Christophe Carlier

Ressentiments distingués

La Feuille Volante n° 1103

RESSENTIMENTS DISTINGUES Christophe Carlier – Phébus.

 

Au départ l’exergue, dont il ne faut jamais négliger la lecture, surtout dans un roman de Christophe Carlier nous donne le ton « Il y a des dos, dans la rue qui appellent le couteau… Pourquoi ?... ». Et il y a aussi ce titre en forme de jeu de mots et de formule de politesse clôturant une lettre formelle. Un corbeau qui habite une île perdue en mer, y sème la panique par l'envoi de cartes postales anonymes qui accusent, invectivent. Ainsi s'installe dans ce microcosme une véritable psychose entre ceux qui reçoivent des lettres, ceux qui craignent d'en recevoir, ceux qui s'en écrivent eux-mêmes pour ne pas être en reste… Et que dire de ceux qui disparaissent sans explications ! Quant à Gabriel, le facteur rhumatisant, il a du mal à bien faire son métier, partagé entre son devoir de distribuer le courrier et ses états d'âme puisque, malgré lui, il entretient cette anxiété et devient l'auxiliaire de la Camarde après un suicide inévitable. C'est bizarre toutes ces lettres à une période où les gens ne s'écrivent plus et chacun, après avoir mené sa propre enquête, s'en remet à la maréchaussée qu'incarne Gwenegan pour qui tout le monde est coupable mais que cette affaire laisse sans voix dans un village où chacun se connaît, s'épie mais garde le silence, jugeant, condamnant, détruisant la vie d'autrui, drapé dans sa bonne conscience et sa tartuferie. Pourtant l'Ordre Public motivant une enquête n'est pas vraiment menacé, les cartes ne bousculant que les consciences, les soupçons ne suffisent pas et les preuves manquent. Il y a le café où fleurissent les fantasmes les plus fous, où chaque buveur se transforme en philosophe et y va de son adage de comptoir avec sa voix empâtée par l’alcool. L'ennui que distille d’ordinaire une île pourrait parfaitement expliquer un tel comportement qu'on attribue à une femme seule, aigrie, qui n'a jamais connu d'homme pour exorciser sa méchanceté. A moins que, là comme ailleurs, l'espèce humaine ne retrouve ses vieux démons surtout dans une île où tout est différent, ne réveille la médisance, la jalousie, la vengeance, la peur ancestrale et diabolique de la mort et des revenants qui sommeille dans l'inconscient de chacun et contre quoi la religion, ses rituels et ses croyances ne peut rien.

J'ai retrouvé avec plaisir le style délicat et poétique de l'auteur, ses phrases festonnées, dentelées, percutantes, délicieusement jubilatoires que j'avais aimés dans « Singulier » (la Feuille Volante n° 1083)et « L'assassin à la pomme verte »(la Feuille Volante n°1058), son sens du suspens entretenu par une présentation en courts paragraphes qui composent ce roman comme un tableau pointilliste dont chaque personne serait une touche de couleur plus ou moins vive, ses aphorismes pertinents, son regard posé sur l'espèce humaine désireuse de porter préjudice à son prochain pour son propre bénéfice ou son simple plaisir. Ce n'est pas un simple roman policier mais une véritable étude, rédigée comme le journal intime d'un témoin invisible de ce spectacle à huis-clos à qui rien n'échappe de toutes ces tranches de vie, des relations adultères ni des tentatives sentimentales avortées, qui met en évidence la solitude des individus mais aussi la jalousie, la délation, les secrets, l’orgueil, la suffisance, le sentiment de puissance, la vanité, l'hypocrisie... et cette volonté de nuire du corbeau que ne rachète pas la volonté d'apaisement d'une bienveillante corneille ou d'un redresseur de tort, fut-il manipulateur, comme deux faces d'un Janus bizarrement humain.

Les choses ne vont pas toujours comme on le souhaiterait même s'il est facile de faire prévaloir les apparences sur la réalité et ainsi vivre à nouveau en paix, comme si rien ne s'était passé et que la vie reprenait son cours, ordinaire et banal !

 

© Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Singuliers

La Feuille Volante n° 1083

Singuliers – Christophe Carlier – Phébus.

 

Comme à chaque fois, j'ai commencé la lecture de ce roman par l'exergue. D'ordinaire elle évoque ce que sera le roman qui s'offre à moi. Ici, c'est une phrase empruntée à Virginia Wolf qui nous parle du rôle joué par chacun de nous au quotidien, quelque chose qui n'aura lieu qu'une seule fois et qui fait référence à « l'immédiate fatalité ». Le décor, la salle d'un café parisien et différents acteurs qui y font une apparition sur fond de gens plus ou moins pressés et qui parlent à leur téléphone portable. Franck et Pierre-François ne se sont pas revus depuis douze ans, se sont rencontrés par hasard et s'y sont donné rendez-vous. Ils vont bien entendu évoquer le passé vécu l'un sans l'autre, jauger les ravages du temps. Leur rencontre est formelle, sans chaleur et d'autres lieux se profilent où se croiseront d'autres gens sans autre boussole que l'aléa.

Il n'y a sûrement aucune parenté artistique entre eux mais en lisant ce roman, les toiles d'Edward Hopper qui est un de mes peintres préférés, n'ont pas quitté mon esprit. J'y ai retrouvé toute la solitude, toute l'attente, tout le silence qui caractérisent les scènes qu’il représente. La profusion des personnages, leur apparent détachement les uns par rapport aux autres ou au contraire leur attirance, la juxtaposition de leurs corps, leur façon de se déplacer ou de vivre comme dans une sorte de décor impersonnel, dans une atmosphère de temps suspendu, leur timidité ou leur tentatives gauches avec, en toile de fond, alternativement un café, une salle de théâtre un environnement habituel, tout me rappelle ce décor si particulier des toiles du peintre américain. Même si les vies des uns semblent imbriquées dans celles des autres, les personnages multiples qu'on finit par confondre, se perdent dans un univers fantasmatique et égoïste où chacun pose des actes apparemment sans suite mais qui répondent peut-être à un scénario inconnu mais écrit à l'avance. Ces êtres semblent coincés entre un futur immédiat et un passé tout juste vécu, dans cette mémoire des choses qui revient, celle des visages qui s'imposent et s'effacent, des voix qui s'éteignent, des projets pourtant savamment tissés qui s'effondrent sous les coups du hasard, le destin individuel qui dessinent le paysage un peu désolé de chacun. Les gestes de ces silhouettes fantomatiques semblent se noyer dans un quotidien général et anonyme et ressemblent à des pièces d'un puzzle à la fois géant et minuscule où se compose petit à petit un décor où les hommes ne sont plus que des marionnettes actionnées par un manipulateur aveugle. Les personnages se parlent, gardent le silence ou monologuent mais les relations qu'ils ont entre eux sont convenues, répondent à une sorte de code. La solitude de certains personnage est si prégnante qu'ils éprouvent le besoin de se redessiner un monde à leur mesure, avec leurs fantasmes, l'exorcisme de leurs phobies. Pour cela ils dressent des plans sur une improbable comète, invoquent une divinité au culte indistinct, connue d'eux seuls et qu'un cérémonial ésotérique peut convaincre. Chaque jour est pour d'autres une trahison ou une compromission, un écot ridicule payé au monde extérieur pour pouvoir rester en paix avec soi-même ou seulement faire semblant puisque seules comptent les apparences. Il est possible de transgresser tout cela, de se marginaliser seulement pour un soir, simplement pour voir ce qu'il y a de l'autre coté de ce miroir, pour briser la routine du quotidien. Le silence couronne tout cela et nul dialogue n'est possible entre les gens. Seuls ont droit de cité le soliloque et les voix qui viennent du lointain par le truchement des ondes aériennes. Ce sont des paroles jetées dans le vide de la nuit au seul usage des insomniaques aux oreilles à la fois attentives et désespérées. Elles suppléent le sommeil et le rêve réservés aux seuls initiés qui ne sont pourtant que des gens ordinaires, mais se perdent dans le néant des étoiles. Quant aux autres qui font leur devoir d'état, qu'on les laisse faire, après tout ils ne font que leur métier banal et alimentaire et tant mieux s'ils y mettent du zèle, tant pis s'ils y glissent de la méchanceté avec cette volonté de porter préjudice à autrui et de le détruire, ce qui est propre à l’espèce humaine mais qui ne procure à leur auteur qu'une victoire ridicule. Les gens vivent ensemble, dorment ensemble mais l'amour est depuis longtemps enfui de ces contrées où il ne reviendra jamais, à tout le moins avec eux et la rupture est toujours en embuscade, à moins que cela ne soit une vie de compromissions. Pour que cela change il faudrait autre chose, le regard d'une inconnue, un parfum flottant dans l'air, une chevelure d'or qui susciteraient une rencontre, un horizon nouveau ou pour les malchanceux, les timides, des illusions toujours plus inassouvies. L'intervention successive des différents personnages révèle leur fragilité à travers la routine du quotidien et de ses rituels avec lesquels il faut composer. Les relations avec les proches ne sont jamais définitives mais laissent place à d'autres rencontres où l'imaginaire tient un grande place, le fantasme aussi et pourquoi pas l'absurde. De lui on peut rire, et c'est même, compte tenu de ces situations délétères, ce qu'il y a de plus salutaire, parce que, rappelons-nous le, notre passage sur terre est une quête du bonheur, souvent contrariée.

J'ai mené ma lecture avec une certaine euphorie, aimé ce texte jubilatoire et poétique, partagé entre la curiosité et le plaisir qu'on prend égoïstement à la musique des mots et à l’architecture des phrases en me laissant porter par cette vague « singulière »et me demandant où tout cela pourrait bien me mener.

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 

l'assassin à la pomme verte

La Feuille Volante n°1058– Juillet 2016

L'ASSASSIN À LA POMME VERTE – Christophe Carlier – Serge Safran éditeur.

 

Ouvrir un roman, ici une première œuvre, d'un auteur qui m'est inconnu est pour moi soit une découverte soit une déconvenue. Il y a l'histoire , ici un peu banale au départ : Craig, vaguement anglais, qui enseigne la littérature française aux États-Unis, arrive à Paris, invité par plusieurs institutions. Cette marque de notoriété le fait descendre dans un hôtel de luxe sur la rive droite, « Le Paradise » où exerce aussi Sébastien, modérément étudiant aux Beaux-Arts, en qualité de réceptionniste de nuit de l'établissement où est également de passage Elena, une jolie italienne travaillant dans la mode. C'est autour de ces trois personnages principaux, complétés à la fin par Vicky, l'épouse de Craig, que va se nouer l'intrigue. On devine facilement que dans ce microcosme hôtelier, où il se passe toujours quelque chose, où s'agitent des clients aussi fortunés que fantasques, ces trois-là qui n'ont à priori aucun atome crochu vont se rencontrer et vivre une tranche d'histoire. Il ne faut pas être grand clerc pour supposer qu'une passade va exister entre l'Italienne et le Britannique tous les deux momentanément solitaires. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait un meurtre, comme le titre le laisse entendre, un client de l'hôtel ; un Italien, genre « donnaiolo », suffisant et enrichi par la vie est retrouvé mort dans sa suite, avec, à ses côtés une carte postale énigmatique, une sorte d’exécution rituelle et mystérieuse sans véritable mobile.

Dès lors que le meurtre est accompli nous avons le choix entre l'acte gratuit, façon Lafcadio dans « Les caves du Vatican », l'action inconsciente d'un meurtrier refoulé et que le hasard aurait suscitée, une volonté de se venger des injustices de la vie sur la personne d'un inconnu plus favorisé que soi, une banale habitude américaine de tuer, un crime passionnel qui n'ose dire son nom, l'envie de compromettre un innocent…L'auteur se plaît à prêter à ses personnages les intentions les plus tordues et les fait s'échanger des confidences auxquelles on ne s'adonne que loin de chez soi, de préférence en compagnie d'inconnus, avec en arrière-pensées des amours de contrebande. Tous peuvent avoir commis ce crime mais on s'aperçoit assez vite que ce n'en est pas un, ce qui laisse le lecteur, abusé peut-être par le titre, sur sa faim. Je ne suis pas familier de ce genre de lecture mais j'ai lu ce roman comme j'aurais lu une bande dessinée où chacun des protagonistes prononce des paroles intérieures, se construit des fantasmes qui pourraient parfaitement trouver leur place dans des bulles. J'ai aussi goûté le contraste étonnant dans le style où se côtoient, dans la plus grande partie, un style léger, primesautier, parfois poétique et humoristique où l'auteur explore ce qui se passe dans la tête de ses personnages, leurs exubérances, leurs craintes, leurs chimères, avec, au passage des remarques pertinentes sur l'espèce humaine et, dans la partie la plus courte de l'épilogue, le monologue dramatique de Vicky devenue veuve, une sorte de réflexion sur la vie commune, sur l'usure du couple, sur la légèreté ou la pesanteur du temps qui passe et son incontournable action dévastatrice sur les corps et les âmes, une méditation sur ce mari qu'elle admirait mais dont elle découvre « le misérable petit tas de secrets » dont parle Malraux d'où, bien entendu , elle est absente. Chacun de nous les garde jalousement et parfois ils nous font peur parce qu'ils nous révèlent à nous-mêmes. Il y a cette comédie qu'est la vie, que nous jouons tous avec plus ou moins de talent et qui s'achève toujours en tragédie puisque, même si nous choisissons de l'oublier en permanence, nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre existence. Elle est bien souvent faite de compromis, de compromissions, de trahisons, d'impostures, de cuisantes désillusions et le bilan qu'on peut faire, dans l'intimité de son for intérieur, de ces années de vie commune, est rarement positif.

 

Reste le titre, avec sa référence à Magritte, la symbolique dont les surréalistes (surtout lui) étaient friands : ce tableau représentant un homme coiffé d'un chapeau melon dont le visage est caché par une pomme verte. Il y a certes le mystère que nous représentons tous, y compris pour nous-mêmes, la symbolique de la pomme, de la faute qui vaut à Adam et Eve d'être chassés du paradis (l'hôtel parisien s'appelle « le Paradise »), l'opposition entre ces deux mots italiens simples mais porteurs d'amour de la carte postale du mort à l'hôtel et cette lettre rédigée par Vicky, une façon de faire ressurgir son mari du néant, comme une vengeance posthume d'une femme trahie qui prend soudain conscience du mensonge avec lequel elle vivait sans le savoir.

 

Un roman pas si banal que cela cependant, un peu énigmatique, fort bien écrit, plein d'aphorismes bien sentis et, alors qu'on s'attend à la relation d'une passade ordinaire, même si elle est un peu laborieuse, toute en retenues et en bons sentiments mêlés, au point qu'on finit par douter de sa conclusion survenue in extremis, avec en prime un cadavre qui n'est pas vraiment celui qu'on imagine, une enquête un peu bâclée, des policiers fantomatiques, une affaire vite classée, des coupables potentiels qui laissent l'amateur de roman policier dans l'expectative, une morale sauve et juste, une variation sur le temps, l'éloignement, la mémoire, le hasard d'une rencontre, l'attirance de deux êtres, avec cette volonté qu'on ne maîtrise pas face au temps qui passe et aux certitudes qu'on se construit.

 

© Hervé GAUTIER – Juillet 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

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