Yanick LAHENS

N°855 – Janvier 2015

BAIN DE LUNE Yanick LAHENS- Sabine Wespierser Éditeur. (Prix Fémina 2014)

Le roman s'ouvre sur la découverte par un pêcheur du corps d'une jeune femme qui semble avoir échappé à la violence d'une longue tempête. L'homme qui l'a découverte ne comprend pas comme elle a pu survivre aux flots et c'est pour la jeune femme l'occasion de remonter le temps, d'évoquer l'histoire de sa famille qui commence par un « coup de foudre », celui qui bouleverse les sens et l'âme d'un homme d'âge, Tertulien Mesidor pourtant marié et père d'une nombreuse famille, quand il croise le regard d'une très jeune fille, Olmène Dorival, âgée seulement de 16 ans. Dès lors, rien ne compte plus, ni la différence d'âge et de classe sociale, ni la réputation sulfureuse de l'homme. C'est pourtant cette même famille Mesidor qui s'est attachée, depuis longtemps à spolier les Lafleur, dont descend Olmène et aussi les autres familles, de leurs propriétés foncières et de leurs richesses. Tertulien est un être abject que tous craignent. Pourtant, l'attachement de ces deux êtres que tout oppose est réciproque et il va bouleverser la vie de ce petit coin sauvage où s'accrochaient depuis toujours les idées reçues sur la soumissions des femmes et sur les hommes prédateurs. Entre eux il y a pourtant ce jeu de la séduction fait de l'envie de Tertulien, de la volonté d'Omène de le faire attendre, mais pas trop longtemps, pour lui accorder ce qu'il veut parce que cette union couronnée par une naissance la fera échapper à la misère mais pas à la fuite. Il y a aussi pour les hommes comme Léosthène, le frère d'Olmène, ces espoirs déçus, ses rêves de voyages avortés qui se terminent dans l'illusion d'un ailleurs à cause de la pauvreté du pays.

Cette rencontre apparemment anodine va engager un siècle d'amour-haine entre deux familles, les Mésidor, des notables aisés, et les Lafleur, des paysans pauvres que la narratrice va évoquer à travers trois générations d'hommes mais aussi de vie faite d'incantations vaudou, de misère, d'insécurité, de bouleversements climatiques et politiques, de domination des hommes sur les femmes, d'accent créole, de cette histoire de l'île dominée par les Duvallier et leurs Tontons Macoutes mais aussi par les Américains ...

Tout cela, plus le dépaysement d'une île lointaine, la douceur de l'air, l'évanescence des femmes, les vibrations de l'air tropical, la chance ou le hasard... le lecteur est d'emblée transporté dans un ailleurs, l' « anse bleue », faite de sable, d'eau et de sel et de soleil, un décor de carte postale mais que la réalité quotidienne enlaidit surtout quand la dictature des hommes s'en mêle.

Il s'agit du 4° roman de cette auteur haïtienne de langue française. Le lecteur se perd un peu à travers ces évocations mais l’arbre généalogique de fin l'aide grandement à s'y retrouver. Ce prix consacre en tout cas la culture haïtienne un peu occultée malgré l’œuvre de Dany Laferrière et sa consécration, en décembre 2013, par son élection à l’Académie Française.

J'ai lu ce roman comme un long poème plein d'images et de senteurs lointaines, de mots créoles, d'évocation de cette terre oubliée que les éléments et les hommes ont tant malmenée. C'est un plaidoyer pour les humbles, les pauvres de ce pays pauvre qui ne croient plus en rien ni aux hommes ni au dieu des chrétiens et à sa morale mais pour qui le seul rempart est le vaudou et la puissance des songes qui annoncent l'avenir. C'est une longue évocation des ancêtres, un livre fait de mystères, d'invocations magiques qui a le pouvoir de sortir le lecteur de son habituel univers romanesque.

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LA COULEUR DE L'AUBE

N°981– Novembre 2015

 

LA COULEUR DE L'AUBE - Yanick Lahens – Sabine Wespiesser éditeur.

 

Ce sont deux jeunes femmes, Angélique et Joyeuse qui alternativement s’expriment tout au long de ce texte. Angélique, l’aînée, est sage et soumise, vouée à Dieu et à ses ses malades de l’hôpital, travailleuse et aidante pour sa mère, partage avec son frère et sa sœur une petite maison dans les faubourgs de Port-au-Prince. Joyeuse est tout le contraire, belle et rebelle, sensuelle et sexuelle, gourmande de vie, elle est vendeuse dans une boutique de luxe et attend qu'un homme s’intéresse vraiment à elle et aspire à une vie meilleure malgré la misère et la violence qui font son quotidien. Fignolé, leur frère, qui ne vit que pour la musique, est incapable de s'insérer dans la vie en dehors du parti des Démunis où il milite et qui semble être sa boussole. Il n'est pas rentré de la nuit et l'aube angoisse Angélique qui n'a cessé d'entendre des tirs dans le lointain à cause d'une émeute contre le gouvernement. La mère est vouée au vaudou dans cette famille monoparentale que le géniteur, un homme « rusé et vantard » a quitté depuis longtemps.

Il y a d'autres personnages dans cette vie, le pasteur Jeantilus dont nous parlera Angélique mais aussi John, l'Américain, le journaliste-humanitaire qui a choisi leur famille pour réaliser une œuvre charitable mais qui n'est pas vraiment accepté et qui ne réussit pas dans son entreprise à cause de son arrogante utopie face à un peuple noir qu'il considère comme inférieur. Gabriel, le fils d'Angélique, témoin de tout cela et qu'elle considère comme responsable de sa solitude. Tout en attendant un homme, un mari, elle élève son fils dans la crainte de Dieu, loin de l'exemple de sa parentèle, coincée entre superstition, utopie et légèreté. Pourtant, elle porte cette maternité comme une faute, victime d'un homme disparu, comme pour sa mère avant elle. Fortuné qui, en vrai caméléon, s'adapte aux circonstances au détriment des autres, Ti-Louze, la bonne noire, Mme Jacques qui illustre la classe qui domine l'île...

 

C'est donc un récit à deux voix d'où sourd une sombre angoisse qui est déclinée à travers ces deux voix de femmes, deux monologues alternatifs. Il s’inscrit dans l’unité de temps d'une seule journée pendant laquelle se déroulera cette enquête familiale de ces trois femmes pour retrouver ce fils et aussi une sorte d'unité d'action qui se décline dans les trahisons politiques, les enlèvements, le chaos, la violence quotidienne d’Haïti vouée à la violence et à la mort mais aussi dans l'appétit de sensualité.

 

Le style est simple, sensuel, dépouillé, poétique [J'ai même lu certains passages à haute voix pour goûter la musique des mots]. Pour l'auteur l'écriture est une thérapie dans cet univers douloureux qu'est celui de son pays. Elle en porte un témoignage littéraire, émouvant et révélateur de la réalité politique et économique d’Haïti.

 

Après la lecture de « Bain de lune »- Prix Fémina 2014 (La Feuille Volante n°855) qui m'avait bien plu, j'ai lu ce roman comme une fenêtre sur la culture haïtienne, la religion chrétienne d'Angélique, fortement teintée de superstition noire et le vaudou et ses rites de sa mère, mais aussi sur son quotidien fait de misère et de violences du clan Duvalier. J'y ai lu la beauté et la sensualité des femmes caribéennes, la déliquescence d'une société en train de mourir entre la violence, la drogue et la mort.

 

Hervé GAUTIER – Novembre 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

BAIN DE LUNE

N°855 – Janvier 2015

BAIN DE LUNE Yanick LAHENS- Sabine Wespierser Éditeur. (Prix Fémina 2014)

Le roman s'ouvre sur la découverte par un pêcheur du corps d'une jeune femme qui semble avoir échappé à la violence d'une longue tempête. L'homme qui l'a découverte ne comprend pas comme elle a pu survivre aux flots et c'est pour la jeune femme l'occasion de remonter le temps, d'évoquer l'histoire de sa famille qui commence par un « coup de foudre », celui qui bouleverse les sens et l'âme d'un homme d'âge, Tertulien Mesidor pourtant marié et père d'une nombreuse famille, quand il croise le regard d'une très jeune fille, Olmène Dorival, âgée seulement de 16 ans. Dès lors, rien ne compte plus, ni la différence d'âge et de classe sociale, ni la réputation sulfureuse de l'homme. C'est pourtant cette même famille Mesidor qui s'est attachée, depuis longtemps à spolier les Lafleur, dont descend Olmène et aussi les autres familles, de leurs propriétés foncières et de leurs richesses. Tertulien est un être abject que tous craignent. Pourtant, l'attachement de ces deux êtres que tout oppose est réciproque et il va bouleverser la vie de ce petit coin sauvage où s'accrochaient depuis toujours les idées reçues sur la soumissions des femmes et sur les hommes prédateurs. Entre eux il y a pourtant ce jeu de la séduction fait de l'envie de Tertulien, de la volonté d'Omène de le faire attendre, mais pas trop longtemps, pour lui accorder ce qu'il veut parce que cette union couronnée par une naissance la fera échapper à la misère mais pas à la fuite. Il y a aussi pour les hommes comme Léosthène, le frère d'Olmène, ces espoirs déçus, ses rêves de voyages avortés qui se terminent dans l'illusion d'un ailleurs à cause de la pauvreté du pays.

Cette rencontre apparemment anodine va engager un siècle d'amour-haine entre deux familles, les Mésidor, des notables aisés, et les Lafleur, des paysans pauvres que la narratrice va évoquer à travers trois générations d'hommes mais aussi de vie faite d'incantations vaudou, de misère, d'insécurité, de bouleversements climatiques et politiques, de domination des hommes sur les femmes, d'accent créole, de cette histoire de l'île dominée par les Duvallier et leurs Tontons Macoutes mais aussi par les Américains ...

Tout cela, plus le dépaysement d'une île lointaine, la douceur de l'air, l'évanescence des femmes, les vibrations de l'air tropical, la chance ou le hasard... le lecteur est d'emblée transporté dans un ailleurs, l' « anse bleue », faite de sable, d'eau et de sel et de soleil, un décor de carte postale mais que la réalité quotidienne enlaidit surtout quand la dictature des hommes s'en mêle.

Il s'agit du 4° roman de cette auteur haïtienne de langue française. Le lecteur se perd un peu à travers ces évocations mais l’arbre généalogique de fin l'aide grandement à s'y retrouver. Ce prix consacre en tout cas la culture haïtienne un peu occultée malgré l’œuvre de Dany Laferrière et sa consécration, en décembre 2013, par son élection à l’Académie Française.

J'ai lu ce roman comme un long poème plein d'images et de senteurs lointaines, de mots créoles, d'évocation de cette terre oubliée que les éléments et les hommes ont tant malmenée. C'est un plaidoyer pour les humbles, les pauvres de ce pays pauvre qui ne croient plus en rien ni aux hommes ni au dieu des chrétiens et à sa morale mais pour qui le seul rempart est le vaudou et la puissance des songes qui annoncent l'avenir. C'est une longue évocation des ancêtres, un livre fait de mystères, d'invocations magiques qui a le pouvoir de sortir le lecteur de son habituel univers romanesque.

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

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