous sommes à Détroit en 2008 et cette ville qui a été le fleuron de l’industrie automobile américaine se vide, les faillites et les licenciements se multiplient, la crise des subprimes est passée par là, les maisons qui sont abandonnées sont livrées aux pileurs et incendiées, des petits malfrats et autres dealers rodent dans ce désert en quête d'un mauvais coup c'est le chaos ou, pour faire plus couleur locale, le Far West. Pour faire bonne mesure, la corruption, les sandales touchant l 'administration communale s'accumulent et les dossiers s’entassent sur le bureau du Procureur. Il vaut mieux en pas parler des dysfonctionnements des services de police, pour ne pas dire de leur incompétence, de leur sous-effectifs et de leur matériel obsolète… Quant à l'ordre public, il est en permanence bafoué. Autant le dire tout de suite, là-bas aussi, on vit une époque formidable ! Certains tentent de résister mais dans ce contexte délétère des enfants disparaissent, comme Charlie, un brave garçon qui vit ici avec Gloria, sa grand-mère.

Eugène est un jeune ingénieur français envoyé à Détroit pour mettre sur pied une unité de production automobile et peut-être aussi pour relancer une carrière qu'une précédente mutation en Chine qui s'était terminée par un fiasco avait quelque peu comprise. Malheureusement pour lui, l'Entreprise qui l'emploie part à vau-l'eau et il ne peut que se raccrocher au sourire de Candice, la serveuse du bar qu'il fréquente après son travail.

Brown est un lieutenant de police un peu marginal, peu prisé cependant par sa hiérarchie et qui, pour cela sans doute n'a aucune chance d'avoir de l'avancement. C'est pourtant à lui qu'on confie les affaires les plus merdiques comme celle de la disparition de Charlie et de deux de ses camarades. Après tout, des enfants qui disparaissent ici, il y en a tous les jours dans cette ville qui se vide à vue d’œil mais quand même, Brown est consciencieux.

 

Ce roman semble un peu décousu, avec ses personnages à l'histoire parallèle dont on a du mal à penser qu'ils vont finir par se rencontrer. Certes, ce roman nous replonge dans l'univers des subprimes, de l'effondrement du système bancaire, de notre société et de ses valeurs qui se délitent, d'une paupérisation galopante, bref l'image d'un chaos loin de celle du capitalisme triomphant. Cet univers est déprimant et déteint sur les personnages, explique leur solitude mais aussi peut-être leur volonté de tout faire pour se maintenir contre la décadence générale. C'est bien une ambiance délétère dont ce roman rend compte et notamment des abus des hommes politiques qui aiment se classer eux-mêmes dans la catégorie des « élites ». Il y a heureusement cette enquête pleine de suspense, menée par cet officier de police désabusé mais opiniâtre.

 

J'ai bien aimé que ce soit la ville de Détroit qui soit au centre de cette fiction. C'est assez rare pour être souligné. Cette ville est un authentique personnage plongé dans une réalité inquiétante. A travers elle, j'ai choisi de voir cette extraordinaire et étonnante faculté qu'à l'homme de s'autodétruire, de mettre plus d'énergie à compromettre son avenir et celui des générations futures qu'à conserver et améliorer ce que leurs aïeux leur ont transmis. Pour un peu plus d'argent il n'hésite pas à polluer, à jeter à la rue d'autres hommes qui sont comme lui, à bafouer les valeurs du travail, de l'effort, de la famille. C'est exactement l'image de notre société actuelle. Heureusement il se trouve toujours des individus qui choisissent de se dresser contre cette logique et qui, malgré leur peu de moyens, font valoir le bon sens, le courage. Brown et Gloria sont de ceux là. Je voudrais revenir sur Eugène et Candice. Il y a entre eux autre chose que de l'amour physique, qui certes existe mais pas tout de suite comme on pourrait le penser. Cela aurait pu être une « brève rencontre » mais ce sera en réalité autre chose. Candice n'a pas voulu tomber dans la prostitution et dans la drogue comme les autres filles mais a choisi de rester une simple serveuse de bar. Eugène qui sent bien que son séjour à Détroit tourne au fiasco repartira sans doute pour l'Europe. Il n'y a pas entre eux au départ beaucoup d'atomes crochus à part le sexe qu'on suppose facile et éphémère. Et pourtant ce n'est pas ce qui se passe, malgré la différence de milieu, de culture, de niveau social, un peu comme si ce qui prévaut entre eux c'est leur deux solitudes qui paradoxalement les réunit. C'est elle qui le transforme par son amour simple et non pas le contraire comme on aurait pu s'y attendre.

 

Le style est agréable, les descriptions sont précises, poétiques parfois et pleines alternativement de sensibilité, de sensualité et de total désespoir.

 

Hervé GAUTIER – Octobre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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