Ramon Sender

L’EMPIRE D’UN HOMME – Ramon Sender

 

N°299– Mai 2008



L’EMPIRE D’UN HOMME – Ramon Sender – Éditions Actes Sud

Roman traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

 

 

 

C’est d’une bien «ténébreuse affaire » dont nous parle Sender. Dans une petite contrée espagnole on retrouve un homme disparu depuis bientôt quinze années à cause d’un pressentiment inexpliqué, et qui vivait solitaire dans la montagne. Tout porte à croire qu’il s’agit de Sabino, pauvre hère qui serait mort assassiné depuis longtemps mais dont on n’a jamais retrouvé le cadavre. De ce meurtre on a accusé Juan et Vicente dont les aveux ont été obtenus avec zèle par le brigadier de la Garde Civile locale et avec des méthodes héritées de l'inquisition.

 

L’instruction quelque peu courtelinesque le dispute à l’imagination de l’avocat de la défense pour expliquer les circonstances de cette affaire. Les deux prévenus ont fini par avouer tout et n’importe quoi, pourvu qu’on les laisse en paix. Ils sont donc devenus deux assassins et ont fait pour cela quinze années de prison. Tout cela sur fond politique où, dans un petit village, les Libéraux s’opposent aux Conservateurs, dans une lutte d’influence où l'Église prend ses marques, s’allie à la force, pourvu que les apparences soient sauves, l’ordre public sauvegardé, et la religion maintenue dans son autorité morale.

 

Mais voilà, ce Sabino, mort depuis quinze ans, refait son apparition à la surprise générale au point qu’on se demande s’il ne s’agit pas de son fantôme et les femmes, mères ou épouses, laissent leur empreinte dans ce drame fait de fantasmes populaires et de croyances d’un autre âge au point que de vieilles querelles, où l’honneur familial et la moralité sont mis en cause, vont se réveiller et trouveront leur épilogue « sur le pré ».

 

Je remarque qu’à l’heure où l’on revient enfin à une compréhension et un apprentissage plus traditionnel de la grammaire française, ce texte est restitué en français avec un grand respect de la concordance des temps chère aux Espagnols

LE ROI ET LA REINE – Ramón Sender

 

 

 

 

N°517 – Avril 2011.

LE ROI ET LA REINE – Ramón Sender – Éditions Attila.

Traduit de l'espagnol par Emmanue Roblès

 

Ce roman qui a l'origine avait été publié en 1955, fait l'objet d'une réédition, enrichie de dessins d'Anne Careil.

 

Cette histoire commence d'une manière assez inattendue. La jeune Duchesse d'Arlanza est complètement nue dans la piscine de son palais madrilène. Entre Romulo, son jardinier, mais elle néglige de se couvrir le corps au seul motif qu'il n'est qu'un simple domestique et surtout pas « un homme ». Le lecteur mesure ainsi, dès les premières lignes le ton de ce roman, l'image d'une société espagnole d'un autre âge. Le lendemain, le 13 juillet 1936, José Calvo Sotelo, chef du parti anarchiste est assassiné. C'est le point de départ du soulèvement franquiste et le début de la sanglante guerre civile qui va déchirer le pays.

 

Le mari de la duchesse, officier d'artillerie dans le rang des nationalistes rejoint son poste mais retrouve son épouse nuitamment dans leur demeure où la duchesse s'est cachée. Après la réquisition de son château par les républicains et la nomination de Romulo comme gardien des lieux, le duc est livré et tué. La duchesse, pétrie de convictions surannées, semble étrangère aux bouleversements du dehors, continue de regarder son jardinier comme un domestique, de se recommander à Dieu et d'attendre l'intervention du roi Alfonse XIII. Les visites nocturnes du duc qu'il prend pour un autre amant, rendent Romulo jaloux. Ainsi cet homme du peuple, devient-il, par hasard et compte tenu des circonstances, l'égal de ses anciens maîtres, du moins le pense-t-il ! Cependant, compte tenu de l'amour qu'il croit porter à la duchesse, il se met en devoir de la protéger, même contre les « rouges » dont il fait pourtant officiellement partie. Avec sa complicité, elle reste cloîtrée dans le donjon du château sans que les miliciens en sachent rien et lui bénéficie d'une grande liberté à l'intérieur de ces lieux dont il a la charge. Il joue pourtant un double jeu et choisit, par amour pour cette femme, un camp auquel il n'appartiendra cependant jamais. Il accepte par avance de prendre sur lui l'assassinat du capitaine républicain dans lequel il n'est pour rien pour sa seule raison que la duchesse le lui demande. Il fait d'ailleurs disparaître le corps pour qu'elle ne soit pas inquiétée. Quand il sent qu'elle peut le dénoncer en échange d'un sauf-conduit qui la sauvera, il accepte ce sacrifice et attend patiemment la mort. C'est aussi cette même mort qu'il va chercher au front en s'engageant, un peu comme si elle devait le délivrer de cette emprise qu'a sur lui la duchesse tout aussi bien qu'elle allait l'élever au-dessus de sa condition.

 

Pourtant, c'est un peu comme si les événements extérieurs étaient presque secondaires au regard des relations quelque peu ambiguës qui s'établissent en lui (le roi) et elle (le reine). Elles sont faites de fantasmes et de mort, d'attente et de fuite, de fols espoirs et de projets surréalistes... C'est, dans ce microcosme, un huis clos, qui figure une sorte d'unité de lieu, que se déroule ce combat inégal. Le personnage de la duchesse, qui est à ce point immatériel qu'elle ne porte même pas de prénom, est à la fois fantasque, détaché de la réalité, ambigu aussi. Quand son mari meurt, elle se donne à Estéban, un Donjuan cynique et égoïste qu'elle a pourtant toujours regardé comme « le Diable » alors qu'elle songe plutôt à se servir de Romulo comme d'un instrument. Elle est, pour ce dernier, un « rêve », une illusion inaccessible et, quand elle s'enfuie, Romulo se répète à l'envi « Elle m'attend quelque part ».

 

C'est une espèce de jeu de miroirs, une valse-hésitation entre eux, un drame où les dialogues sont réduits au minimum et où s'opposent deux êtres à la personnalité différente, un maître et un esclave. Et pourtant la duchesse ne cesse de descendre des étages à l'intérieur du donjon où elle s'est réfugiée, alors que son jardinier tente de prendre de l 'ascendant sur cette femme qui l'impressionne. Il ne ressent aucune peine pour la mort de son épouse tuée dans un bombardement fasciste et accepte même que la duchesse revête ses vêtements pour passer inaperçue dans sa fuite.

 

Il y a aussi des personnages secondaires, Elena, le nain qui bizarrement porte un nom de femme qui mène un combat contre les rats, comme Romulo le fait contre lui-même. Il peut représenter un danger pour le jardinier mais dès lors qu'il sent que la duchesse est morte, il cesse de le craindre. Esteban qui est seulement évoqué représente le côté bestial et érotique de l'amour, Romulo incarnant son aspect idéalisé. Cette idéalisation est fondée sur la vision fugitive de la nudité féminine, complète au départ puis limitée à un bout de sein à la fin. Les marionnettes ont un rôle révélateur dans ce récit, celui peut-être du chœur dans le théâtre grec, celui assurément de l'espèce humaine qu'elles représentent. Chaque marionnette est un homme qu'on peut aisément manipuler et c'est à l'une d'elle que l'auteur laisse le dernier mot : « acta est fabula » !

 

Ce texte est illustré de dessins dus à Anne Careil qui soulignent bien le thème traité : la danse d'Eros avec Thanatos !

 

Je continuerai à m'intéresser à cet auteur qui avait déjà retenu mon attention [la feuille volante n° 299 -Mai 2008]

 

 

©Hervé GAUTIER – Avril 2011. http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 

 

 





 

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