Max Gallo

L'OUBLI EST LA RUSE DU DIABLE – Max Gallo

N°650– Juin 2013.

L'OUBLI EST LA RUSE DU DIABLE – Max Gallo- XO Éditions.

En cette trente troisième année d’existence de « La Feuille Volante », j'écris ici avec plaisir, puisqu'il s'agit d'un ouvrage de Max Gallo, ce qui en sera probablement un des derniers articles.

Cette autobiographie, puisque c'en est une, dédiée comme il se doit à la mémoire des siens, s'ouvre sur la citation de Rigord, un moine de l'abbaye de St Denis en 1207 qui nous rappelle que seuls meurent et vont en enfer ceux que les vivants oublient. C'est une tentation bien grande, surtout quand on a réussi, de retracer son itinéraire intime pour sa famille ; son cas a évidemment valeur d'exemple pour la communauté. Que Max Gallo s'attelle à ce travail a au moins l'avantage d'offrir au lecteur un témoignage sans fard puisqu'il prend la peine de nous parler de lui-même, enfin ! Il nous avait habitués aux vastes fresques historiques, à l'évocation des grands hommes et même à des fictions remarquables mais il se cachait habilement derrière sa plume alerte. Ici, à plus de 80 ans, après une impressionnante bibliographie, il accepte de se livrer simplement et son écriture devient pour lui catharsis. Fils d'ouvrier immigré italien, il ne pouvait qu'être promis à un métier manuel ; il sera agrégé d'histoire, député de Nice, sa ville natale, ministre de François Mitterrand, éditeur, écrivain à succès, académicien... Une véritable ascension sociale, un authentique destin, un pur produit de la République qu'on aime donner en exemple, une vraie volonté de s'affranchir d'un certain déterminisme social [« Et pourquoi pas d'Académie française? » lui avait répondu un Haut-fonctionnaire à qui il venait d'avouer son ambition pour l'agrégation et pour l'écriture, lui le modeste salarié, fils d'un immigré italien]. Un beau parcours en tout cas ! Cela autoriserait sans doute que l'auteur fît son propre panégyrique, sculptât sa propre statue, devînt son propre thuriféraire ! Eh bien pas du tout et même au contraire.

Ce fut une enfance heureuse dans une famille prolétaire où on parlait encore l'italien, entre une mère attentive et parfois un peu abusive et un père animé d'idées révolutionnaires, au milieu d'un racisme ordinaire, mais marquée par une extraordinaire volonté d'être français. Il mêle à son quotidien des moments de la grande histoire, la guerre, l'occupation, la Libération, fait vivre dans son récit des quidams qui jettent à leur tour un regard critique sur leur temps. Fils d'ouvrier, on le destinait naturellement au cambouis et à la sueur mais il y préféra l'odeur des livres et l'amour de l'étude. Avec une écriture simple, sans fioriture, fluide et agréable à lire, Max Gallo déroule sa vie pour son lecteur devenu confident, raconte ses illusions, ses échecs, ses envies, ses éveils, ses prises de conscience, ses convictions, son parcours politique loin du dogmatisme et de l'ambition calculatrice, sa volonté de ne jamais rien tenir pour acquis. Son mariage fut un échec et se termina par une séparation dont il se remit mal. Il n'oublie pas ses fêlures et ses failles, les événements qui bouleversèrent sa vie... Quand pour lui le succès commençait à se manifester, qu'il se construisait peut-être des châteaux en Espagne, qu'il était tout disposé à se laisser griser par le succès, aveugler par la réussite, dévorer par l’égoïsme, sa fille Mathilde se suicide. Elle avait 17 ans ! Il est impossible de vraiment survivre à un tel événement, on y perd souvent sa vie, sa raison, sa foi et pas mal de ses certitudes. Il trouva sans doute dans cette mort qui aurait pu l’anéantir et au-delà de cette culpabilisation judéo-chrétienne, une raison supplémentaire de poursuivre une vie prometteuse. L'abondance et la richesse de ses œuvres sont sans doute un hommage à cette jeune fille morte, l'écriture, une thérapie dans ce qui devenait de jour en jour un mal de vivre de plus en plus prégnant.

J'ai souvent dit dans cette chronique combien j'aime lire les biographies. Celle-ci, peut-être plus intime que les autres m'a passionné. J'ai découvert un homme qui, malgré sa réussite, ne cache rien de ses fragilités ni de ses contradictions et le fait simplement, mène son chemin en gardant à l'esprit autant l'exemple de sa parentèle modeste que les maximes de grands penseurs, avec cette belle et émouvante écriture que j'ai toujours appréciée. J'aime aussi qu'il ne soit pas naïf et porte sur la politique, sur la gauche en particulier et même sur l'espèce humaine, un regard critique et sans indulgence.

Max Gallo qui, avec ses mots rend hommages à ses morts, sa fille, sa mère, son père, craint peut-être qu'on l'oublie après sa disparition. Homme de lettres qui la pratique si heureusement et qui a si bien servi notre belle langue, il sait mieux que personne que l'écriture est un extraordinaire support de la mémoire, plus sûr en tout cas que l'habit vert d'Immortel qu'il porte désormais. Dans son cas, il n'y a donc aucun danger.

© Hervé GAUTIER - Juin 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com









LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Aux armes citoyens- 1793-1799) Max GALLO

 

N°392– Janvier 2010.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Aux armes citoyens- 1793-1799) Max GALLO – XO Éditions.

 

C'est un peu comme si la mort de Louis XVI avait donné le départ d'une vague d'exécutions entre révolutionnaires. Les royalistes veulent venger la mort du Roi et rétablir la monarchie, les émeutes de la faim et de la misère attisent pillages et meurtres et, à l'extérieur, c'est la première coalition qui menace la République. Les espoirs de paix et de bonheur suscités par la Révolution tardent à se concrétiser. On défend la propriété privée, on stigmatise les possédants, le prix des denrées monte, la monnaie se dévalue et la peur de l'étranger va croissante. La misère s'installe durablement et avec elle l'insécurité. La Vendée se soulève au nom de Dieu, pour le Roi et avec le soutien des aristocrates. La guerre se développe à l'intérieur comme à l'extérieur du pays et la trahison menace la Révolution. C'est la Terreur qui oppose les révolutionnaires les uns contres les autres, la haine est partout le peuple en souffre, et il a faim.

 

On assassine Marie-Antoinette, mais Marat trouve la mort sous le couteau de Charlotte Corday, les passions révolutionnaires se déchaînent, les procès redoublent, les massacres sont quotidiens, on tue au nom de Dieu et de la liberté, on prône la Vertu et l'Être suprême mais on foule aux pieds les grands principes de la Révolution, le pouvoir est divisé, incapable de gouverner, le coup d'État politique est permanent qui un jour porte un homme au pouvoir et le lendemain à la guillotine. L'insurrection est décrétée, et «  la loi des suspects » encourage la délation, les citoyens deviennent des fanatiques, ivres du « sang des hommes » qui coule comme un long fleuve à Paris, en Vendée et dans tout le pays malgré les appels à la clémence.

 

Tout le monde a peur de la dictature. Des hommes disparaissent et d'autres se révèlent qui imprimeront leur marque à l'histoire. La machine à tuer s'est emballée mais après la mort de Robespierre, elle semble être apaisée.

Pourtant l'opinion publique s'inquiète devant la montée du chômage, une nouvelle société apparaît, plus frivole, plus riche, plus contestataire que les vieux révolutionnaires. Aux frontières, la France n'est plus menacée et l'insurrection vendéenne a trouvé une issue. Une époque s'achève et une autre commence mais des troubles éclatent toujours et le peuple espère un homme providentiel, un sauveur. Napoléon Bonaparte attend patiemment son heure! Ses victoires militaires l'ont rendu populaire dans l'armée puis dans l'opinion et face à la montée des royalistes, à la corruption et à l'enrichissement des Directeurs, au fossé qui chaque jour se creuse entre le peuple et les dirigeants et qu'il ne peut ignorer, il apparaît comme un homme nouveau, ambitieux et déterminé à qui le pouvoir ne peut pas échapper. Il saura saisir sa chance, manipuler les hommes et les événements de manière à assumer son destin personnel.

 

Comme dans le premier volume, l'auteur nous montre, sous la forme d'une grande fresque, cette période mouvementée et autodestructrice. Il le fait en donnant la parole à un homme du peuple, le libraire parisien, Ruault, qui survit presque miraculeusement à ce chaos de mort. Il est un témoin d'exception pour le lecteur.

 

Comme toujours, sous la plume de Max Gallo, l'Histoire, c'est passionnant!

©Hervé GAUTIER – Janvier 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Le Peuple et le Roi - 1774-1793) Max GALLO

 

N°391– Janvier 2010.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Le Peuple et le Roi - 1774-1793) Max GALLO – XO Editions.

 

Nous sommes au matin du 21 janvier 1793, oui, nous y sommes, et Louis XVI, redevenu Louis Capet va être guillotiné. Comment en est-on arrivé là alors que le règne de ce roi avait commencé sous les meilleurs auspices et que 4 ans auparavant, ce même peuple qui maintenant vient assister à son exécution le célébrait encore et le reconnaissait pour un bon souverain?

 

C'est vrai que pour lui, les choses avaient plutôt mal commencé. La fin du règne de Louis XV, son grand-père, avait été désastreuse et le Trésor était exsangue, la réforme de Maupéou a échoué et le soutien aux États-Unis d'Amérique s'est, plus tard, révélé couteux. D'autre part, Louis a toujours existé dans l'ombre de son frère aîné, le Duc de Bourgogne, qui malheureusement décède en 1761. Louis, Duc de Berry, futur Louis XVI, qui faisait la désolation de son grand-père, se retrouve donc Dauphin de France, mais on ne lui a rien appris de ce métier de Roi qu'il va devoir exercer. Il est en effet plus manuel que politique et fort mal préparé à ses fonctions, même s'il est animé des meilleurs intentions, ouvert aux idées nouvelles et favorable à une réforme des institutions, à l'instauration de davantage de libertés, d'égalité et de tolérance ...

Il est marié à Marie Antoinette, l'Autrichienne, frivole inconséquente et dépensière. On se méfie d'elle à cause de ses origines et donc de ses éventuelles trahisons. A la cour, on se gausse de lui, à cause de son mariage qui tarde à être consommé, à sa descendance qui vient enfin, mais surtout parce qu'il est inquiet, taciturne, indifférent, hésitant sur les grandes décisions à prendre qui engagent les affaires du royaume, sur la nomination des ministres, mais préfère se consacrer à la géographie, à la menuiserie, au travail du fer... Le peuple est écrasé d'impôts, les mauvaises récoltes entrainent des émeutes de la faim, la révolte gronde... Le peuple ne pourra longtemps se contenter des pamphlets de rues et le roi est partagé entre les promesses de son sacre, ses traditionnels soutiens et sa volonté de réformateur.

Il se sait protégé par Dieu, croit à l'amour de son peuple malgré la haine témoignée à la reine et les bruits sur les licences et des déficits de la Cour. Puis les choses se précipitent, les régiments se mutinent, on prend la Bastille et pourtant le peuple, si hostile aux aristocrates, tient à son roi même s'il n'y a plus d'État, si l'ordre public n'existe plus, si la France entière s'enflamme, si l'anarchie s'installe et si l'on tue aveuglément. Pendant que la révolution prend pied, Louis tergiverse ou décide de ne rien voir, s'enfuit pour, dit-on, rejoindre l'armée des émigrés, signant ainsi son arrêt de mort, coiffe le bonnet rouge et multiplie les attitudes et des déclarations contradictoires. Le peuple versatile l'acclame ou le conspue suivant les circonstances, ce qui achève de déstabiliser ce monarque sans caractère et maintenant sans appui.

Des personnalités se révèlent qu'on retrouvera bientôt dans la tourmente qui se prépare... Seule une guerre pourrait renforcer le pouvoir royal mais, la Patrie étant proclamée « en danger », c'est une guerre civile qui se prépare contre le roi, qui annonce sa déchéance, son arrestation, son procès, sa mort... La peur s'installe et la France est menacée par l'armée prussienne autant que par les troubles intérieurs qui sèment la suspicion et la mort. Le sang recouvre le pays mais la victoire de Valmy vient consolider la Révolution. Celle de Jemmapes suivra bientôt. On bannit la royauté et on installe la République. Elle représente une véritable avancée politique, un progrès! Elle servira de modèle aux autres pays.

La misère est là, pourtant, qui après l'avoir engendrée peut avoir raison de la Révolution. La seule réponse semble être la mort du Roi. Elle est donc votée. Le roi est dans sa trente neuvième année!

 

J'avoue que j'avais gardé de cette période mouvementée de notre histoire des souvenirs bien scolaires. Avec ce livre facile à lire et instructif, ils ont été heureusement renouvelés. L'auteur y conte, au jour le jour, et en faisant référence au roi, à ce qu'il voit et à ce qu'il entend, à ce qu'il fait, à ce qu'il dit, avec parfois des détails révélateurs et étonnamment précis, la douloureuse histoire de ce souverain, pas vraiment fait pour cette fonction, que les événements n'ont pas servi et qui a eu le malheur de régner dans une période troublée et propice au changement qu'il n'a pas su maîtriser.

 

©Hervé GAUTIER – Janvier 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

VICTOR HUGO - Tome I : Je suis une force qui va -Tome II : Je serai celui-là !

 

 

N° 242 –Août 2002

 

VICTOR HUGO – Tome I : Je suis une force qui va… ! –Tome II : Je serai celui-là !

Max GALLO.

 

A Gide à qui on demandait quel était le plus grand poète français, il répondait « Victor Hugo », mais ajoutait aussitôt, non sans une certaine perfidie « Hélas !», comme si, dans son esprit la quantité l’emportait sur la qualité !Susceptibilité d’auteur, peut-être ? Qu’importe… mais nous sommes nombreux, anciens élèves de l’enseignement secondaire à en vouloir un peu à ce grand homme (et à d’autres aussi d’ailleurs !) ne serait-ce que parce que l’éducation nationale, sous couvert d’éduquer notre mémoire imposait qu’on apprît de la poésie, qu’on retînt par cœur des vers sans pour autant connaître l’auteur. Victor Hugo était du lot !

 

Il n’empêche, la personnalité de cet homme, sa vie au quotidien vue par Max Gallo, humaniste et écrivain ne pouvait que m’intéresser et faire de moi un lecteur attentif tant Hugo fait partie de notre patrimoine national !

Dans un style simple, agréable, pédagogique même, il nous présente l’homme, nous dit que son enfance fut difficile entre un père militaire, éperdument amoureux d’une mère que pourtant il finit par délaisser au profit d’une maîtresse officielle, les absences paternelles qui lui firent connaître, aux côtés de sa mère, la solitude et sinon la pauvreté, à tout le moins la précarité !

L’enfant vécut mal la séparation finale de ses parents, leurs déchirements. Ses études en pension, sa santé fragile, la concurrence avec ce frère aîné qu’il dépassera bientôt... Il puisa dans ces épreuves prématurées le besoin d’écrire, de même que dans l’amour naissant qui deviendra une véritable passion pour Adèle qu’il épousera.

 

Puis ce sera le divorce de ses parents permis par le Code Napoléon et les vicissitudes financières de son père, tantôt comblé d’honneurs, tantôt en demi-solde. Il en souffrira autant que la présence de cette marâtre à qui il oppose sa mère aimante et dévouée. A travers cette femme bafouée, il fait l’apprentissage du mariage, à travers l’itinéraire du père, celui de la vie en société. Il se souviendra plus tard de ces deux exemples surtout lui dont la vie matérielle dépend déjà de sa plume, du talent, mais pas encore du génie !

 

La vie est une chose bien étrange. On s’y accroche, le plus souvent en jurant qu’elle est belle et qu’elle mérite d’être vécue au point qu’on la traverse comme si on était immortel alors que la mort nous guette et que le quotidien se charge de nous donner des leçons. Hugo n’échappera pas à cette condition humaine qui souvent fait qu’on suit l’exemple pourtant combattu de ses propres parents.

 

Le père était volage, le fils lui ressemblera, multipliant les aventures amoureuses mais conservant son épouse Adèle qu’il continue d’aimer passionnément, même s’il la délaisse au point qu’elle aille chercher dans d’autres bras cet amour que son mari dispense si largement à ses maîtresses, Juliette Drouet et combien d’autres… Ses nombreuses amours sont bourgeoises, aristocratiques, ancillaires ou vénales, mais Victor, plus que son père sans doute ne pourra jamais se passer des femmes, de leurs corps, du plaisir même fugace qu’elles lui donnent et y compris dans un âge avancé, il aime toucher, voir, pénétrer ces femmes au point qu’il note sur son carnet chaque passade en latin ou en espagnol avec des précisions sibyllines et bien peu poétiques, et parfois le prix qu’il a payé pour cet égarement. (Lui qui prétendait que ces notes étaient destinées à des ouvrages à venir, on imagine la jubilation de Gallo d’avoir, peut-être su les déchiffrer !) C’est que, l’ayant connu, il sait ce qu’est la nécessité et comprend ces femmes mais son besoin priapique le pousse parfois vers le quartier des prostituées !

 

C’est que l’homme attire les femmes. Il les lui faut toutes (¡Todas !) et il en aura beaucoup ! Elles s’offrent à lui, malgré leur jeune âge, leur condition d’épouses, leur rang social, leurs opinions politiques…Et dans l’ombre de son ménage officiel se tient toujours Juliette Drouet qu’il n’épousera jamais mais qui lui restera fidèle au point de risquer sa vie pour lui, de le suivre dans son exil, d’être sa copiste, son amante… Il la séquestre pour mieux l’aimer, pour mieux la garder pour lui seul et elle acceptera sans ciller la loi de cet homme. Elle sera sa chose oh combien consentante parce que simplement elle est aussi amoureuse de lui que lui d’elle ! Quand Hugo sera veuf, Juliette deviendra sa compagne « officielle », gérante de sa fortune, mais, peut-être davantage qu’Adèle, elle sera plus prévenante, plus jalouse, plus inquisitrice même ! Elle l’aime, le sait infidèle, lui rappelle ses devoirs et même la simple décence, mais il y a entre Hugo et les femmes une envie plus forte que l’amour, un besoin charnel. Presque au pas de la mort, il ressentira cela comme une vitale nécessité !

 

L’épouse « officielle » ferme les yeux sur les égarements de son mari, même s’il compte et lui dispute parfois l’argent qu’il lui donne ! C’est qu’il n’oublie pas les premières années, les mansardes et les appartements exigus. Malgré la richesse et la gloire qu’il connaître ensuite, il se souviendra toujours de la condition des pauvres, les défendra, leur viendra en aide, sera, dans son œuvre le témoin de ce prolétariat que la monarchie et l’empire bafouent, humilient et à qui ils refusent la liberté !

 

C’est que Hugo, dont le seul métier est d’écrire veut réussir, et pas seulement en littérature. Déclarant qu’il veut « être Chateaubriand ou rien », il mêle dans ce vœu les Lettres et la politique. Pour cela, il recherche l’appui et l’amitié des grands. Certains la lui accordent sans arrières-pensées, tel Théophile Gautier qui illumina de sa présence « la bataille d’Hernani », d’autres seront plus tièdes comme Sainte-Beuve à qui son épouse semble accorder ses faveurs mais qui ne sera jamais vraiment un soutien pour lui ! Quand celui dont les mots coulent des mains comme l’eau d’une fontaine publie un livre, il recueille souvent des compliments mais les palinodies, les railleries, les quolibets de ceux qu’ils croyaient siens se manifestent parfois au grand jour. Dans la force de l’âge, il réagit, s’emporte, mais la vieillesse le rend fataliste. Pourtant il vit et comme le fait si justement remarqué Max Gallo, «  Écrire, c’est comme respirer, quand on s’arrête on meurt ! » Il vivra longtemps, lui a qui on peut appliquer cette phrase de Voltaire. Sa seule force c’était sa plume qui « [avait] la légèreté du vent et la puissance de la foudre ».

 

Grâce à ce formidable don d’écrire, cette inspiration qui le réveille même la nuit, il pèse sur le cours des choses, obtient des grâces, des amnisties pour les condamnés à mort, pour les insurgés de la Commune… Mais cela ne lui suffit pas, il voudrait être Pair de France, le roi l’élèvera à cette dignité, en fera son confident, son conseiller. Un poste de ministre est à sa portée, mais l’affaire ne se fait pas. Pourtant, il sait qu’il ne fera avancer les choses que par la politique. Cela ne l’empêche pas d’hésiter un temps entre la royauté et la République mais quand c’est l’Empire qui se présente, celui de « Napoléon le petit », il s’exile à Guernesey. Pour lui, il n’y a qu’un Napoléon, Bonaparte, qu’un Empire, le Premier ! Et quand il s’agira de se battre, il le fera avec les pauvres, avec le peuple !

 

Pourtant, même comblé d’honneurs, de réussite sociale, de richesses, même élu (de justesse) à l’Académie Française, il reste un homme d’action et quand le monde bouge autour de lui, il défend les pauvres mais combat l’anarchie, se fait le défenseur de l’ordre. C’est peut-être une contradiction, mais au moins il agit selon son cœur, il fait ce qui lui semble être son devoir. Comme tout homme, il est à la fois ambitieux et pusillanime. Il se veut un homme d’action, alors qu’il est surtout un homme de paroles. Il voudrait être vertueux, mais les femmes l’obsèdent. Il se voudrait généreux (il l’est parfois), mais compte comme s’il avait peur de manquer, il voudrait être socialiste et révolutionnaire mais son ambition politique le pousse souvent au conservatisme et quand il est l’élu de la droite, il n’a de cesse de réclamer une politique de gauche. Il est richissime, mais réclame le corbillard des pauvres pour son enterrement qui pourtant l’emporte au Panthéon ! Il combat l’hypocrisie, mais applique rarement ce principe à sa vie privée. C’est que l’homme ne laisse jamais indifférent, qui dénonce, déclenche la haine autant que l’admiration. Il est un homme libre !

 

Il est des êtres qui semblent portés leur destin sur leurs épaules au point que leur vie ne peut se dérouler en dehors d’eux. Hugo est de ceux-là. Il y a eu sa vie, longue, admirable et mouvementée, mais surtout, il y a la mort, moins la sienne que celle de ceux qui l’entourent surtout quand le cours des choses s’inverse et qu’on porte en terre un parent plus jeune, son frère, ses deux fils, sa fille, son premier petit-fils, son autre fille, morte-vivante enfermée dans un asile d’aliénés… Il va tenter d’apprivoiser cette mort qui dès lors ne lui fait plus peur. A Guernesey, il correspond avec l’au-delà. Il va la combattre par l’écriture, par le corps des femmes, par cette extraordinaire vitalité et longévité qui a non seulement fait de lui un « immortel », mais qui, selon le mot de Malraux, a « arraché quelque chose à la mort . » Il sent la sienne s’avancer à travers des signes, des coups frappés dans la nuit et qui le réveillent…

 

Il est des livres qu’on oublie en les refermant. Ces deux tomes, pour moi ne sont pas de ceux-là !

Dans cette œuvre magistrale, le portrait de Hugo nous est brossé jusque dans ses moindres détails. Si Max Gallo reconnaît la grandeur et les mérites de l’homme de plume, de cœur et d’action, il n’en note pas moins ses contradictions sans oublier qu’il a été aussi un précurseur politique, demandant l’abolition de la peine de mort, rêvant des États-Unis d’Europe avec pour langue officielle le français. C’est peut-être un peu à lui à qui pensait Aragon quand plus tard il a écrit « Rien n’est jamais acquis a l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur… » et c’est peut-être en écho que lui a répondu. Jean Ferrat «  Le poète a toujours raison, qui voit plus loin que l’horizon et l’avenir est son royaume… »

 

Je ne suis qu’un simple lecteur, mais ces deux volumes ont réconcilié le distrait potache du fond de la classe que j’étais (il y a bien des années) avec « le plus grand poète français », parce qu’ici et grâce à cette œuvre, j’ai rencontré un homme, tout simplement.

 

© Hervé GAUTIER 

 

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