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la feuille volante

Comment parler des faits qui ne se sont pas produits

N°1960– Janvier 2025.

 

Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? – Pierre Bayard – Les éditions de Minuit.

 

D’emblée le titre peut logiquement poser question mais à la réflexion c’est un peu la définition du mensonge, de la mythomanie, de l’affabulation qui existent dans la vie courante et dont le résultat peut se révéler désastreux simplement parce que plus le mensonge est gros plus il prend. En littérature, qui est principalement le domaine de la fiction, c’est différent puisque la chose est connue du lecteur et a donc moins de conséquences même si certains auteurs peuvent être tentés de présenter sous la forme d’une récit véridique une histoire parfaitement imaginaire. L’auteur, également psychanalyste, invoque «la réalité subjective» explicable comme une activité de compensation de la part de l’écrivain mais dénonce également la crédulité initiale du lecteur dont la propension à croire aux contes de fées et à en être à la fois ravi et terrifié remonte à l’enfance.

Pour un romancier, créer des situations et des personnages fictifs, mêler vérité factuelle et vérité littéraire n’a rien d’exceptionnel puisqu’il parvient ainsi à l’essentiel grâce à son imagination, c’est à dire à exprimer ce que lui-même ressent ou ce qu’il désire croire et qu’il communique à son lecteur.

La psychanalyse influe sur la création artistique dans la mesure où selon la théorie freudienne, la pulsion sexuelle déplace son but sexuel initial vers un autre but, la création par exemple, une partie de l’énergie sexuelle pouvant être détournée vers la création selon le principe de sublimation. Dès lors, comment expliquer que des écrivains ont décrit avec précisions des faits qui ne se sont pas encore produits au moment où ils les évoquent ? La fabulation dont ils ont fait preuve n’a d’égal que leur volonté manipulatrice de créer leur propre mythe littéraire personnel en falsifiant leurs propres documents, en s’inspirant de l’œuvre des autres ou en révélant après coup des écrits imaginaires et secrets. La tentation est grande en effet de modeler une image actuelle de soi en inventant un personnage antérieur. Une vie amoureuse complexe oblige à inventer des mensonges en permanence à destination de ses nombreux partenaires. Cette situation complexe est de nature à solliciter l’imagination et donc de parler de faits qui ne se sont pas produits ou à en créer d’autres qui ne sont que mensonges, créateurs de liberté pour leur auteur mais en faisant le moins de mal possible à ses amants. Dans le domaine politique, les faits sont peut-être plus marquants dans la mesure c’est le domaine de l’idéalisation qui lui-même est sous-tendu par une conviction profonde préalable (qui a dit que les promesses électorales n’engagent que ceux qui les croient ?) et il est donc plus naturel de faire l’éloge d’un régime politique quand on est soi-même profondément convaincu de ses bienfaits, ce qui ne manque pas de créer des circonstances pour le moins contradictoires. S’agissant de l’imagination, « la folle du logis » de Pascal, qui est la compagne de la « pulsion narrative » elle favorise la déformation et la recomposition du réel par la falsification consciente des faits de la part des auteurs, souvent journalistes, créant pour un certain public moins averti, angoisse et même terreur par accès aux mondes parallèles hérités de notre enfance. Pierre Bayard, qui est aussi un homme de Lettres, a soin de préciser, non sans un certain humour, que la création d’un personnage littéraire prend une autre dimension.

Le livre refermé, j’ai tenté de réfléchir à ce que je venais de lire attentivement (en n’étant pas sûr d’avoir tout compris) et de l’appliquer à moi-même, le psychanalyste qu’est l’auteur ne manquerait pas d’y trouver la nature d’un éventuel dérangement personnel. Ma malchance ordinaire m’a très tôt amené à compenser en imaginant des faits et des situations qui m’étaient favorables mais qui ne se sont évidemment jamais produits, des illusions, de véritables « plans sur la comète ». Je n’y crois évidemment pas mais ce processus naît de lui-même et s’efface aussi vite qu’il est venu. De la même façon, cette imagination quelque peu débordante a généré une envie d’écrire dans le domaine de la fiction et, obéissant à cette pulsion narrative, évidemment affabulatrice dont parle l’auteur, il m’arrive d’imaginer, et donc de parler pour moi-même, des débuts de romans, c’est à dire des faits qui ne se produiront jamais et qui par ailleurs s’évanouissent vite dans les méandres de ma mémoire.

 

Pour avoir assisté récemment à une de ses conférences par ailleurs passionnante, je peux mesurer l’intérêt de son approche « critique interventionniste » de la lecture, notamment dans le domaine de la littérature policière, sa manière particulière d’entrer dans un roman, ainsi que dans l’exploration des mondes parallèles. Cet essai très documenté et très intéressant m’incite à explorer encore davantage l’univers de l’auteur.

 
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