MARJAN

DOUZE POEMES

N°151 – Avril 1993.

DOUZE POEMES – MARJAN (Auto-édition)

 

 

Sous un titre peu humoristique (il nous avait habitués à mieux!), celui qu'on nomme du titre mérité de « poète humoriste niortais » nous offre une douzaine de poèmes comme d'autres disent une dizaine de chapelet.

 

Comme d'habitude l'humour est grinçant, noir, et bien dans ce style original qui a fait sa renommée. On a beaucoup écrit sur cet art consommé de la chute, ce bon sens distillé en mots apparemment innocents mais pleins de sens aigu des réalités, sur ce parti-pris de donner à sourire des choses plutôt que d'avoir à en pleurer... On n'a peut-être pas assez insisté sur la condition humaine qui reste son terrain de création favori, sur ces hommes et ces femmes, observés presque du coin de l’œil et subtilement évoqués dans ce qu'ils ont de plus humain, de plus quotidien.

 

Car, qu'on ne s'y trompe pas, Marjan reste l'ami des quidams, de ceux qu’on ne voit pas, qui passent dans la vie en s'excusant presque d'exister. Il les croque sans malice comme l'aurait fait le crayon d'un dessinateur, l'instantané d'un photographe.  Il les immortalise sans qu'il le sachent, avec des mots parce que c'est son matériau favori. Qu'on lise « lavoir », « une femme » ou « Derrière la cathédrale de Bourges », il y a toujours du vécu derrière les mots et bien souvent le sourire n'est pas au rendez-vous... S'il s'esquisse sur le visage du lecteur, il laisse rapidement place à l'amertume.

 

Bien sûr, l'humour est un jeu, un part-pris, une volonté de voir autrement les choses de cette vie qui sont bien souvent ternes, de les barbouiller parfois d'un peu de ciel bleu et de soleil (« Les Jockeys », « Une pièce d'eau »), il reste que l’humoriste, comme tout écrivain est seul devant la page blanche, c'est à dire un peu devant lui-même, comme si celle-ci lui renvoyait une image virtuelle de son personnage avec ses travers et sa condition d'homme. Ainsi « Réflexions avant l'hiver » ou « Quand le matin », où notre auteur évoque sans complaisance la vieillesse qui fait maintenant partie de sa vie, comme en d'autres textes il parlait avec son habituel humour de la maladie, de la souffrance et de la mort....

 

On connaissait « Poèmes d'un idiot intégral », recueil de Marjan illustré par Jules Mougin, je voudrais dire à propos de « douze poèmes » qu'Arfoll mérite un grand coup de chapeau pour s'être laissé inspirer ( et aussi rapidement !) par les textes de Marjan. Son coup de crayon connu et apprécié des lecteur de « La Revue indépendante » est ici expressif, précis et parfaitement complémentaire de ces marjaneries.

 

 

 

©Hervé GAUTIER – Avril 1993 - http://hervegautier.e-monsite.com

MARJAN ne fait pas le bonheur.

 

N°2

Janvier 1980

 

 

MARJAN ne fait pas le bonheur.

 

 

« L’esprit fait rire aux éclats des millions de lecteurs, l’humour n’a jamais fait sourire que quelques-uns », s’exclame Jacques Steinberg.

 

Marjan, qu’un récent livre scolaire classe parmi les humoristes noirs nous propose encore son voyage dans l’exotisme de son inspiration. Il promène sur la réalité des choses la sensibilité du poète et les mots de l’humoriste. Par exemple, voici « Le quatuor » :

 

« N’attendant pas la moindre manne

des salles sans mélomane

le pauvre quatuor à quatuor à cordes

s’exhibe en forêt

devant la foule des dimanches.

Le pauvre quatuor à cordes

Se balance lentement

En haut e quatre branches. »

 

Il raille, joue sur les mots, fustige et se dérobe :

 

« Il débuta dans la nature

comme vulgaire tireur d’oiseaux

de bon au mauvais augure.

Ayant de l’ambition

Il prêta attention

Aux hauts personnages.

En les prenant pour cibles

Il devint tireur d’élites… »

 

Pour enfin voir les choses en face et revenir à une réalité plus ordinaire sans pour autant se départir de cet humour parfois grinçant :

 

« La doctoresse au profil de reine

va venir examiner nos veines.

Préparons-nous à l’accueillir, et, à son intention ?

Ouvrons en une… »

 

Écrire, c’est un peu comme il le dit lui-même « ausculter l’humanité, d’accord, mais c’est d’abord s’ausculter soi-même ». N’est ce pas là un extraordinaire aveu ?

 

Au vrai, l’humour ne se définit pas facilement et Marjan pose et résout cette équation étrange dont l’inconnu est notre sourire… et nos questions !

 

 

© Hervé GAUTIER.

QUAND MARJAN EST EN TRAIN – MARJAN-ARFOLL.

N°185

Juillet 1999

 

 

 

 

 

QUAND MARJAN EST EN TRAIN – MARJAN-ARFOLL.

 

 

Nous avons tous dans le cœur le sifflet d’un chef de gare, la ouate blanche et enveloppante d’une machine à vapeur, un inconfortable compartiment de 3° classe  et un drapeau rouge qui s’agite sur un quai de gare…

 

De nouveau, dans cette édition «hors commerce », Arfoll se fait le complice de Marjan dont il est désormais l’illustrateur attitré et inspiré. L’un et l’autre donnent à voir par la plume, chacun dans son style, l’idée qu’ils se font des «chemins de fer ».

 

C’est vrai que le train est un lieu privilégié pour la rencontre des gens. On y croise des regards, des conversations s’engagent, des idylles se nouent parfois, mais le train reste un lieu magique, plein de poésie et de mystères, à la fois une invitation au voyage et la découverte de l’inconnu…

 

Par les fenêtres, on découvre des paysages et le tangage des boggies invite au sommeil et donc au rêve. On rêve assurément davantage dans un train, à la fois éveillé et assoupi et chaque gare est une étape, un nom sur une carte, parfois gravé dans l’émail bleu d’un panneau, un lieu de rencontre et de vie …

 

Les trains évoqués ici ne doivent rien à l’ambiance souple des T.G.V. Ce sont plutôt ceux des mécaniciens au visage noirci par le charbon, du tender plein de blocs d’anthracite, de la locomotive qui sifflait à chaque passage à niveau… Toutes ces images appartiennent désormais au passé, mais revivent dans ce recueil , avec, pour témoin privilégié le chat dont Arfoll a fait depuis longtemps son personnage fétiche.

 

Tout cela finalement est bien, car à chaque fois que mon chemin croise celui d’une gare, il me vient toujours à l’esprit cette parole d’Apollinaire : « Crains qu’un train ne t’émeuve pas ».

 

 

Notes personnelles de lecture ©Hervé GAUTIER

Photocopie gratuite - Correspondance privée http://www.hervgautier.e-monsite.com

ENCORE MARJAN...TOUJOURS MARJAN ET C'EST EPATANT!


 

Juin 1997 n°192.


 


 

ENCORE MARJAN...TOUJOURS MARJAN ET C'EST EPATANT!

(Illustrations d'Arfoll)


 

Marjan, nous le savons, porte sur le monde le regard mi-amusé, mi amer de celui qui a compris la règle du jeu de cette existence mais qui n'a pas voulu donner complètement dans la réussite telle qu'on l'entend actuellement. Elle est surtout assise sur la mise en valeur de la personne et du parcours professionnel même si pour cela il faut sacrifier ses semblables, ses concurrents...


 

La société humaine offre un spectacle d'exception pour qui sait l'observer. L'art et tout spécialement l'écrit en ont toujours été le reflet. Il permet d'en dénoncer les travers, d'appuyer sur le trait ou de rendre compte d'un moment d'exception. C'est un moyen privilégié de dénoncer les paradoxes, les insuffisances, les injustices d'une société qu'on se plaît à qualifier de civilisée.

Je l'ai déjà abondamment dit dans cette feuille, notre ami a choisi l'humour pour porter témoignage du regard qu'il pose sur la condition humaine. C'est sa manière à lui de sourire de cette vie qui ne nous en donne que bien peu l'occasion. Chacun voit les choses à sa manière même si les colonnes de nos journaux sont pleines chaque jour d'informations qui nous font douter de la beauté de la vie.

On a beaucoup écrit sur l'humour, sur son aspect léger voire dérisoire. Il s'est trouvé des gens pour souligner sa volonté de donner à rire à tout prix de ce monde en occultant les vrais problèmes. C'est vrai et c'est cela aussi l'humour, un simple jeu sur les mots ou sur des situations inattendues qui interviennent dans notre vie comme autant de clins d’œil. Dire que l'humour de Marjan exclurait cela serait assurément voir ses écrits tels qu'ils ne sont pas toujours. Oui l'humour c'est aussi quelque chose de drôle, l'occasion qu'on se donne de dire les choses différemment avec davantage de liberté, d'être davantage primesautier. Il ne faut pas s'en priver. Les textes de ce recueil attestent de ce "parti d'en rire". Les marjaneries savent aussi être cela.

Je le dis d'autant plus volontiers que dans ce recueil c'est un peu ce qui transparaît et qui est souligné par les dessins d'Arfoll dont le personnage favori, le chat, sait à merveille illustrer les situations évoquées dans les textes. Cette collaboration spontanée du dessinateur et du poète enrichit la démarche créatrice, lui donne une dimension visuelle qui n'est pas inutile. Certes de recueil en recueil les deux auteurs donnent à voir, l'un inspirant l'autre, ce voyage commencé il y a bien des années dans cette société humaine qui finalement semble les amuser.


 

L'amitié et l'intérêt qu'Arfoll porte à Marjan se manifeste depuis de nombreux mois par ces ouvrages. Ils sont à l'instigation de l'illustrateur et l'auteur des textes confesse volontiers qu'il n'est pour rien dans ce choix. Il se contente seulement d'enrichir sa bibliographie d'un nouveau titre et ce n'est déjà pas si mal.

Il est vrai que c'est bien son tour, lui qui pendant si longtemps a publié les autres. C'est aussi bien dans son style puisque chaque recueil est diffusé gratuitement dans ses correspondances amicales. Eux aussi sont "Hors commerce" puisqu'il est établi depuis longtemps pour lui que la poésie doit se donner. La forme volontairement dépouillée de la présentation va également dans ce sens.


 

Dans le combat du poète pour faire connaître ses propres textes, les revues tiennent une grande place. Elles permettent cette diffusion peu onéreuse qui précédera peut-être une édition personnalisée. L'attachement que peut avoir un poète à une revue ou cette dernière à un auteur se traduit souvent par la publication de nombre de ses créations. Marjan a bien entendu collaboré et collabore encore à beaucoup d'entre elles. Ses poèmes qui y sont largement publiés reviennent souvent et il est donc loisible au lecteur d'en prendre connaissance et de les apprécier. C'est à cette source qu'Arfoll puise la matière "textuelle" de ses éditions amicales. C'est peut-être un peu dommage car les poèmes qui y sont repris, pour être intéressants n'en sont pas moins connus et parfois déjà publiés dans d'autres recueils.


 

Dans sa longue "carrière" notre ami a bien entendu beaucoup écrit et ce d'autant que sa manière de s'exprimer doit beaucoup à la concision. Il détient donc chez lui de nombreux poèmes anciens qui seraient utilement révélés lors de prochaines éditions amicales d'Arfoll. Je laisse les futurs titres à son imagination débordante qui s'est déjà si bien manifestée et ce d'autant que le pseudonyme du poète se prête facilement au calembour.

C'est une idée du partage qui me plairait bien car moi aussi je souscris à cette affirmation "Encore Marjan, toujours Marjan et c'est épatant!"


 

(c) Hervé GAUTIER

MARJAN!

 

 

N°202 -Août 1998

 

 

MARJAN!

 

Quand le téléphone a sonné, ce jour d'août, j'ai reconnu cette voix familière, plus fatiguée encore depuis ces dernières semaines. C'était celle de Jeanne avec ces mots simples "Marjan est mort". Elle a relaté ensuite comme on le fait en pareilles circonstances les épisodes qui ont précédé sa fin. Tout devenait compliqué avec sa vie au ralenti... Il n'empêche, il n'est plus là. Il est quand même apaisant de savoir que les gens que l'on aime ont quitté ce monde sans souffrir. Il s'est éteint doucement.

 

Nous avons tous connus Marjan, soit personnellement, soit par le biais de son écriture, qu'elle soit littéraire ou postale, car à travers lettres et enveloppes il avait l'habitude de faire partager ses coups de cœur, ses révoltes, son amitié. C'est par ce canal que passait son activité débordante d'écrivain et d'éditeur. C'est vrai qu'il était un épistolier impénitent. Son préposé en savait quelque chose qui déposait chaque jour sa moisson de courrier dans une boîte qui devait bien être la plus grande et assurément la mieux remplie de la rue de la Burgonce à Niort. Les lettres venaient du monde entier et recevaient toutes une réponse.

 

Dans cette chronique comme ailleurs, j'ai souvent parlé de l'importance qu'ont eu "Les feuillets Poétiques et Littéraires" qu'il avait fondés tout comme plus récemment "Le Bouc des Deux-Sèvres" ou "Poètes Niortais et des environs". Toutes ces revues et collections rendaient compte d'une façon désintéressée du bouillonnement poétique contemporain, mélangeant les signatures les plus prestigieuses à d'autres plus modestes, voire inconnues. Elles furent un révélateur et nous sommes nombreux de par le vaste monde à lui devoir quelque chose dans notre démarche créatrice, ne serait-ce que l'envie d'écrire! Désintéressé, il l'était. Il rappelait souvent, non sans humour "qu'il avait laissé souvent des plumes pour celles des autres" et ce n'était pas faux. Il avait sans doute gardé de son ancien métier de typographe cet intérêt constant porté à l'écriture des autres, le besoin de les faire connaître. Il savait aussi le faire bénévolement avec beaucoup d'abnégation puisque ce qui comptait surtout pour lui c'était encourager ceux qui faisaient œuvre d'écriture. Il avait banni de son vocabulaire le mot "exclusion".

 

C'est vrai que tout cela était un peu anachronique dans ce siècle où tout est basé sur l'argent et le profit mais cela faisait partie du personnage. C'était comme cela, il était de ces gens qui s'intéressent aux poètes qui n'ont rien compris au monde d'aujourd'hui et qui croient encore à la beauté des choses et à la bonté des gens. C'est simple, il était l'un d'eux! Comme d'autres mots dans notre langue "poète" est galvaudé, à la fois compliment ou qualificatif compassé, on n'oublie jamais d'y glisser un peu d'ironie. Lui jamais!

 

Il travaillait aussi les mots, comme il l'avait fait toute sa vie, les distillant pour exprimer l'humour, parfois noir d'une situation. Il fut un spectateur attentif et parfois amusé de ce monde. Il fut surtout un observateur de l'âme humaine, rappelant à l'envi que "l'humour est la politesse du désespoir". Son style, bien souvent imité était à ce point original qu'un journaliste ami avait formé le mot "Marjanerie" en son honneur.

On sait depuis les travaux de Freud sur les mots d'esprit que l'humour est le plus sûr moyen d'asséner des vérités qui sont reçues ainsi d'une manière acceptable. On a dit beaucoup de choses là- dessus, sur son rôle social, pédagogique, sur ceux qui le pratiquent comme sur ceux qui en sont les "victimes". Marjan, quant à lui s'est contenté de regarder le monde tel qu'il est avec la bonne foi parfois candide de celui qui ne veut cependant pas s'en laisser conter. Car c'est bien sûr au second degré qu'il fallait recevoir son propos. Si à la première lecture un sourire vous prenait, la réflexion élémentaire qui suivait vous invitait davantage à plaindre cette société. C'était sa façon à lui de "rire d'une situation plutôt que d'avoir à en pleurer". C'est vrai que ce n'était que des mots jetés comme négligemment sur le papier mais qui portaient bien le message qu'ils entendaient transmettre. Derrière la façade du simple vocabulaire, il savait jouer avec les mots, les triturer, les malmener, pour finalement révéler leur sens caché, leurs paradoxes... J'ai, en tout cas toujours été impressionné par la facilité avec laquelle il écrivait et le plaisir qu'il y prenait. On ne dira jamais assez qu'écrire est un plaisir qu'il faut pratiquer sans modération.

 

Il est difficile en quelques lignes si pleines d'émotion d'évoquer la vie d'un homme tel que lui. Il eut ses détracteurs, bien sûr car nous savons bien qu'en ce monde il suffit de vouloir faire quelque chose, de développer une action pour aussitôt s'attirer des critiques... souvent de ceux qui ne font rien et se contentent de regarder. Je voudrais simplement signaler qu'il ne s'est pas contenté de dénoncer et de combattre avec des mots. Pacifiste, utopiste, anarchiste, libertaire sont sûrement des qualificatifs qu'il n'aurait pas reniés. Il était en cela l'héritier de Gaston Couté.

Les mots sont forcément réducteurs et enferment le personnage dans une gangue. Il serait injuste de penser qu'il s'est contenté seulement d'en user. Ce serait oublier un peu vite le militant des "Droits de l'homme", des "Restos du coeur" ou d'"Amnesty International" en faveur des plus démunis ou des prisonniers politiques. Cette action se limitait peut être à des dons pécuniaires mais n'en illustrait pas moins ce que Marjan a toujours voulu défendre : la cause des opprimés, la condition des plus humbles...

 

Quand on parle d'un écrivain, il est presque naturel d'évoquer ses voyages. Ah, les voyages, et l'écriture qui va avec! Pour lui rien de tout cela, il n'a pratiquement jamais quitté Niort. Il avait choisi de peindre la condition humaine et surtout les petites gens, les plus humbles, de dénoncer l'hypocrisie des puissants... Il n'avait pas besoin de courir le monde pour cela, il l'avait sous les yeux, tous les jours!

 

Il a peu parlé de lui et des siens. C'est vrai! Et pourtant quand il a évoqué sa famille, il l'a fait avec tellement d'émotion et hors de son humour habituel que la nostalgie débordait à chaque mot. A mes yeux "Cour Commune" est sans doute sa meilleure œuvre. Ses amis ne s'y sont pas trompés qui ont qualifié nombre des textes qui composent ce recueil de "poèmes d'anthologie". Parmi ceux-ci "Ma Mère" est assurément le plus touchant.

 

On ne le dira jamais assez, nous ne sommes en ce monde que temporairement. Les religions nous promettent après la mort un monde meilleur. Acceptons-en l'augure. Le connaissant un peu, je puis dire qu'il fut une sorte de passager clandestin dans ce voyage sur terre, sur vie. Après quatre-vingts ans qui ont dû lui paraître bien courts, il est parti rejoindre ses copains, Jacques Prévert, Hervé Bazin, Paul Baudenon et combien d'autres. Nul doute qu'ils doivent, s'il y a autre chose que le néant, discuter à nouveau, un calembour ou un bon mot au coin des lèvres ou de la plume...C'est dans ces contrées qu'on a du mal à imaginer qu'il a définitivement "jeté l'encre" comme il aurait sans doute dit.

 

Il nous reste sa mémoire, ses textes dont beaucoup sont inédits. Pour lui faire un dernier salut avant que la terre ne recouvre son cercueil, il y avait un petit groupe que l'intimité réunissait sous ce grand soleil d'Août. Point de cérémonie religieuse ni de protocole compliqué, il n'aurait pas aimé cela. Un peu timidement au début mais surtout sans ordonnancement, des textes de lui furent dits. Malgré la peine que nous éprouvions tous, j'ai eu, à ce moment, le sentiment que ses obsèques n'étaient pas tristes, que ce départ sur la pointe des pieds était comme un de ces clins d'œil malicieux qui adressait souvent à ses amis.

 

Il est donc, à son tour victime de ce mauvais coup du sort qui nous attend tous. Il en avait si souvent parlé sur le ton de la raillerie ou de la révolte qu'elle a fini par le rattraper, cette mort qui ne parviendra pas à nous le faire oublier.

 

Voilà, j'ai, dans cette chronique tellement parlé de l'homme et de son œuvre que j'ai l'impression une nouvelle fois de rabâcher, mais il est bien naturel que cette revue qu'il a suscitée, soutenue et diffusée depuis vingt ans l'accompagne avec ce modeste hommage, ces quelques mots.

 

 

(C) Hervé GAUTIER

Enfin!

 

N° 194 - Janvier 1998

 

Enfin!

 

On dira ce qu'on voudra, mais pour un écrivain la reconnaissance est quelque chose qui compte... même si on a du mal à l'avouer! Elle peut prendre des formes différentes depuis l'aspect commercial jusqu'à l'hommage de ses pairs en passant par la popularité. Archiviste scrupuleux pour tout ce qui le concerne, Marjan collige depuis de nombreuses années articles de presse et témoignages personnels, prix et distinctions, bref tout ce qui est écrit sur son action en faveur de la poésie.

Il va pouvoir désormais ajouter une autre mention à cette collection impressionnante. Il s'agit d'un mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes soutenu à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Metz le 29 Octobre 1997 par Frédéric VIGNALE. Le sujet choisi était :"Naître et être poète : Marjan." Le diplôme a été obtenu avec la mention "Bien". Voici donc notre homme consacré par l'Université.

 

J'ai lu ces quatre-vingts pages d'une traite et avec intérêt car j'ai la faiblesse d'être attentif à tout ce qui est écrit sur Marjan au moins autant qu'à tout ce qu'il écrit lui-même. Il est juste en effet qu' hommage lui soit ainsi rendu lui qui est régulièrement boudé par la presse locale à qui il signale pourtant périodiquement le talent des autres mais qui reste sourde à ses informations. Il est bien loin le temps où Jean Beyt, Delion, Lechantre et Patrick Béguier, journalistes attentifs de Courrier de l'Ouest et de la Nouvelle République rendaient compte périodiquement du fourmillement d'idées et de la créativité qui se donnaient rendez-vous au 166 rue de la Burgonce à Niort. C'est vrai aussi que Marjan est un personnage atypique dans cette ville que l'écriture et la poésie n'intéressent pas à tout le moins quand elles se signalent dans ses murs. C'est là une autre histoire et un autre combat et comme nous le savons, nul n'est prophète...!

Mais revenons à ce travail universitaire.

A part les articles dont il est d'ailleurs largement inspiré rien de semblable n'avait été fait jusqu'à présent. C'était également tentant de parler pour la première fois à l'occasion d'une soutenance de mémoire de Maîtrise d'un auteur vivant et de son action. Il y avait là, certes une originalité mais aussi l'assurance que cette révélation ne prêterait que très peu le flanc à la contradiction. Cela dit j'ai trouvé cette étude bien documentée et d'une grande justesse de ton à la fois dans la forme et dans le fond.

Ce n'était pas facile pour Frédéric VIGNALE de mener ainsi ce travail puisqu'il ne connaissait Marjan que par les textes qu'il a écrits et que par les articles qui lui ont été consacrés. Il est vrai qu'il est aussi un épistolier impénitent et qu'il aime aussi encourager ceux qui écrivent. Alors quand on est soi-même le sujet d'une étude officielle...!

J'imagine bien le travail de dépouillement que Frédéric VIGNALE a dû mener dans l'abondante documentation qui lui était parvenue et je ne suis pas étonné qu'il ait craint un moment d'être lassé par le sujet qu'il avait choisi. Je connais l'importance des textes de Marjan. Les publications s'en sont largement fait l'écho et notre homme détient encore d'autres inédits qui, je ne le dirai jamais assez manquent beaucoup à ceux qui apprécient son style.

Il avait quand même bien choisi car au-delà de la légitime fierté de Marjan qui voyait ainsi reconnue une nouvelle fois et officiellement son action en faveur de la poésie (la sienne et celle des autres comme on le sait!) et au travers de cette correspondance que Frédéric VIGNALE qualifie lui-même de pudique, il a bien du naître quelque chose qui ressemble à de l'amitié entre les deux correspondants. Connaissant le poète niortais, le contraire m'étonnerait. Le rédacteur de cette étude a pu vérifier que ce Marjan, malgré le fait qu'il se déplace peu a beaucoup d'amis, des plus humbles aux plus célèbres et que malgré ses détracteurs nul ne dédaigne ce qu'il fait. Je ne suis pas bien sûr qu'il ait réellement créé une école comme Frédéric VIGNALE ne laisse entendre mais il a assurément été imité dans son écriture comme dans son action puisque notamment l'expérience du Bouc des Deux-Sèvres, revue gratuite (c'est si rare) a largement été imitée.

 

Ce sur quoi je voudrais insister c'est, comme l'a dit un de ses amis, sur cette caractéristique de "rêveur définitif", cette volonté de repeindre en bleu la grisaille qui nous entoure, de préserver cette part de rêve qui nous manque de plus en plus et qui est pourtant si vitale à chacun d'entre nous! Elle s'exerce dans cette écriture si originale qui est le témoin d'un regard acéré sur la réalité des choses, de ce parti-pris d'en rire même s'il y a forcément quelque amertume derrière tout cela. C'est vrai qu'il y a avant tout du rêve dans cette démarche quand malgré l'âge et la maladie, il continue d'écrire avec verve c'est à dire à jeter au vent des mots aussi impalpables que l'air où se lit la révolte contre la condition des plus humbles et contre la mort. Il y a de l'utopie à mener contre cela un combat quand autour de nous s'établissent l'exclusion et la précarité et que de toute manière, simples mortels, nous ne sommes sur cette terre que de passage. Et qu'on ne vienne pas me dire que l'écriture est une quête d'immortalité!

Alors, au-delà de tout ce qui pourrait ressembler à des hommages, je garde toujours en mémoire sa volonté de conserver une âme d 'enfant rêveur. Il l'a d'ailleurs exprimé lui-même et fort joliment par ces mots :"Moi qui au terme de mon automne ne peut encore m'habituer à l'idée d'être une grande personne."

 

(c) Hervé GAUTIER

COUR COMMUNE - MARJAN

 

 

N°120 - Juillet 1992

 

COUR COMMUNE - MARJAN

 

Je ne vous ferai pas l’injure de vous parler du Marjan des marjaneries que tout le monde connaît, de ce Marjan à l’humour noir et acerbe qui rit des choses plutôt que d’avoir à en pleurer. Ce Marjan là nous émeut, c’est vrai mais bien plus émouvant encore est l’homme de Cour Commune qu’on connaît beaucoup moins, bien que ce recueil soit la copie exacte de l’édition originale de 1977.

J’ai déjà eu l’occasion d’écrire qu’il est de ces poètes dont la sensibilité est communicative surtout quand il parle de son enfance et de sa famille. Oh, ce n’était pas une enfance riche, dorée, loin de là! C’était une famille d’ouvriers imprimeurs, ce qu’il sera plus tard, une jeunesse passée dans un quartier pauvre de Niort aux côtés d’autres ouvriers, ceux des ganteries où les femmes lavaient « (le) linge sale des riches ». Une cour commune ce n’est pas précisément un signe d’opulence! « On y accède par un couloir sombre et si étroit que le mur laisse sur les épaules toujours un peu de lui-même ».

« Cour commune de mon enfance où lorsque le temps était à la pluie chacun pestait contre le cabinet du voisin. Il y en avait une demi-douzaine, pas mois »...

Pourtant s’il est né le 3 Avril 1918 (le 1° lui serait peut-être mieux allé?) d’une famille d’origine vendéenne, son père qui reviendra blessé de la guerre était encore au combat. « On a salué mon arrivée à coups de canons de vin rouge jusque dans la tranchée de mon père. » Ce n’était cependant pas la misère « Ma mère me lavait avec Cadum, me nourrissait de Phoscao. Elle me donnait du chocolat Poulain... elle tartinait le pain au beurre d’Echiré » mais « on vivait simplement, on bossait durement ». »Mes enfants, un sous est un sou, disait-elle », et s’il était trouvé sans qu’on en connaisse le propriétaire, il revenait au curé aussi naturellement que cela. Ils étaient des « Gens du petit monde », voilà tout!

 

Ce livre est avant tout dédié à sa mère et on ne peut rester insensible à ce poèmes d’anthologie qu’il lui adresse. « Ma mère en blouse toujours noire, ma mère aux cheveux toujours blancs... ma mère aux mains bourrelées de remords... ma mère à laquelle je suis incapable de dire combien je l’aime, pendant qu’il est encore temps. » Les mots parlent d’eux-mêmes dans leur simplicité, jusque dans l’évocation de sa mort « Ma mère est morte le lundi 4 décembre 1967 dans un bar-tabac ».

L’image du père est forte. Ainsi cet homme « qui n’était pas tout entier » à cause de la guerre, à côté de qui il a vécu et travaillé à l’imprimerie et qui ne croyait pas à son destin de poète a été son modèle et lui a peut-être, à sa façon donné la passion des livres.

Et puis la famille se complète. L’unique grand-mère connue de lui, mais qui était un peu « la honte de la famille »parce qu’elle « travaillait dans la guenille » et qu’elle tirait les cartes... Le jour de sa mort fut l’occasion de sa première bicyclette... Sa tante qui rempaillait les prie-Dieu « pour deux fois rien », qui prisait, « buvait de l’ absinthe le dimanche et gueulait le poing sur la hanche », son vieux cousin allumeur de réverbères du quartier et plus tard son beau-frère (qu’il appelait son frère) mort dans un stalag en 1943. C’est un truisme que de rappeler de la mort est indissociable de l’écriture de Marjan!

Et puis il y a la vie, celle de son quartier, cette « rue de l’orphelinat » où « un ouvrier modèle préféra la crève au renvoi et se pendit ». Les gens de ce quartier ouvrier regardaient de loin les riches et les enviaient peut-être?

Ce livre est aussi l’occasion d’un retour sur soi-même, une sorte d’introspection. Nous retrouvons le petit garçon avide de cinéma et de livres, l’enfant bègue qui aura très tôt des difficultés avec les mots parlés mais »(s’) applique de son mieux à les coucher sur la page blanche. » C’est peut-être à cause de cela qu’il deviendra écrivain! Nous le voyons en classe quand le maître s’endormait et qu’il récitait « ses leçons par coeur » mais qui parfois recevait des gifles « par la main instruite d’un maître de la primaire » quand ce n’était pas « par la main coquine d’une belle rouquine ». Et puis la vie tisse en lui l’amour du travail, des chats, la haine de la guerre...

Il y a toujours dans l’écriture de celui qu’enfant on disait taquin un peu d’humour inévitable, pas des marjaneries mais cette manière bien à lui de faire un bras d’honneur à la mort qui nous attend tous et qui pour lui est une obsession.

Je l’ai dit certains textes de ce livre son émouvants mais puisqu’il s’agit d’une réédition, il aurait été bon qu’il fût complété et enrichi d’autres textes qui pourtant sont écrits.

 

© Hervé GAUTIER

POUR NE PAS OUBLIER MARJAN.

 

 

N°213

Novembre 1999

 

 

 

POUR NE PAS OUBLIER MARJAN.

 

Cela fait plus d’une année qu’il nous a quittés. Dans les revues que je reçois, ses poèmes se font rares, inexistants même. Dans Niort, sa ville qu’il n’a jamais quittée, que reste-il vraiment ? Son nom sur une plaque de rue, une exposition prévue de longue date qui tarde à être organisée et qu’on repousse de plus en plus, son nom qui peu à peu s’efface… Il aimait la vie et se battait contre la mort en une lutte dérisoire que son cœur fatigué rythmait de ses essoufflements. Nous sommes tous mortels, n’est-ce pas ?

 

Ce n’est pas grand chose qu’une pensée furtive pour ceux qui ne sont plus mais grâce à la vigilance des vivants, ils ne sont pas tout à fait morts. C’est là un hommage fugace, presque inutile, car chacun a ses préoccupations, dit-on !

Que reste-t-il de lui? Des milliers de poèmes disséminés aux quatre vents des revues qui le publiaient et auxquelles il participait. Le simple fait de voir son nom au sommaire d’une publication française ou étrangère l’enchantait. C’était son côté adolescent qui s’émerveillait de tout, qui croyait tant à la force de l’amitié, qui savait être généreux même si parfois cela laissait place à la déception. Qu’importe, il continuait à écrire, à publier les autres surtout dans une sorte d’incompréhensible action de vulgarisation qu’il tenait sans doute de son ancien métier d’imprimeur.

Il faisait partie de cette grande confrérie des brasseurs de mots, des sculpteurs de vent que sont les poètes. Il était de ceux qui, inlassablement noircissent des pages blanches, pour se prouver sans doute qu’ils existent, pour le craquement de la plume ou le feulement de la mine sur le papier ou assurément pour répondre à cette implacable inspiration qui, lorsque parfois elle trouble leur nuit ou leur tranquillité et qu’ils y répondent transforme quelques instants de leur vie en moments d’exception.

Il était à la fois tout cela et bien davantage encore, parce que l’écriture est pauvre quand il s’agit d’évoquer pleinement un homme tel que lui. Je ne le fais pas uniquement au nom de cette grande amitié qui nous unissait, mais aussi, sans doute, parce que dans ma vie le devoir de mémoire a pris, ces dernières années une dimension personnelle. La mort, il est vrai, marque notre condition humaine de son sceau définitif. De son vivant, il était aussi attentif à la trace laissée par ses amis disparus.

Son humour était une arme contre la mort, et malgré ce combat perdu d’avance, je puis témoigner qu’il l’a bien moquée, comme si tout cela n’était malgré tout qu’une vaste comédie, que notre passage sur terre n’était qu’un moment sans grande importance mais que tout homme a cependant le devoir de marquer le plus honorablement possible et pendant lequel il faut impérativement être soi-même !

Ce dont je voudrais me souvenir aussi, c’est de son combat en faveur des petites gens dont il faisait partie. Il savait toutes les souffrances endurées par les pauvres, par cette classe ouvrière dont il était issu et dont il a si bien parlé. C’était, il est vrai plutôt celle des années 30-40 que celle des 35 heures et de l’informatique, mais il faut lui rendre cet hommage qu’il avait su, lui, se souvenir de ses origines et y avait puisé une grande partie de son inspiration.

Je n’oublierai pas non plus le défenseur des droits de l’homme, de ceux qui sont emprisonnés pour leurs idées. Là aussi était son combat. Il était un humaniste, libertaire, attentif aux autres, en perpétuelle révolte contre la misère et l’injustice. Il ne se rangeait jamais du côté du plus fort.

 

Depuis plus d’un an, nul ne reçoit plus le Bouc des Deux-Sèvres dont il avait fait revue fétiche. Elle avait des défauts, certes (tout est perfectible en ce monde !), mais elle existait et beaucoup lui rendaient hommage et célébraient le formidable optimisme de son unique et désintéressé animateur. C’est qu’il était seul et s’entendait bien avec lui-même. Il en avait toujours été ainsi au cours de son impressionnant parcours d’éditeur et d’animateur de revues.

Il avait accueilli, surtout au sein des Feuillets Poétiques et Littéraires  de nombreux auteurs, des célèbres comme des inconnus et il a été à l’origine de vocations d’écrivains par ses seuls encouragements. C’est que le mot exclusion, surtout quand il s’appliquait à l’écriture et à la créativité des autres ne faisait pas partie de son dictionnaire.

 

Voilà donc ces quelques mots dérisoires tracés en sa mémoire et confiés à ce réseau internet dont je n’appréhende pas bien les ramifications mais qui justifie encore plus aujourd’hui le nom de cette Feuille Volante.

 

©Hervé GAUTIER

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