Tracy Guzeman

UN ETE 63

N°899– Mai 2015

UN ETE 63 Tracy Guzeman – Flammarion.

Traduit de l'anglais par Simone Davy

Natalie et Alice Kessler sont sœurs mais sont bien différentes. La première, l'aînée est aussi têtue et manipulatrice que la seconde est rêveuse, poète et attentive à la nature. Pendant l'été de l'année 1963, Alice, qui est la plus belle des deux, tombe amoureuse de Thomas Bayber, un jeune peintre alors complètement inconnu.

Quarante ans plus tard Thomas, devenu célèbre, est maintenant un artiste mondialement reconnu dont l’œuvre a été étudiée et commentée, mais depuis 20 ans il traverse une crise de création, n'a plus touché un pinceau, vit en marge de la société et tente de se détruire à petit feu ; il est d’ailleurs très malade. A son ami Dennis Finch, historien d'art et critique qui lui est toujours resté fidèle, il propose un de ses tableaux resté inconnu qu'il veut vendre par l’intermédiaire de Stephen Jameson, un ancien expert en perte de vitesse qui travaille actuellement dans une officine de ventes aux enchères. Ce tableau représente « les sœurs Kessler » mais il est incomplet puisque l'orignal est un triptyque dont les deux autres panneaux ont été offerts à Alice et à Natalie et ont disparu. Va donc s'engager une recherche de ces deux éléments, confiée à Finch et à Jameson par Thomas lui-même qui, en posant ainsi le problème, se révèle machiavélique car le lecteur ne tarde pas à se rendre compte que cette quête n'est qu'un prétexte et que ce que l'auteur souhaite retrouver c'est la trace des deux sœurs et ce dans un but bien précis. Dès lors c'est à une véritable enquête policière que nous assistons.

Dans l'univers protecteur de l'enfance, les deux sœurs étaient très liées et n'imaginaient pas que ce lien puisse un jour être distendu. Pourtant le hasard, la destiné, la vie, selon le nom qu'on veut bien donner, allaient se charger de faire changer ces choses qu'elles croyaient immuables. Non seulement elles ont croisé la fuite du temps, la maladie et la mort mais des événements sont intervenus qui allaient révéler définitivement les personnalités, mettre chacun dans un rôle qui, avec le temps se figera. Non seulement une rivalité va naître entre Alice et Natalie mais la position de chacune d'elles par rapport à l'autre va devenir progressivement une domination puis une véritable haine, avec tout son cortège de non-dits, de mensonges, de dissimulations, de secrets que la mort de Natalie dévoilera brutalement. A l’aide de nombreux analepses l'auteur remonte le temps pour révéler le parcours d'Alice et de Natalie depuis cet été 63, pour analyser les relations de plus en plus difficiles entre elles, évoquer les rencontres qui vont bouleverser le cours de leur existence, l'aînée prenant le pas définitivement sur la cadette. Dès lors, par la force des choses et avec une certaine énergie d'ailleurs assez inattendue de sa part, Alice qui avait toujours vécu dans l'ombre de sa sœur à cause de la maladie, tente de prendre en mains sa vie, entre étonnement et culpabilité, d'en explorer les recoins et les failles, jusque là savamment occultés, avec, il est vrai l'aide attentive de Phinneaus. Le voyage qu'elle fait volontairement seule à destination de Santa Fe depuis le Tennessee est révélateur ainsi que sa volonté d’aller au devant de révélations, fussent-elles destructrices.

Au fur et à mesure du récit, le lecteur découvre non seulement tout ce que cette histoire de tableau cachait mais aussi la personnalité de chacun des personnages principaux, leur refus des choses, par égoïsme ou fuite de leurs responsabilités, leur jalousie, leur abnégation, leur joie de vivre et leur confiance en l'avenir aussi avec, en toile de fond, cette dernière chance qu'il fallait saisir avant que la mort n'anéantisse tout. Thomas avait volontairement brouillé les pistes, ajoutant l’image toujours présente de l'oiseau, symbole de liberté, mais aussi avait joué sur la lumière du portrait central et des panneaux adjacents, signifiant par là un message bien précis. Ce que vont découvrir nos deux enquêteurs va bouleverser bien des vies, bousculer des certitudes établies, révéler le vrai visage de ceux qu'on croyait connaître, faire en sorte que le but recherché soit finalement atteint.

J'ai découvert Tracy Guzeman que je ne connaissais pas avant le que les éditions Flammarion en m'envoient ce roman, ce dont je les remercie. J'observe que dans cet ouvrage les personnages, Thomas Bayber, Stephen Jameson sont inhibés, torturés comme si l'art était une malédiction au lieu d'être un bienfait. Alice se complaît dans sa maladie qui fait d'elle une assistée et sa sœur une ombre protectrice un peu envahissante, tandis que Finch poursuit avec sa défunte épouse un dialogue surréaliste. Ce roman où les destins s'entremêlent, est compliqué à l'envi mais avec talent. C'est, en tout cas une belle étude de caractères.

Le style est agréable à lire, les descriptions précises et évocatrices même si on rencontre des notations techniques sur la peinture un peu fastidieuses et des longueurs parfois déroutantes en apparences... Mais tout cela n’occulte pas le bon moment de lecture que fut ce roman.

©Hervé GAUTIER – Mai 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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