Sophie Chauveau

Noces de charbon

La Feuille Volante n° 1148

NOCES DE CHARBON Sophie Chauveau – Gallimard.

 

Quand on parle anniversaire de mariage, les noms qu'on donne aux « noces » varient entre la fragilité, la douceur, la fragrance, la richesse et la solidité, une manière hypocrite de plus de présenter cette institution comme agréable et résistante. Tant mieux pour ceux à qui ça a réussi, tant pis pour les autres. Les noces de charbon n'existent pas mais c'est pourtant lui, ou plus exactement la mine, qui, en soixante huit ans va réunir ces deux familles du nord de la France et de quelques autres, qui n'avaient pourtant rien de commun entre elles, d'un côté des mineurs pauvres, de l'autre des directeurs, les nantis, les riches. A l'époque, un peu avant la Grande Guerre, la mine c'était « Germinal », avec son travail inhumain, les accidents, les grèves réprimés par l'armée, la silicose, la souffrance et la mort prématurée et par-dessus tout ça l'omniprésence de l’Église et son dévastateur message culpabilisant, face aux puissances de l'argent.

 

Entre les mariages d'amour et les adultères, les réussites sociales et la désinvolture des enfants de famille, l'argent qui est pour les uns si rare et pour les autres le moyen de paraître, de frimer, de s'offrir tout ce qu’ils veulent, les crises économiques, les guerres, l'Occupation avec son lot de Résistants et de collabos, les espoirs envolés, le sens du commerce des uns et paresse des autres, la bigoterie et les mondanités, les mésalliances et les mariages de raison, la vertu et les vices, les enfants légitimes et adultérins avec même une ascendance juive occasionnée par un amour passionné, la conscience de classe et la volonté d'échapper à sa condition, l'auteur déroule la vie de ces hommes et de ces femmes qui ont fait l'histoire familiale tout au long de ces années. Ce n'est peut-être pas un hasard si, dans cette galerie de portraits, c'est Nadine qui a retenu vraiment mon attention. D'ailleurs c'est elle qui fera la jonction entre les Proust et les Simenon, ces deux familles qui n'avaient aucune chance de se rencontrer et de s'unir. Elle commence à m’intéresser à partir de la Libération quand elle s'étourdira dans ce Paris libéré de l'après-guerre, dans le tourbillon germanopratin de ses seize ans avec les Existentialistes et les nuits du « Tabou ». Elle est une jeune fille délurée aux origines incertaines, en mal de repères familiaux qui balade son désespoir dans une liberté toute neuve. Pierjac est le type de snob mondain sans envergure ni intérêt mais le hasard, ou le destin, va les réunir. Ce mariage, qui n'est que la conséquence du traditionnel accident d'une future naissance non désirée, on ne sait plus s'il s'agit d'une mésalliance, la famille d'anciens mineurs qui épouse celle des Charbonnages, ou un bon coup réalisé par une fille pour se faire épouser par un fils de famille ! Le personnage de Sophie aussi retient mon attention, l'histoire de sa famille et la sienne propre sont sans doute les ressorts cathartiques de sa démarche d'écriture et en cela aussi ce roman m'a intéressé.

 

Pour écrire une saga il faut avoir du souffle et notre auteur n'en maque pas pendant ces 68 ans que dure son récit sans que l'ennui se soit insinué dans ma lecture. Elle y ajoute un humour discret et ce n'est pas fait pour me déplaire. Heureusement elle a eu la bonne idée de joindre un arbre généalogique pour aider le lecteur à s'y retrouver dans ces familles dont les destins s'entrecroisent. Il n'est pas de trop ! A titre personnel, mon expérience ne m'a pas donné une bonne image de la famille. J'ai été rassuré (un peu) de voir que je n'ai pas été le seul à pâtir de l'inconséquence des autres.

 

Le style est agréable et facile à lire. Ce livre a été pour moi un bon moment de lecture. Je continue avec plaisir la découverte de cette auteure rencontrée un peu par hasard.

 

© Hervé GAUTIER – Juin 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La fabrique des pervers

La Feuille Volante n° 1143

LA FABRIQUE DES PERVERS – Sophie Chauveau – Gallimard.

 

Tout commence par le courrier d'une lectrice à destination de l'auteure à propos d'un de ses romans et il n'est, pour une fois, pas question du traditionnel débordement de mièvres flagorneries cependant fort appréciées des écrivains, mais au contraire révèle une parenté entre elles. Cette correspondance démasque également un tabou familial : l'inceste. Sophie Chauveau comprend alors que, dans cette famille, elle n'est pas le seule à avoir subi cette opprobre qui détruisit son enfance et son adolescence. Par une curiosité sûrement moins malsaine que les agissements hypocrites de cette parenté, elle entreprend d'en dresser l'arbre généalogique, de répertorier tous ceux qui, dans sa parentèle se sont rendus coupables de cette horreur. Ainsi, sur quatre générations, dresse-t-elle la liste de ces pervers qui s'attaquèrent aux enfants de leur propre famille pour assouvir leurs vices cachés, avec la complicité de leurs proches. Elle remonte jusqu’à 1870 quand les Parisiens furent contraints de manger les animaux du Jardin des Plantes, ce qui fit la fortune épicière d'Arthur. Avec son épouse Eugénie, ils seront les fondateurs de cette lignée qui comprendra vite que l'argent permet tout et que l'hypocrisie bourgeoise jette un voile pudique sur les moindres débordements familiaux. Puis la Grande Guerre, l'Occupation avec son inévitable marché noir et les trente glorieuses ne feront qu'enrichir les descendants. Elle n'en finit pas de faire l'inventaire des amants, des maîtresses, des enfants illégitimes ou adultérins, des coucheries à l'intérieur de la famille, de la pratique de l'échangisme, des attouchements et des caresses, des viols, de la pédophilie, de petits arrangements avec la morale et la loi pourvu que les apparences soient sauves et que l'oubli vienne recouvrir tout cela du moment que ça ne sort pas de la famille ! Et chaque génération reproduira le modèle, victime puis bourreau, héritière de cette « maudite molécule familiale ». La cécité, le silence, le déni seront la règle et tout cela restera tabou surtout si la religion, la maladie et la mort s'en mêlent. Le plus étonnant c'est que les conjoints, forcément au courant, n'ont rien dit, inconscience, complicité ou volonté de ne rien voir ? Dans l'exploration de cet arbre familial, l'auteur découvre que certains transhument et exportent même à l'extérieur leurs propres perversions. Que reste-t-il aux enfants ainsi abusés, sinon le divan du psy puisqu'il développent eux-mêmes de la culpabilité ? Dès lors, parler devient impossible et quand ils osent le faire la réparation judiciaire est impossible du fait de la prescription. D'ailleurs la famille est un tel symbole qu'il est parfois impossible de dénoncer l'inceste. Reste le pardon, mais c'est une autre histoire qu'on n'est pas obligé de trancher ;

Dans ce catalogue d'horreurs familiales, je m'attendais à ce qu'elle avoue faire partie de cette « fabrique de pervers ». Non seulement elle ne le fait pas, mais s'en exclut, se pose en réaction face à cette lignée malveillante. Si elle en avait fait partie, on aurait salué son courage d'avoir parlé, on l'aurait absout à cause de la génétique, de l'atavisme familial, du mauvais exemple que le destin vous pousse malgré vous à reproduire. Il n'en est rien et l'écriture est sans doute pour l'auteur une forme de catharsis. Elle se présente au contraire comme une mère aimante, soucieuse de ses enfants, c'est à dire l'exact contraire de ce lignage de tordus, en tout cas une femme qui, pour la première fois, a osé parler alors que la plupart ont observé un silence coupable. Elle soulève également des interrogations intimes : A-t-elle éprouvé du plaisir, de la jouissance à ces attouchements, pourquoi s'est-elle laissée faire, a-t-telle aimé cet homme qu'elle me parvient pas a appelé « papa », comme un père ou comme un bourreau, cela a-t-il impliqué chez elle une forme de frigidité et d'impossibilité de reconstituer à son tour une vraie famille sans rejeter, même inconsciemment, son mari , peut-elle pardonner… ?

A force de chercher des explications, d'analyser, d'excuser peut-être cette perversion familiale et surtout paternelle, l'auteure finit par ressentir une forme de culpabilisation. J'avoue, à titre personnel, que parmi toutes les épreuves que la vie envoie à chacun d'entre nous, ce vieux réflexe judéo-chrétien revient à chaque fois. Je me suis toujours attaché à le combattre parce qu'il ne correspond à rien d'autre qu'à une longue tradition de responsabilisation personnelle héritée de la religion chrétienne et qui ne repose sur rien d'autre que sur cette volonté, de la part de la religion ou du pouvoir politique, d'asservir l'autre pour mieux le manipuler. Elle a été simplement une victime comme c'est souvent le cas dans ce genre de famille où on a pris grand soin de faire prévaloir les apparences trompeuses et d'accuser à tort des innocents pour mieux s'innocenter soi-même.

Ce n'est pas le premier livre sur ce sujet mais l'auteure a le courage de secouer le cocotier et de révéler ces perversions familiales. Elle le fait avec un texte simplement et parfois crûment écrit, dénonçant un père exhibitionniste, brutal et pervers, une mère soumise, frustrée, irresponsable et hystérique puis un oncle et un parrain du même tonneau. Ce récit autobiographique fort dense pose beaucoup de questions. L'auteure a le courage de s'attaquer à la famille, cette institution qu'on a longtemps présentée comme un pilier de la société et qui, en tant que telle, ne pouvait qu'être que vertueuse et ne pouvait donc pas souffrir de critiques. L'inceste fait partie des tabous familiaux dont on ne parlait jamais surtout dans les couches aisées de la société. Elle remet en cause le sacro-saint amour parental comme s'il était une chose incontestable, à jamais gravée dans le marbre. Heureux ceux qui ont eu des parents « aimables » c'est à dire dignes d'être aimés, respectés, honorés.

Et l'inceste n'est malheureusement pas la seule déviance qu'on peut reprocher à la famille !

 

© Hervé GAUTIER – Juin 2017. [http://hervegautier.e-monsite.com]

LA PASSION LIPPI – Sophie Chauveau

 

 

 



N°535 – Juillet 2011.

LA PASSION LIPPI – Sophie Chauveau – Folio.

 

Nous sommes le 2 février 1414 et Cosme de Médicis règne sur Florence, la ville des fleurs, cette cité de Toscane au doux nom de femme qui rayonne déjà sur l'Europe entière. Ce prince puissant aime s'habiller simplement mais aime aussi s'entourer d'artistes. En ce jour, sa route va croiser celle d'un enfant qui dans une ruelle de la ville sculpte la poussière. C'est Filippo Lippi , un inconnu, un orphelin qui, il le vérifie tout de suite, excelle dans la peinture, sans jamais l'avoir apprise. Cosme le confie donc à celui qu'on appellera plus tard Fra Angélico, pour un apprentissage qui va durer six ans et pendant lesquels l'enfant sera confié aux bons soins des Carmes. Il n'aura donc plus à mendier ! Dans ce couvent, il se révèle pieux, son maître fait de lui un bon peintre, mais le séminariste se révèle aussi assidu au bordel ! C'est que son ordre n'est pas strict et il est le protégé de Cosme ! Il aime la peinture au point qu'il vole les couleurs... mais c'est pour décorer le lupanar où il a ses habitudes. Il est pauvre et peintre mais ressemble à un ange, c'est sans doute ce qui fait de lui le favori des prostituées chez qui il se réfugie volontiers, mais cela ne l'empêche pas de prononcer ses vœux. Il sera donc Fra Filippo Lippi, mais en apparence seulement.

 

Pourtant, soumission, abnégation, abstinence, pauvreté et charité sont exactement le contraire de ce qu'il est et de ce qu'il veut devenir demain. Il mentira donc toute sa vie et comme apparemment Dieu a agrée ses vœux, il sera un homme avant d'être un serviteur de Jésus. Il est sensible à la beauté des femmes et professe volontiers que si Dieu a créé le plaisir c'est qu'il a été voulu par Lui et donc qu'il est divin. Il se vautre dans le stupre et fait désormais fructifier son talent un peu dans les chapelles... mais surtout en décorant les lupanars ! C'est certes incompatible avec son état, et cela indispose son protecteur, mais il peint si bien !

 

Celui qui, en bon élève, avait copié ses maîtres veut maintenant leur voler leur talent et leur style. Ses condisciples Masaccio et Masolino l'ont beaucoup influencé, en peinture seulement. Il aime tellement les prostituées qu'il prête leurs traits et leur beauté à la vierge Marie, un comble !

 

Le destin de Lippi épouse celui de Cosme son protecteur mais son âpreté au gain fait de lui un habile négociateur de ses œuvres puisqu'il a fini par découvrir son propre style et qu'il est désormais regardé comme « grand peintre ». Son talent artistique, son parti-pris de faire payer ses clients pour sa prestation intellectuelle, sa promotion dans la hiérarchie ecclésiastique, suscitent pas mal d'inimitiés mais une banale histoire de contrat non rempli lui vaut la prison et le supplice de l'estrapade qui peut compromettre son avenir en lui brisant les mains. Heureusement il s'en sort mais c'est pour mieux retomber dans ses vices ! Florence est, comme Venise, une république qui fonctionne grâce à la délation. Dans la Sérénissime, c'est la « Boca del leone » qui recueille les dénonciations. Ici c'est la « Tambulazione » qui veille et fait de lui un exilé. Lui qui fréquentait volontiers les prostituées vient de tomber éperdument amoureux d'une nonne vierge, Lucrezia Buti, qu'il prend comme modèle de Madone... et qu'il va engrosser et dont il veut garder l'enfant. C'est un peu le remake de l'Annonciation. Il n'y aura que le pape, sur intervention de Cosme, son éternel protecteur, pour les relever de leurs vœux, faire d'eux des laïcs à condition qu'ils se marient et élèvent chrétiennement leur enfant. Après quelques périodes de sécheresse, les commandes affluent, ce qui lui permet d'élever dignement sa famille et de l'agrandir, sans oublier cependant de retomber dans ses vieux démons du vice, de la débauche. Il aura pour élève Botticelli.

Il vit de son art, c'est un artiste reconnu et non plus un simple artisan, protégé des Médicis, Cosme et maintenant son fils Pierre. Heureusement pour lui, Filippino, son fils aîné a des dispositions pour la peinture. A la mort de son père, c'est lui qui terminera les fresques de la cathédrale de Spolète.

 

 

Tel est donc le fabuleux parcours de Lippi, tout à la fois voyou, ivrogne, libertin, jouisseur et peintre génial (1406-1469) que l'auteur, en quatre saisons, évoque magistralement pour son lecteur. Elle le plonge dans l'ambiance de ce siècle d'exception, dit de « la première renaissance » où cohabitent la ferveur religieuse et la débauche, la beauté et la trahison. C'est passionnant !

 

 

 

©Hervé GAUTIER – Juillet 2011.http://hervegautier.e-monsite.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 

 

 





 

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