Bernhard SCHLINK

LE WEEK-END –  Bernhard SCHLINK

 

N°379– Novembre 2009

LE WEEK-END –  Bernhard SCHLINK – Gallimard Roman [traduit de l'allemand par Bernard Lortholary].

 

J'avais été bouleversé par « Le liseur » du même auteur. La feuille Volante n°378 garde les traces de la découverte enthousiaste de Bernhard Schlink que je lisais pour la première fois.

 

Ici, c'est un peu différent. Jörg est gracié par le Président de la République allemande après vingt années passées derrière les barreaux. Sa sœur Christiane invite ses anciens amis a venir fêter sa libération dans sa maison à la campagne berlinoise. Pourtant, ce week-end qu'elle espérait paisible va vite devenir invivable. C'est que Jörg est un ancien terroriste de la Fraction Armée Rouge et dans ce groupe ainsi reformé s'entrechoquent des questions d'abandons, d'oublis, de responsabilités, de culpabilités, de pardons, de regrets, de suspicions, de rêves abandonnés, de mensonges, de coups de bluff, de blocages ... C'est que pendant l'emprisonnement de Jörg chacun a trouvé sa place dans une société qu'auparavant ils combattaient. Quid de l'amitié au regard de l'idée pour laquelle on s'était engagé? Est-elle plus forte que l'idéal? Finit-on par s'insérer dans un monde qu'on refusait, par nécessité, par évolution obligatoire, par conviction lentement forgée par le temps, par récupération plus ou moins volontaire? Doit-on rester toute sa vie habité par par un modèle même s'il se révèle utopique? La société peut-elle être réformée ou doit-elle être dominée constamment par l'argent et le pouvoir qu'elle sous-tend sans qu'il soit possible d'imaginer autre chose? La nécessaire lutte sociale est-elle destinée à n'être qu'un court moment dans la vie des hommes pour n'être plus ensuite qu'un souvenir? La volonté de faire changer les choses légitime-t-elle la violence et l'assassinat? Le fanatisme ne conduit-il pas de lui-même ses protagonistes dans une impasse? La politique doit-elle se conjuguer toujours avec la violence?

Le huis-clos augmente encore l'ambiance parfois lourde, parfois nostalgique de ces trois jours passés ensemble où les souvenirs reviennent lentement à la surface. Le délabrement de la maison qui sert de cadre à cette rencontre est un peu à l'image de l'ambiance qui y règne et le respect des unités de lieu et d'action donne encore plus de force à ce récit.

Et puis, Jörg lui-même n'a été que gracié et doit donc sa liberté provisoire au pouvoir politique qu'il combattait jadis. Cela a fait l'objet d'une demande de sa part...

 

On sent le décalage qui existe entre Jörg et les autres, ceux qui veulent le voir reprendre le flambeau contre toutes les injustices, il y a tant de combats à mener contre l'oppression ...et tous les autres devenus notables établis. Même la religion est convoquée! Pour lui, c'est un peu comme si le temps s'était arrêté il y a vingt ans et que son idéal d'alors était resté intact face à « l'adaptation » de ses anciens compagnons de lutte.

 

Comme à son habitude, l'auteur soulève des questions qui bien souvent n'ont de réponse qu'en nous-mêmes. Il conduit sa démarche sans concession. C'est un bon écrivain, qui a à la fois le courage d'affronter les vieux démons de son pays mais c'est aussi un juge professionnel dont le rôle est de défendre une société établie et qui mérite sans doute de l'être au nom de « l'ordre public », de la prospérité économique....

 

Comme je l'avais noté lors de mon premier commentaire, j'ai trouvé ce livre bien écrit [en tout cas bien traduit], agréable à lire. Le thème choisi colle parfaitement à la condition humaine et à l'action politique. Des exemples ne manquent pas pour l'illustrer et nos sociétés démocratiques et occidentales ont toutes été secouées, à un moment ou à un autre de leur histoire, par ces tentatives révolutionnaires. Cela en fait un livre parfaitement actuel et universel.

Pourtant, je ne saurais trop dire pourquoi, il a moins retenu mon attention et mon intérêt que le premier.

©Hervé GAUTIER – Novembre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

LE LISEUR –  Bernhard SCHLINK

 

N°378– Novembre 2009

LE LISEUR –  Bernhard SCHLINK – Gallimard Roman [traduit de l'allemand par Bernard Lortholary].

 

Des les premières lignes, le narrateur, Michaël Berg, se présente comme un adolescent chétif et maladif âgé de quinze ans qui fait sa première expérience amoureuse avec une femme qui a l'âge de sa mère. A bien y réfléchir, cette sorte d'initiation, sans être courante, est quand même exceptionnelle. On n'oublie jamais un tel épisode de sa vie, surtout s'il se déroule sous de tels auspices et ce récit pourrait s'arrêter là. C'est, certes, une remémoration du passé, mais l'auteur l'exprime avec une formule qui revient souvent « C'est aussi une image qui me reste d'Hanna ». Mais l'évocation de sa partenaire, Hanna, a quelque chose de lointain, sans pour autant que cette impression d'éloignement ne doive rien au temps qui a passé. Les réactions de cette femmes sont bizarres: elle lui donne du plaisir, a des réactions violentes et coléreuses mais lui demande de lui faire la lecture(d'où le titre), puis un jour elle disparaît de sa vie sans motif. Lui, qui de son côté avait choisi de ne rien révéler de cette liaison, ressent du chagrin solitaire face à ce départ précipité.

 

Il la retrouve quelques années plus tard, alors qu'il est étudiant en droit et qu'elle est dans un box d'accusés. Pendant la guerre, elle s'était engagée aux côtés de SS comme surveillante de camp de concentration et doit répondre de ses crimes. Dès lors pour lui, bien des choses qui étaient restées en suspens, trouvent une explication, sa fuite sans raison, son habitude de choisir dans le camp une lectrice parmi les prisonnières, lui permettant ainsi de vivre quelques heures plus supportables avant la mort, ses différentes dérobades professionnelles, plus tard, après la guerre... Au cours de ce procès, qu'il suit de bout en bout, il découvre qu'elle est analphabète. Dès lors, face à ses juges, elle se défend mal, cherche même la condamnation et n'ose pas avouer qu'elle ne sait pas lire. De quoi a-t-elle le plus honte, de ne pas savoir lire ou d'avoir été un bourreau? L'auteur lui-même est partagé et en conçoit une culpabilité d'avoir aimé une criminelle. Dès lors se bousculent dans son esprit l'image de la femme sensuelle qu'elle a été pour lui et celle de la tortionnaire qu'elle a dû être pour ses prisonnières même si des zones d'ombre subsistent et des questions émergent : Est ce qu'on tue sur ordre, par amour de la violence, par désir de vengeance, par haine des hommes?

Malgré sa position de subalterne, à cause sans doute d'un épisode particulièrement atroce où elle laisse planer un doute sur sa responsabilité, elle finit par être condamnée à la prison à perpétuité sans que l'auteur puisse rien faire pour elle. D'ailleurs, malgré la fascination qu'elle exerce toujours sur lui, il choisit de ne rien faire et de laisser passer la justice. Cette attitude ambiguë répond sans doute à celle d'Hanna désirant garder le secret sur son analphabétisme?

 

Puis la vie du narrateur s'est déroulée comme celle d'un homme, un mariage, un divorce, des liaisons avec d'autres femmes, mais, dans chacune de ses passades, il recherchait malgré tout et sans peut-être se l'avouer à lui-même, le goût et le parfum de cette Hanna. Autant de fuites dont il se sent coupable...Devenu juriste et historien du droit, il s'intéressa au Troisième Reich et retrouva la trace d'Hanna dans sa prison. Pour elle, il se mit à lire l'odyssée d'Homère(« l'odyssée est l'histoire d'un mouvement qui à la fois vise un but et n'en a pas »), puis à Schnitzler, à Tchekhov et à beaucoup d'autres auteurs qu'il enregistra à haute voix et sur des cassettes qu'il lui fit parvenir. Une nouvelle fois il redevient son « liseur ». Puis vinrent des textes originaux de l'auteur écrits exclusivement pour cette femme.

 

Cela avait quelque chose de surréaliste : écrire et dire ces textes à haute voix pour cette femme à la fois analphabète et absente, lui faire parvenir sans jamais chercher à la voir, des enregistrements qui étaient autant de déclarations d'amour alors qu'il demeurait volontairement loin d'elle, manifestaient cette volonté de ne pas l'oublier et de lui permettre d'accéder à la lecture. De fait Hanna fait l'effort d'apprendre à lire et à écrire pour lui seul. Ses lettres brèves qui étaient autant de victoires sur elle-même, devinrent avec le temps pertinentes et pleines de sens critique au regard de l'écriture créative de l'auteur. Ces enregistrements étaient le seul lien qui la reliait à l'extérieur mais elle semblait indifférente à cette opportunité. Quand vint le temps du pardon et qu'une libération anticipée fut envisagée pour Hanna, le narrateur est amené à la rencontrer, à envisager pour elle une réinsertion dans cette société. C'est pourtant une vielle femme qu'il retrouve après tant d'année d'incarcération de sorte que si lui fait un effort réel dans sa direction, elle préfère la mort pour échapper probablement à une vie commune avec lui ou pour gommer à jamais l'image grise qu'elle lui a donnée d'elle, incapable peut-être d'accepter le pardon impossible qu'un séjour en prison lui a fait « mériter », préférant peut-être la mort à la rencontre toujours probable d'une de ses anciennes prisonnières?

 

J'ai rarement lu un roman aussi bouleversant, bien écrit [et en tout cas bien traduit] qui tient en haleine le lecteur de bout en bout.

 

Le livre refermé, il reste des questions sur le pouvoir de l'écriture. L'auteur s'en explique «  Je voulus écrire cette histoire pour m'en débarrasser », mais l'écriture a-t-elle véritablement ce pouvoir exorcisant? Les Allemands, qui bien souvent n'étaient pas nés lors de la deuxième guerre mondiale éprouvent-ils des difficultés à aborder l'histoire de leur pays lors de cette période? La culpabilité, qui est très présente chez Schlink, peut-elle être gommée par le pardon? Le pardon est-il possible?

©Hervé GAUTIER – Novembre 2009.http://hervegautier.e-monsite.com

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