Jeanne Benameur

Les mains libres

La Feuille Volante n° 1087

Les mains libres – Jeanne Benameur – Denoël.

 

Une histoire simple comme il en arrive souvent, celle de Mme Yvonne Lure, une femme sans relief qui s'est mariée tard avec un homme qui avait longtemps vécu en Afrique et l'avait rencontrée par hasard à l'occasion de la liquidation de la succession de ses parents. De lui il lui reste des livres qu'elle dépoussière sans les ouvrir, un peu comme si, parce qu'ils ont été touchés par son mari, cela lui en interdisait la lecture. Maintenant elle est veuve, solitaire, repliée sur elle-même en attendant sa propre mort. Le seul plaisir qu'elle s'accorde est de rêver sur les catalogues des agences de voyages. Par hasard, elle rencontre Vargas, un jeune nomade, un voleur, qui vit avec sa tante et son grand-père à proximité de chez elle. Le lendemain elle dépose un livre qui a appartenu à son mari près de sa caravane et cette rencontre improbable de deux êtres que tout oppose va changer sa vie, une histoire de livre qui va l'amener à découvrir le monde. Vargas ne sait pas lire et cette veille femme va lui faire découvrir, par sa voix, ce que contiennent les livres qui ont appartenu à M. Hervé Lure. Cela rappelle au jeune homme les histoires que lui lisait sa mère aujourd'hui remariée et donc cruellement absente de sa vie et ce souvenir le touche. C'est un peu comme si, à travers sa voix, Mme Lure prenait petit à petit et fictivement la place laissée vacante par cette mère. C'est aussi pour Mme Lure une manière de résilience. A cette occasion, elle peut se réapproprier les livres de son mari et en faire profiter le jeune homme. Vargas parle peu mais s’exprime plus volontiers à travers une petite marionnette qui ne le quitte jamais, comme un avatar de lui-même. Ainsi les mots qui passent à travers la douce voix de la vielle dame, à travers leur poésie, leur musique, ont ils pour le jeune gitan une fonction d'exorcisme de l'inexistence de sa mère, un peu comme si les deux deuils que vivent ces personnages étaient adoucis par les mots. Cette rencontre toute en nuances va sortir Yvonne de chez elle, l'inviter à s’intéresser aux autres, correspondre à une sorte de renaissance qui lui fait préférer la vie à la mort, lui rendre le goût du partage, lui donner de l'énergie au quotidien, l'inviter même à refaire le chemin à l'envers et retrouver sa jeunesse. C'est un peu comme s'il y avait une sorte de complémentarité entre eux. Ce qui caractérise cette relation, c'est le silence et Vargas va dessiner Yvonne, mais seulement ses mains et de mémoire, dans les tons de gris, couleur de leurs deux vies. Dans ces dessins il y a une dimension d'attente silencieuse, une sorte d’abolition du temps, un oubli de la différence d'âge, de culture et de condition sociale, une sorte de tentation de l'inconnu pour Yvonne qui avec son mari avant connu la sécurité alors que maintenant c'est une sorte d'aventure qui s'offre à elle.

Pour autant, j'ai senti une grande solitude chez chacun d'entre eux. Malgré les apparences qui ne sont qu'illusions, ils vivent chacun leur vie et ne se rejoindront pas, même si, à la fin, il y a une sorte de rapprochement à travers les souvenirs laissés par son mari. Mais finalement chacun confie au hasard le soin de commencer une histoire entre personnes qui ne se connaissent pas, un peu comme leur propre relation éphémère, à travers des livres déposés dans la ville, ce qu'on nomme maintenant «  cross booking », une manière de donner une nouvelle vie aux livres, de les faire partager, de les faire voyager aussi, un peu comme ceux des agences qui invitaient Yvonne rêve et au départ.;

L'auteure procède par petites touches poétiques pour composer ce tableau agréable. J'ai lu ce court texte en forme de roman comme une fable qui abolit le temps. Pourtant je ne suis pas entré dans cette histoire et j'en ai poursuivi la lecture davantage par curiosité et par attachement à la belle écriture de l'auteure que par réel intérêt

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 

Ca t'appendra à vivre

La Feuille Volante n° 1086

Ça t'apprendra à vivre – Jeanne Benameur – Denoël.

 

Nous sommes en 1958 quelque part à l'est des Aurès. C'est la France, pour quelques années encore mais c'est un pays en guerre. Une petite fille de 5 ans raconte sa vie, celle de sa famille, un frère et trois sœurs plus âgés, dont le père, un Tunisien qui a épousé une belle Italienne aux yeux bleus, dirige une prison. Ce mariage « mixte » fait d'eux « des moitiés », une situation qui fait qu'ils ne sont jamais ni Français ni Arabes, comme ces harkis qui gardent la prison et qu'un matin on retrouve assassinés, la gorge tranchée. C'était pourtant une terre de soleil, de sable, de senteurs, de siestes, d'avenir aussi où on pouvait faire des projets pour demain, mais la mort rode et frappe. C'est « la valise ou le cercueil » et le choix est vite fait, ce sera le bateau, la métropole, le froid de l'hiver, les embruns atlantiques, une autre ville, une autre vie, dans une autre province française, presque autre pays, loin de l'Afrique du nord, avec ses peurs et les souvenirs qu'on laisse derrière soi et qui submergent. Toute une courte vie d'enfant lui revient avec ses joies éphémères et ses peines puériles, ses histoires inventées que les petites filles d'ici qui rêvent d'Orient, de sultans et de contes « des mille et une nuit » lui demandent de raconter. Elle ne les a jamais connus, jamais vus, mais elle s'exécute parce qu'elle porte en elle le merveilleux de l'ailleurs éclaboussé de soleil et elle prend goût à cet exercice qui, sans qu'elle le sache peut-être, est déjà son apprentissage de l'écriture.

 

C'est aussi une petite fille qui découvre sa nouvelle vie de métropolitaine, loin de la nourriture arabe, avec un ordinaire différent et de menus larcins pour l’améliorer mais qu'il faut taire, les épluchures de légumes qui feront la soupe qu'elle n'aime pas, les goût différents qu'elle découvre, les fins de mois difficiles, la brume du port, les murs gris de cette « ville aux arcades », les secrets de la plage... Dans cet univers un peu morne, il ne reste que le rêve de Djebel qu'elle enfourche volontiers pour s’éloigner d'ici. Alors, sur cette terre de France amputée de ses départements ultra-méditerranéens, des projets se forment, une maison au soleil, comme avant, comme là-bas, dans le sud, face à ce Maghreb qu'il a fallu quitter... mais ce ne sont que des mots qui s'évanouissent et se cognent aux murs de l'appartement gris de cette ville atlantique.

 

Ma découverte de l’œuvre de Jeanne Benameur a croisé ce court roman autobiographique qui explore le souvenir d'une expatriation autant que de l'omerta familiale. Pour cette petite fille, le mensonge est banni, mais dans cette famille, coincée entre deux religions, deux origines, deux formes de prière, l'hypocrisie existe aussi qu'il faut entretenir parce qu'elle fait partie de la vie et c'est ce qu'elle découvre au fil des années, entre l'amour qu’elle porte à son père, la violence familiale, les non-dits et les mots derrières lesquels elle se cache et qu'elle confie à la feuille blanche. Son décor est révélé par petites touches, le style est spontané, un peu sur le mode d'un journal intime, haché, comme le témoignage naïf d'une enfant qui voit le monde changer, un peu trop vite pour elle.

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Profanes

La Feuille Volante n° 1085

Profanes – Jeanne Benameur – Actes Sud.

 

Octave Lassale, ancien chirurgien du cœur, divorcé, insomniaque et ex-chasseur, a eu une idée pour le moins originale. Il a recruté par annonces à l'instinct, c'est à dire sans rien savoir d'elles, 4 personnes qui ne se connaissent pas, pour s'occuper de lui alors qu'il a déjà une gouvernante et finalement n'a besoin de personne d'autre. Il veut constituer autour de lui une équipe comme au bon vieux temps quand il exerçait en salle d'opération. Ils pourront même résider chez lui, et tout cela est même prévu par contrat notarial. Marc, un solitaire, un taiseux, sera l'homme du matin, en charge du rasage à l'ancienne et de l'entretien du jardin. Après le repas qu'Octave prendra seul, Mme Hélène, artiste peintre, assurera la lecture de la presse, de 14h à 18h, puis Mme Yolande, agent de supermarché préparera le dîner jusqu'à 22 heures quant à Mlle Béatrice, élève-infirmière, elle sera chargée la nuit de veiller sur la santé d’Octave. Vaste programme et surtout équipe hétéroclite dont on ne comprend pas très bien au début l'intérêt de tout cela ! Chacun a accepté cet emploi pour les raisons personnelles et s'en acquitte de son mieux. Il y a aussi deux autres femmes, deux fantômes, Claire, sa fille morte dans un accident de voiture il y a longtemps, mais pourtant bien présente et Anna sa femme, partie au Canada à la suite de ce décès et du refus d’Octave d'opérer sa fille et peut-être de la sauver. Il vit sa solitude et sa culpabilité comme il peut, s'accroche à une photo, partage ses lectures entre la poésie et les livres religieux. Peu à peu on découvre que Béatrice a à peu près l'age de Claire à son décès, Béatrice qui vit dans le souvenir de son frère mort. Octave a chargé Hélène de faire un portait de Claire d'après l'unique photo qui lui reste, mais c'est un portrait réalisé sans modèle vivant, seulement peint à partir du regard d'une morte. Marc est lui aussi tourmenté par sa vie antérieure passée en Afrique où il a côtoyé la misère et la mort. Reste Yolande qui a été abandonnée par son père et est en recherche d'une âme protectrice. Trois femmes et un homme qui vont être amenés à se croiser dans cette maison et vont apprendre à se connaître.  Sans qu'ils le sachent peut-être, ils vont contribuer à sauver la vie d'Octave tout en sauvant la leur, parce que c'est bien elle qui est au cœur de ce roman. Pourtant, les choses de ce monde, et donc la vie sont marquées par la vanité comme le rappelle l'Ecclésiaste dont Octave est un fervent lecteur. Mais face à la mort, dans le travail qu'il a confié à Hélène, Octave semble avoir délibérément choisi l'art au lieu de la religion. Ce qu'il souhaite c'est que cette jeune fille qui n'a peut-être été confrontée à la mort qu'à travers le décès de ses parents, ce qui est dans l'ordre normal des choses, prenne conscience que la Camarde peut frapper à n'importe quel moment, surtout si elle laisse un père dans le chagrin de la mort de son enfant, ce qui correspond à un renversement de la logique. Son rôle à lui est ambigu. Il est d'une certaine façon l'employeur mais ce qu'il veut surtout c'est faire avancer ces gens ensemble, non comme un maître ou comme un gourou, mais en dehors des dogmes et des religions, comme quelqu'un qui va les inviter à prendre conscience de leur liberté individuelle et de leur vie qui est transitoire.

Dès le début, j'ai été pris par cette histoire un peu bizarre au départ mais rapidement, autour d'Octave qui lui aussi est un solitaire, un peu poète et un peu philosophe, s'est installée une ambiance lourde, secrète avec la mort et, à contre-jour, la liberté, comme si cette grande maison et aussi la nuit étaient les catalyseurs des souvenirs et du présent de chacun des personnages qui y résident, comme si chacun était le profane de l'autre, (étymologiquement celui qui se tient devant le temple) face à sa vie, ses souvenirs ses angoisses., ses obsessions, son territoire, ses failles. Chacun est donc invité à pousser la porte du « temple » de l'autre.

 

C'est un texte fort bien écrit, poétique et qui fut pour moi un bon moment de lecture, entretient jusqu'à la fin les zones d'ombres de chacun tout en révélant par petites touches ce qui va les réunir.

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

 

Les demeurées

La Feuille Volante n° 1084

Les demeurées – Jeanne Benameur - Denoel.

 

C'est un texte poétique et bouleversant, fort joliment écrit, une fable qui, tout d'abord évoque l'exclusion comme l'espèce humaine l' affectionne, surtout quand elle s'exerce sur deux êtres sans défense, faibles et que la vindicte publique a désigné définitivement comme inadaptés à notre société. Il y a la mère, « La Varienne » qu'on n'appelle jamais « Madame » et dont on fait précéder le nom d'un article défini avec tout le mépris que cela implique ; par cet artifice apparemment anodin, qui en d'autres circonstances est un signe de respect, on marque une différence : elle n'est effectivement pas comme les autres, mais uniquement dans le sens péjoratif du terme. D'ailleurs c'est « l'idiote du village » et on imagine bien que chacun aura à cœur de la maintenir dans ce rôle . Sa fille c'est la petite Luce, elle la protège et il n'est pas besoin d'être grand clerc pour supposer qu'il n'y a pas d'homme avec elles, que ce n'est pas une vraie famille dans cette maison pauvre et à l'écart du village où Dieu ne pénètre même pas. La Varienne travaille, mais comme domestique chez les autres, chez « Madame », et elles vivent de peu, de ce qu'on leur donne, des restes des autres, mais c'est sans doute bien suffisant pour elles. Entre la mère et la fille, c'est le silence qui prévaut, non qu'elles ne s'aiment pas, bien au contraire, mais il n'est pas besoin de paroles pour qu'elles se comprennent. La petite va à l'école parce c'est obligatoire, mais même pour si peu de temps, cette période est vécue par elles comme une séparation et, dans la cour de récréation comme dans la classe, Luce se renferme sur elle-même, cultive aussi le silence et même Mademoiselle Solange, la dévouée institutrice n'y peut rien. Elle est sage mais elle est imperméable à l'école, comme elle est étrangère à ses camarades et de ce fait représente une énigme, elle est dans un autre monde dont sa mère est la seule gardienne. C'est vrai qu'elle est un peu sorcière et un peu « demeurée »comme on dit, doux euphémisme pour ne pas dire débile et sa fille marche sur ses traces. Pourtant Mademoiselle Solange s'acharne pour instruire son élève, même malgré elle, mais rien n'y fait, ni son obstination ni ses recherches personnelles au point que sa santé vacille et que ses convictions sont ébranlées. Luce devient pour elle un échec pédagogique ce qui lui fait mettre en doute son beau métier d'enseignante. Elle se sent tellement démunie qu'elle ressent de la déréliction comme un poids, surtout face à cette femme et à son enfant, mesure le gouffre qui les sépare, envie même cette « existence sans savoir » de Luce et de sa mère. D'ailleurs, depuis qu'elle a été malade, Luce, victime sans doute de cet équilibre rompu malgré elle par Solange, ne va plus à l'école et reprend possession de son univers, substitue la broderie aux cahiers. Tout ce qu'elle a appris est devenu inutile. Solange se sent plus seule que jamais et ses connaissances ne suffisent plus à sa vie .Dès lors la poussière de la raie et l'odeur acre de l'encre ne pèsent plus rien. Hier encore la transmission du savoir passait par elle mais c'est la petite fille qui a pénétré son âme et qui a gagné, malgré tout, l'enseignante n'est pas la seule à être bouleversée par la simplicité de Luce. Pourtant le hasard va mettre l'enfant en situation de lui montrer que ses efforts n'ont pas été vains, et c'est à travers le fil de couleur qu'elle brode que l’alphabet lui revient et que les mots appris par cœur vont ressortir dans ses travaux d'aiguille qui ont pour la petite fille un pouvoir apaisant. Ce sont bien des mots, non pas écrits sur la portée bleue d'un cahier d'écolier ou sur un tableau noir, mais inscrits dans la trame du tissu, pas des paroles, des promesses jetées au vent et qu'on oublie, qu'elle va, sans le savoir, offrir à Solange qui de plus en plus perd la mémoire et la raison au point qu'elle aussi, mais sans qu'on le dise au village, devient une « demeurées », une folle qui a abandonné sa classe et qu'on préfère appeler « malade », qu'on va soigner après l'avoir remplacée. Pour Solange, Luce restitue les pleins et les déliés de l'écriture qu'elle refusait et les lui offre sous la forme du «  point de croix ». C'est toujours le silence qui présidera aux relations entre la mère et la fille parce que c'est comme cela entre elles mais pour l'enfant le message est passé et il grandira en elle.

C'est une fable qu'on interprète comme on veut. J'y vois la force des mots écrits qui restent et perdurent par delà le temps et même la mort, le triomphe de la transmission du savoir qui n'est pas forcément intellectuel et qui est une des bases de l'éducation même si elle ne passe pas par les voies officielles et convenues de l'école, l'éloge de la patience qu'il faut avoir envers autrui parce que nous ne sommes pas tous semblables, la reconnaissance du travail manuel qui lui aussi fait partie de la vie, la prise en compte que la vitesse d'exécution, de compréhension n'est pas un critère suffisant pour juger et classer les êtres qui ont chacun leur rythme. J'y vois aussi tout les ravages de l'exclusion, le triomphe de la tolérance, l'acceptation de ceux qui ne nous ressemblent pas, la solitude qui souvent en résulte et qui peut être fatale, parce que la vie est aussi fragile que les certitudes qui gouvernent nos parcours personnels, parce que tout peut arriver, surtout quand on s'y attend le moins, parce que chaque être à une valeur qu'il faut révéler et cultiver… Cela en vaut la peine et nos critères de réussite ne sont qu'une référence parmi d'autres… Une bonne occasion de réfléchir en tout cas !

 

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

Otages intimes

La Feuille Volante n° 1081

OTAGES INTIMES - Jeanne Benameur – Actes Sud.

 

Étienne est reporter de guerre. Il a été pris en otage et a cru mourir, s'accrochant seulement à un mince espoir de libération qu'il connaît aujourd'hui dans l'avion qui le ramène en France. Il a été une monnaie d'échange, a laissé derrière lui d'autres journalistes qui sont peut-être morts et il le sait. Ce métier, il l'a choisi avec ses départs et ses risques pour sa vie, comme son père avant lui, pêcheur en haute mer et qui n'est jamais revenu. Après avoir connu cette solitude de jeune veuve, sa mère, Irène, institutrice de campagne mais aussi musicienne, a connu celle de savoir son fils en danger de mort avec cette quasi-certitude qu'il ne reviendra pas lui non plus, victime de son métier. Dans l'avion qui le ramène à Paris, il sait qu'il va devoir réapprendre à vivre, mais ne sait pas comment. A l’aéroport, Irène l'attend mais elle n'est pas seule, il y aussi Emma, sa dernière compagne. Même si tout est fini entre eux à cause de ses départs et des angoisses que cela lui infligeait, parce qu'il était « un intermittent de la vie », elle pense encore à lui malgré une liaison entamée avec Franck. Elle ne parviendra cependant pas à renouer avec lui. D’autres aussi l’attendent il y a Enzo, « le fils de l'Italien », l'ami d'enfance, le menuisier, le parapentiste qui jouait aussi du violoncelle ; avec Étienne qui était pianiste et Jofranka, l'étrangère, l'enfant recueillie qui était flûtiste, ils formaient un trio, heureux de jouer ensemble, heureux de vivre. Ils s'étaient promis de ne jamais se quitter, ils étaient un peu « les trois enfants d'Irène ». Enzo est resté au village, et Jofranka, son épouse éphémère, est avocate à La Haye et se consacre aux femmes détruites par la guerre, les aide à témoigner de ce qu'elles ont vécu. Étienne doit réapprendre à vivre, oublier sa détention et la mort qu'il a côtoyée et pour cela il revient au village près de sa mère un peu comme on remonte le temps , y retrouve Enzo puis Jofranka.

Tous ces personnages sont des solitaires même si certains comme Étienne et Jofranka ont choisi de quitter le village, ont pris le parti d'approcher la violence, de « tremper dans la chaos du monde » chacun à sa manière ; c'est un peu comme s'ils avaient besoin de la guerre et du malheur. Enzo et Irène, eux, ont eux choisi d'y rester, à la recherche d'une hypothétique paix que probablement ils ne trouveront pas. Chacun revient sur son enfance, sur son passé, Étienne tourmenté par ses photos, par ce qu'il a vu, qu'il ne peut oublier et qu'il raconte, Jofranka par son combat difficile pour les femmes meurtries par la guerre, Enzo par le souvenir de sa femme qui lui a définitivement échappé, échec intime qu'il tente d'exorciser par le travail du bois et sa complicité avec l'air, Irène qui, elle aussi jadis, s'est vengée de son mari et ses longues absences. Son fils, bien que petit à cette époque a compris que quelque chose se passait. Plus tard, il a choisi ce métier de reporter pour fuir ce microcosme familial délétère, errer dans le monde, aller au-devant de la violence et peut-être recherche la mort. C'est à la fois une quête dramatique, un acte de désespoir et un geste bizarrement expiatoire. Peut-être fuit-il aussi cette amitié qui devait être solide et qui a été trahie par l'amour d'Enzo et Jofranka. Elle a choisi de consacrer sa vie à la défense des femmes détruites par la guerre parce qu'elle est elle-même une réfugiée, une recueillie, une façon peut-être d'honorer une dette ? Enzo ne parviendra jamais à se délivrer de son ex-épouse et il le sait. Il conserve en lui l'amour pour elle et ne s'en libérera jamais à cause de sa part de mystère. Comme chacun d'entre nous, ils ont quelque chose à exorciser, quelque chose à prouver, une vérité à trouver, une vie à sauver, la leur peut-être dont il ne sont que les usufruitiers et qui est si fragile. Pendant l'incarcération de son fils, Irène s'est considérée elle-même comme un otage et elle a revécu les absences de son mari, Louis, qui la trompait avec une autre femme qu'il allait retrouver au cours de ses voyages. Tous sont d'ailleurs un peu captifs dans cette histoire, à travers leur vécu, leurs liens avec Étienne, leurs projets reportés ou avortés, les silences qui entourent leurs fantasmes, leurs peurs, leurs obsessions. Tous sont libres maintenant et c'est l'eau vive et fraîche du torrent familier qui symbolise le mieux cette liberté. C'est elle qui les réunit chez Irène malgré leur passé parfois tourmenté, leurs regrets et leurs remords, c'est cette liberté qui décidera peut-être de leur avenir. Ce roman aux multiples thèmes témoigne de la violence dont est capable l'homme pour ses semblables, c'est aussi un témoignage sur la solitude dans les combats et les recherches intimes, celles qui caractérisent chacun d'entre nous, même si nous prétendons le contraire, même si nous nous jouons la comédie parce qu'elle fait partie de la condition humaine, qu'elle est inévitable et qu'elle revient toujours.

Je ne suis entré que tard dans ce roman intense, bien écrit et agréable à lire, émouvant et poétique aussi et je ne regrette pas ma persévérance.

© Hervé GAUTIER – Octobre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com

 

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