la feuille volante

Franck Bouysse

  • Né d'aucune femme


     

    La Feuille Volante n° 1412Décembre 2019.

    d'aucune femme - Franck Bouysse - La manufacture du livre.

     

    Le titre d'abord est surprenant, paradoxale même, mais ce roman est à la fois bouleversant et passionnant à cause du mystère qui entoure cette histoire un peu compliquée, à laquelle on a du mal à croire tant elle est sordide et hors de notre temps, encombrée de cadavres à la mort parfois atroce, mais qui pourtant me paraît plausible compte tenu du contexte, simplement parce qu'elle met en scène des êtres humains dans tout ce qu'ils ont de maléfique, c'est à dire bien souvent l'ordinaire de l'espèce humaine qu'on cache sous des apparences hypocrites du secret et du mensonge. Tout ce déroule sous l'égide de Gabriel, ce vieux curé de campagne qui se transforme en enquêteur volontaire et déterminé à cause d'une révélation de confessionnal et qui réussit à obtenir la vérité sur une énigmatique histoire de disparition d'un enfant, de séquestration arbitraire d'une femme, grâce à quelques pages manuscrites de cahiers dissimulés sous la robe d'un cadavre qu'il doit bénir et d'une mystérieuse tache de naissance.

    Au delà de de l’écheveau obscur de ce récit, de ses personnages parfois inhumains, il y a ce contexte de pauvreté qui projette le lecteur dans l'univers de Maupassant, quand des parents vendent leur enfant, surtout leur fille, et ne supportent plus le remords et parfois la folie qui accompagnent leur choix. C'est aussi cette attitude des hommes qui, parce qu'ils ont de l'argent ou du pouvoir, se croient autorisés à tout, depuis le mépris et la trahison de leurs semblables, jusqu'à leur élimination physique. On n'échappe pas non plus à l'obsession de la transmission de la vie comme une obligation humaine et son pendant, la mort comme un rendez-vous qui nous est donné sans que nous en connaissions ni la date ni les circonstances, en même temps que le premier souffle de notre vie. Ce que j'ai retenu c'est la force du destin qui s'impose à chacun, ces êtres concentrés dans un même lieu géographique qui se croisent et s'ignorent au cours du temps, du désespoir face à l'impuissance, à la lâcheté, à la complicité malsaine, à la misère, à l'injustice et à la souffrance dont la mort est la seule échappatoire, la seule délivrance.

    J'ai aussi été interpellé par le personnage de Rose et par sa démarche personnelle au regard de l'écriture, même si j'ai eu un peu de mal à admettre qu'une jeune fille sans grande instruction se mette ainsi spontanément à confier sa propre histoire à la feuille blanche, mais après tout pourquoi pas, c'est ce qui la rattache à la vie parce que ses mots sont avant tout des cris ("écrire ou plutôt écrier" dit-elle) face à son quotidien d'esclave, son amour impossible avec Edmond, l'enfermement dans sa propre condition et la mort qui, à chaque page transpire avec sa certitude d'impunité. Grâce à l'écriture et à l'imagination, Rose se laisse aller au fantasme autour de cette histoire d'amour avorté, sort de sa claustration de quatorze années grâce aux mots, même si elle finit par douter de leur véritable force. Malgré nous, ils finissent par s'enraciner dans notre esprit au point de se transformer en passions d'autant plus nocives qu'elles ne verront jamais le jour. Je m'interroge toujours sur l'effet cathartique de l'écriture. C'est un avis personnel, mais il me paraît étonnant pour un auteur de pouvoir écrire une telle histoire en la puisant dans sa seule imagination. Il doit bien y avoir quelque part, malgré le brouillage des pistes et la cruauté du récit, une approche très personnelle de cette histoire. La réflexion sur la vie aussi m'a interpellé en ce qu'elle est différente du message forcément religieux porté par le curé. C'est celle du néant de l'avant-naissance puis à nouveau de celui de l'après-mort, avec cette parenthèse douloureuse et incompréhensible, un véritable cadeau empoisonné qu'est la vie, à la fois l'image du choix des autres qui nous est imposé et la mission parfois impossible d'en tirer bénéfice, avec l'aide de Dieu, si toutefois on y croit ou si on la chance de le rencontrer et l'interdiction morale du suicide.

     

    J'ai découvert, un peu par hasard, l’œuvre de Franck Bouysse, notamment à travers "Grossir le ciel"(FV n°1104). J'ai retrouvé avec plaisir le style juste, précis, respectueux des mots, de leur musique, de leur charge émotionnelle et poétique et des personnages jusque dans leur façon différente de s'exprimer et d'exister. C'est un roman que j'ai lu sans désemparer tant il est captivant et émouvant. Ce fut là aussi un bon moment de lecture.

     

    ©Hervé Gautier http:// hervegautier.e-monsite.com.

  • Grossir le ciel

    La Feuille Volante n° 1104

    GROSSIR LE CIEL Franck BOUYSSE – La manufacture de livres.

     

    Un coin perdu des Cévennes protestantes le jour de la mort de l'Abbé Pierre. Deux paysans vieux, solitaires et taiseux qui habitent presque côte à côte dans ce paysage désert, c'est Abel et Gus. Gus c'est un pauvre gars que ses parents n'ont jamais aimé, autant dire qu'il a eu une enfance difficile qui l'a dissuadé de se marier d'autant que la seule femme qu'il a jamais aimée l'a oublié ; il vit de peu et ses seuls plaisirs sont de boire un coup et de s'occuper de ses bêtes. Abel est plus vieux que lui mais les deux hommes s'entendent bien, s'entraident et leurs relations ne sont pas vraiment cordiales. Il y a des dialogues savoureux et pleins de bon sens, représentatifs des relations entre eux mais les conversations ne sont jamais vraiment franches, pleines de sous-entendus, de retenues, comme s'ils se méfiaient l'un de l'autre. Le suspense est savamment entretenu à travers ces rapports quelque peu tendus.

    Ce matin d'hiver, la neige est tachée de sang chez son voisin et cela bouleverse Gus d'autant qu'il a entendu des cris inhabituels. Puis vient le partage d'un secret bien encombrant, une révélation inattendue, une erreur constatée trop tard, la cupidité des hommes et ces choses de la vie qu'on voudrait oublier mais qui se rappellent à notre souvenir, cette existence dont nous ne sommes que les usufruitiers et qui peut à tout moment nous être enlevée...

    Voila un roman comme je les aime, avec une intrigue qui tient de l'énigme, certes un peu gore et noire, mais après tout c'est aussi ainsi que j'apprécie la littérature à tendance policière même si la police ne s'en mêle pas. J'ai cependant goûté la justesse des expressions, le subtil humour des mots, le respect de la syntaxe, les descriptions réalistes et parfois même poétiques, le style loin du langage parlé parfois vulgaire et violent que, bien souvent les auteurs de polars se croient obligés d'adopter, bref un roman écrit dans le respect de notre belle langue française.

    Je retiens les grands espaces, la solitude, le travail rude dans une terre ingrate, la volonté de rester en marge du monde parce qu'on sait ne pas y avoir sa place, la mort qui guette chacun d'entre nous, la vie pas forcément belle que vous imposent les autres et singulièrement ceux qu'on appellent « les siens » et dont on ne se méfie pas. Eux sont capables de vous montrer, et à vos dépends, ce qu'est l'injustice, de vous la faire vivre au quotidien au point d’hypothéquer votre futur et d'empoisonner votre présent, et ce sans le moindre état d'âme.

    Ce roman qui se lit agréablement fut pour moi une découvertes et un bon moment de lecture.

     

    © Hervé GAUTIER – Janvier 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com ]