Jérôme Ferrari

Où j'ai laissé mon âme

La Feuille Volante n° 1155

Où j'ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari - Actes sud.

 

Il y a différentes façons de faire la guerre. Pour le capitaine Degorce, père de famille chrétien et pieux, la recherche du renseignement qui peut épargner des vies françaises innocentes justifie la torture, en ce mois de mars 1957 en Algérie. Il est chargé de faire parler les prisonniers et sait les en convaincre. Il a mis sur pieds une organisation qui a réussi à démanteler un réseau terroriste au point d'arrêter Tahar qui en est le chef. Il sait qu'il fait un sale métier, bien différent de celui qu'il avait imaginé, mais, au nom de la discipline il accomplit sa tâche, même s'il en a honte.

Jeune étudiant il a fait de la Résistance et a été interné à Buchenwald, plus tard, en Indochine, il a combattu le communisme au nom de la mission civilisatrice de la France et des valeurs de la République. Pour cela, le lieutenant Andreani qui fut son compagnon d'armes et le suivit dans les camps d'internement des Viêts, lui témoigne une admiration inconditionnelle. Maintenant, en Algérie, les choses ont changé et le capitaine est devenu un tortionnaire par la force des choses, mais cela, il ne le supporte pas. Pourtant, face à ses hommes, il se doit de jouer le rôle du chef, de leur rappeler le sens de leur mission qui se doit d'être efficace, légitimant ainsi la torture. D'ailleurs la capture de Tahar lui vaudra promotion et décorations mais il n'en a cure, il est face à sa conscience et n'est pas en paix avec lui-même. Il estime son adversaire qui est aussi un ennemi, son combat pour l’indépendance de l'Algérie est aussi légitime que celui qu'il menait en France sous l'Occupation et plus tard sur le théâtre d'opérations extérieures et ce même si Tahar a dû ordonner des attentats, c'est à dire la mort de civils innocents. Dans ce contexte il est sans doute difficile de discerner le bien du mal et chacun a conscience de faire son devoir. Le capitaine est seul face à son devoir d'infliger à Tahar les mêmes souffrances que celles qu'il a subies de la part de la Gestapo mais il le fait malgré sa foi chrétienne, il est seul aussi devant Tahar qu'il veut convaincre de la vanité de son combat, mais en vain. Plus tard Andreani constatera, devant le tribunal militaire qui le condamnera à mort, que cette guerre d'Algérie a complètement changé Degorce au point de faire de lui un laquai servile… et un lieutenant-colonel décoré à qui Dieu ne sera d'aucun secours. Il a perdu son âme, a choisi d'oublier ses hésitations existentielles et a touché ses trente deniers pour prix de sa trahison intime. La nature humaine est ainsi faite, faible et misérable et l'oubli, comme l'hypocrisie et le mensonge font partie du décor dans lequel elle aime à vivre. Andreani lui aussi y laissera son âme mais pour des raisons différentes.

Ce qu'on appelé pudiquement au début « les événements d'Algérie » pour admettre ensuite qu'il s'agissait d'une véritable guerre, a été un drame pour l'honneur de l'Armée et pour les militaires. Il y eut de part et d'autre des atrocités, des attentats mais il s'agissait moins de livrer des combats traditionnels que de se transformer en tortionnaires et en bourreaux au nom de la logique et de l’obéissance. Cette guerre a bousculé les consciences et beaucoup ont choisi leur camp au mépris de la discipline, ont proclamé leur rejet de ces méthodes ou les ont appliquées avec zèle. Elle a donné lieu à une rébellion au sein de l'armée, à des proclamations officielles et à des promesses pourtant vite trahies, des abandons par la France, pays des Droits de l'homme, des harkis qui avaient pourtant choisi de se battre pour elle... Tout cela pour se terminer par un exil de populations civiles pour une métropole inconnue et des plaies qui ne se refermeront jamais.

 

Je ne connaissais cet auteur qu'à travers « Le sermon sur la chute de Rome » qui lui a valu le Prix Goncourt en 2012(La Feuille Volante n°1152). Ce roman qui invite à une réflexion sur la nature humaine aurait d'ailleurs amplement mérité cette distinction. Ici, j'ai retrouvé avec plaisir le style remarquable de Jérôme Ferrari qui s'attache son lecteur du début à la fin et ce nonobstant la longueur de certaines phrases.

© Hervé GAUTIER – Juillet 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Aleph 0

La Feuille Volante n° 1153

ALEPH 0 Jérôme Ferrarri – Babel

 

Ce roman met en scène un jeune professeur hanté par l'Aleph Zéro (noté א o du nom de la première lettre de l'alphabet hébraïque) n'a rien à voir avec la vile d'Alep en Syrie mais fait référence à une nouvellel de Borges. C'est, d'après la quatrième de couverture  « un être mathématique  désespérément intact quels que soient les éléments qu'on lui soustrait », autant dire quelque chose qu'on altère pas, qui reste constant quoiqu'on fasse. Même si au départ, je suis assez imperméable aux mathématiques, c'était cependant assez pour susciter mon intérêt. Ce livre, baptisé « roman » et qui a cependant l'aspect d'un recueils de nouvelles, donne la parole, sur le ton de la confidence à ce jeune homme obsédé par cette idée qui semble gouverner sa vie et qui est celle de la solitude. Il la combat comme il peut et il a choisi les femmes qu'il baise, mais, même si son potentiel de séduction est grand, le résultat est toujours le même et souvent nul et met en évidence ce destin néfaste qui ne le lâche pas et que rien ne peut altérer. Même quand il parle d'une collègue qui a subit l'ablation d'un sein suite à un cancer et qui de ce fait a une vie sexuelle amputée au point qu'elle choisit la mort, c'est de sa propre vie dont il nous entretient. Il le fait par ailleurs sans artifice ni retenue, évoquant autant ses conquêtes féminines parfois bizarres que l'onanisme de son adolescence, puisque, selon lui, le plaisir sexuel est seul à pouvoir triompher de la solitude, même si son esprit n'engendre bien souvent que des fantasmes féminins. Ni l'alcool ni la drogue ne peuvent en venir à bout, un peu comme s'il devait en passer par ces artifices délirants et brumeux pour connaître l'extase qu'il n'atteint jamais vraiment. A chaque fois qu'il tente ce genre d'expérience, il a l’impression d'être étranger à son propre corps. Seule les femmes le ramènent à la réalité sans que pour autant il puisse faire la différence entre le désir et le plaisir qu'elles suscitent pour lui. L'attrait des femmes reste la seule chose qui compte, qu'on ne pourra jamais altérer même si sa gaucherie et parfois sa timidité lui interdisent d'en profiter.

Cela veut-il dire que, quoiqu'on fasse pour faire cesser un état de chose délétère, cela est voué à l'échec et que se battre contre les moulins est certes un acte enthousiasmant mais vain, un peu comme si une divinité perverse, qu'on peut appeler hasard ou malchance, avait résolu définitivement de contrecarrer nos efforts ? Peut-être, et j'ai personnellement déjà fait ce genre d''expérience qui porte en elle les racines de son fiasco. Je veux bien le suivre sur ses interrogations existentielles à propos de l'amour et même dire qu'il n'existe pas, que c'est un concept parfois étrange, en revanche je suis assez imperméable à l'explication du monde par les mathématiciens et plus précisément les tenants de la physique quantique. Le narrateur choisit d'explorer le temps et sa relativité à travers l'histoire de son grand-père. La durée semble ne pas exister, nonobstant les dates égrenées, dans ce parcours de sa jeunesse militaire et ultramarine ponctuée de voyages, de combats et de virées dans les bordels pour soldats. Là aussi ce qui surnage c'est la solitude et aussi la mort qui en est le complément, comme si tout ce qui lui était arrivé s'était déroulé en dehors de lui, comme s'il était lui-même en état d'exil dans sa propre vie. La vie pourtant ne cesse jamais, quelqu'un prend toujours la place de l'autre, n'altérant donc pas le principe actif de l'existence, pourtant la mort existe qui est précisément la fin incontournable de chacun de nous.

Tout cela m'a paru un peu labyrinthique et même parfois obscur, avec des relations du narrateur qui donne parfois la parole à d'autres, que j'ai eu parfois un peu de mal à suivre et peut-être à comprendre surtout à travers l'évocation de certaines notions scientifiques, d'où une certaine déception . J'avoue que cet auteur qui recevra le prix Goncourt dix ans plus tard et que je ne connaissais pas, a suscité mon attention par ce premier roman paru en 2002 mais j'ai eu un peu de mal à le suivre. © Hervé GAUTIER – Juillet 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le sermon sur la chute de Rome

La Feuille Volante n° 1152

Le Sermon sur la chute de Rome – Jérôme Ferrarri – Actes Sud (Goncourt 2012)

 

« La philosophie mène à tout à condition d'en sortir » c'est sans doute ce que se sont dit Matthieu Antonetti et Libero Pintus, des enfants du pays et amis d'enfance quand ils ont repris, après leur licence de philosophie, le bar de ce petit village corse qui avait bien failli disparaître. Rapidement, ce débit de boissons devient le centre du village et même de la vie nocturne de la région. Tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles mais petit à petit, autant pour des raisons extérieures que à cause de drames intimes et familiaux, les choses se dégradent et ce qui était une bonne affaire commerciale se transforme en fiasco. L'auteur y déroule l'histoire de la famille Antonetti à la généalogie compliquée et au parcours qui ne l'est pas moins, notamment celui de Marcel, le père de Matthieu. Augustin d'Hippone, qui sera plus tard connu sous le nom de St Augustin, prononça son « Sermon sur la chute de Rome », après le sac par les Wisigoths de la Ville éternelle en 410. On en accusait les chrétiens à cause de leur religion nouvelle introduite dans l'empire. Augustin démentit, évidemment et rétorqua que Rome n'était pas éternelle, comme d'ailleurs l'homme de chair et les choses humaines, que seul Dieu survit à tout. D'ailleurs les différentes parties de ce livre sont introduites par des citations augustiniennes.

Le lien entre ces deux histoires, l'une réelle et l'autre fictive est qu'elles s’inscrivent dans le déroulé des choses humaines promises à la destruction. L'auteur prend en exemple l'Empire français sur lequel jadis le soleil ne se couchait jamais mais qui n'échappa pas, sous les coups de la victoire de Diên Biên Phu, des velléités d'indépendance des pays africains et de ce qu'on appelé tardivement « la guerre d'Algérie », au délitement, pour ne plus exister encore que sous la forme de confettis ultramarins. C'est en effet un réflexe dominateur mais irraisonnable et parfaitement humain que de vouloir acquérir chaque jour davantage, plus d'argent, plus de biens donc plus de pouvoirs. Pourtant tout ce qui touche à l'homme est périssable,à l'image de nous-mêmes, de notre corps détruit chaque jour par la maladie, les accidents et le vieillissement, même si nous œuvrons en sens contraire. Le poète le rappelle à l'envi, « Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur», notre destin se réalise toujours malgré nous, nous faisons notre parcours parce que nous sommes faits pour quelque chose que nous ne soupçonnons parfois pas nous-mêmes, nous le faisons volontairement et ce même si nous nous sommes jurés de faire l'inverse, même si nous rêvions d'autre chose, un peu comme si une divinité perverse nous y poussait que nous pouvons appeler hasard, quand nous ne refaisons pas, malgré nous, l'exemple pas forcément bon donné par nos parents. Dès lors que nous naissons, par accident ou par amour, notre bulletin de naissance sera, tôt ou tard, suivi par un certificat de décès parce que nous ne sommes que les usufruitiers de notre propre vie qui elle-même est transitoire. Nous appartenons à l'humanité, c'est à dire que nous ne sommes pas seuls et nous pouvons aussi redouter que les autres, et plus précisément nos proches, se mettent en travers de notre route et compromettent nos projets les plus enthousiastes et ce malgré tous les serments et les promesses échangés, quand nous ne nous en chargeons pas nous-mêmes ! Et l'auteur de citer Saint Augustin lui-même « Ce que l'homme fait, l'homme le défait ». Ainsi Aurélie, la sœur de Matthieu, qui part faire des fouilles sur le site d'Hippone ne retrouvera rien de la cathédrale ou prêcha, des siècles auparavant, le saint homme, pas plus d'ailleurs qu'elle ne trouvera l'amour.

 

Dans un style somptueux et poétique, malgré toutefois la longueur de ses phrases, l'auteur nous fait partager sa vision des choses humaines, effectivement vouées à la disparition à travers la multiplicité des personnages de ce roman, sans doute pour nous montrer qu'elle est effectivement la mieux partagée.

© Hervé GAUTIER – Juillet 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

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