Alexandre JARDIN

Chaque femme est un roman

N°929– Juin 2015

 

Chaque femme est un roman - Alexandre Jardin - Grasset.

 

Le titre ne pouvait que m'attirer comme m’attirent le femmes dont je ne suis que l'admirateur lointain et jamais le complice. Il n'empêche, chaque femme est unique et, plus que les hommes, chacune porte en elle quelque chose d’irremplaçable « un tremplin vers le fabuleux » selon l'auteur de ce roman. Ce n'est certes pas valorisant pour moi mais, maladivement timide, je ne suis pas un « donnaiolo » comme disent les Italiens qui s'y connaissent en matière de séduction. C'est peut-être à cause de cela que j'ai ouvert ce livre, en me disant que j’apprendrai sûrement quelque chose, même si, en cette matière sans doute plus que dans d'autres, il ne manque pas de matamores pour se vanter de ce qu'ils n'ont pas fait. Nous sommes dans un roman, c'est à dire dans un monde parallèle où tout n'est pas forcément comme dans la vraie vie, alors restons-y.

 

J'ai retrouvé ici, et avec plaisir, le verve de cet auteur que j'apprécie. Je veux bien que nous soyons dans un roman (en fait une succession de nouvelles mais cela ne change rien) où il faut enjoliver les choses, mais je n'ai été que très modérément convaincu par les histoires racontées. Je sais que les séducteurs existent, que leur vie, (et leurs exploits) sont avérés et que notre littérature s'est nourrie de leur exemple vrai ou inventé. Le don Juan est le personnage idéal, celui que tout homme rêve d'être, celui à qui tout réussi et dont toutes les femmes songent avec envie. Sauf que bien souvent cela n'existe pas ou peu. J'aime bien les rodomontades d'Alexandre Jardin, ses hâbleries, son style jubilatoire, mais franchement je me suis un peu ennuyé à la lecture parfois fastidieuse de ce catalogue de conquêtes avouées, surtout qu'il a la manière de laisser penser que tout cela n'est que la face visible de l'iceberg. A croire qu'il n'y a eu pour lui que le sexe dans la vie. Ce n'est pas que j'en sois jaloux, sûrement pas, mais cette énumération de femmes qu'il a glissées dans son lit, ce catalogue d'amoureuses qui apparemment n'attendaient que lui pour jouir d'une toquade m'a un peu agacé. Je veux bien qu'il puisse être l’héritier d'un atavisme familial, mais quand même ! C'est certes bien écrit et je l'apprécie pour cela mais pour le reste, j'ai complètement décroché. Et puis il y a toujours cette tentation d'en rajouter un peu avec peut-être le risque d'en faire trop. Parfois il avoue que tout cela n'est que fantasme et je reste confondu entre la nécessité du rêve que nous portons en nous (et qui s'applique surtout à la conquête de femmes), cette volonté d'être un autre, ne serait-ce qu'une fois et cette nécessité pour l'écrivain de surfer sur la vague de l'inspiration, de la titiller, de la violenter même, de transformer la réalité toujours un peu morne en un moment forcément érotique, contempteur de la morale et des bonnes mœurs où je vois une manière talentueuse de se démarquer du quotidien. Quant aux autres histoires d'amour improbables et toujours merveilleuses, je veux bien les croire puisque le hasard, les hommes (et les femmes surtout) ont assez de talent pour bousculer un peu le monde. Au fond, lui-même ne dit pas autre chose « Je resterai toujours un farceur, méfiant à l'égard du fumet des mots... Au fond, je ne fais confiance qu'au réel. Il ne faut pas croire aux livres. ». Je veux bien que la folie existe, qu'elle puisse croiser le talent, mais de là, pour un lecteur (une lectrice?) à entrer de plain-pied dans une fiction et y croire aussi dur que la réalité, je ne suis plus très sûr. Et puis j'ai toujours été interrogatif devant la rencontre d'un homme et d'une femme et me suis toujours demandé comment cela se conclurait, par un salut amical et un éloignement sans que rien en se soit passé ou par une histoire d'amour pas forcément durable. Ce recueil de nouvelles m'a un peu paru être un festival de vanités, encore eut-il, mais à la fin seulement, l’honnêteté de confesser les blessures qui ont laminé son ego.

C'est bizarre, mais dans cette longue liste de femmes, j'ai été beaucoup plus sensible à celles avec qui il n'a pas couché (sa mère, son éditrice(?), sa prof de maths, une amie lesbienne…) qui furent pour lui autant de boussoles plutôt que des exutoires, des guides plutôt que des thuriféraires aveuglées et des admiratrices enamourées. Là, à mon avis, il a été convaincant. Quand il propose de rire de tout au lieu sans doute d'avoir à en pleurer, tant le monde extérieur et quotidien est triste et déprimant, là, je le suis volontiers, même si j'ai peu d'aptitudes pour cela.

 

Après tout, le titre le laissait penser, qu'est ce que le roman sinon le domaine de l’imaginaire, même s'il enfante parfois une réalité excitante, et je dois avouer que moi aussi, souvent je me laisse tenter, tant le monde qui m'entoure est décevant.

 

Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

DES GENS TRES BIEN

N°928– Juin 2015

 

DES GENS TRES BIEN - Alexandre Jardin - Grasset.

 

Est-il de secret mieux gardé qu'un secret de famille, un événement, une personnalité qui resteront inconnus des descendants au seul motif que de cela, au sein de la parentèle « on en parle pas » surtout si on doit rattacher tout cela aux heures sombres de notre histoire nationale ! Dès la première phrase il n'y a pas d’ambiguïtés « Mon grand-père, Jean Jardin, dit le Nain jaune, fut, du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943, le principal collaborateur du plus collabo des hommes d’État français : Pierre ­Laval, chef du gouvernement du maréchal Pétain. Le matin de la rafle du Vél' d'Hiv, le 16 juillet 1942, il était donc son directeur de cabinet ; son double. Ses yeux, son flair, sa bouche, sa main. Pour ne pas dire sa conscience.» . Il y avait bien eu de la part de Pascal Jardin, le fils de Jean, une tentative d'éclaircissement et ce fut « La guerre à Neuf ans »(1971) qui fit un peu trembler son père. La publication du« Nain Jaune » (1978) donnait du même père un portrait plus édulcoré, accommodant et attachant, qui n'avait pas paru convaincant au petit-fils, Alexandre qui voit là un « tour de passe-passe insoutenable » et qui en remet une couche, pas vraiment dans le même sens. Malgré l'attachement qu'il a pour sa propre famille, Alexandre, apporte des précisions que l'auteur du « Nain Jaune » ne pouvait ignorer. Il prend peu à peu conscience de ces réalités, lui qui à quinze ans admirait aussi son grand-père sans rien connaître de son passé vichyssois. Taire de tels faits ne sert à rien sauf si ce mutisme qui ainsi perdure devient un poids trop lourd à porter. L'espèce humaine n'est pas composée que de brillants modèles et prendre le risque d'explorer son propre univers familial, de secouer l'arbre généalogique, expose à bien des désillusions. Quand il a choisi de parler de son père, Pascal Jardin dit « le Zubial », Alexandre l'a fait sur le registre du fils meurtri par la mort prématurée d'un être excentrique, solaire et dont il ne se remet pas. Pour Jean, le grand-père c'est autre chose. On n'est responsable que de soi-même et surtout pas de sa parentèle. Les frasques dont la famille Jardin fut familière, celles de sa grand-mère dite « l'Arquebuse », l'épouse de Jean, de son père et de sa mère ont été mises sur le compte d'un art de vivre plutôt marginal mais présentées par Alexandre sur le registre de la légèreté et de l'adultère. Cela il pouvait parfaitement l'accepter. En revanche, le parcours de Jean était nauséabond, homme de l'ombre et de la collaboration, celui de la rafle du Vel d'Hiv qu'il ne pouvait ignorer, et ce malgré la légende tissée par lui-même de son vivant. Cette rafle l'obsède tellement qu'il va jusqu'à mettre en garde son grand-père contre cette « fracture dans sa vie » dans une scène improbable et surréaliste. En écrivant ce livre l'auteur dit « vouloir purger son ADN », pour lui, pour ses enfants, cesser de vivre dans la cécité. Pourquoi pas après tout ? Mais est-ce bien certain puisqu'on camoufle souvent sous des motivations familiales feintes des préoccupations personnelles et on peut parfaitement imaginer que des familles qui portent un nom de « collabo » notoire souhaitent vivre normalement au nom de l'oubli et de la non-responsabilités des erreurs d'un aïeul. Personnellement, j'ai toujours combattu cette culpabilité qui veut qu'on batte sa coulpe au nom de je ne sais quelle pseudo-morale judéo-chrétienne et qu'on s'accuse de tout les malheurs, surtout quand on n'y est pour rien. Je ne perds pas de vue non plus que cette culpabilité affichée fait partie du discours convenu de tout héritier du catholicisme, même s'il n'en a pas conscience ou s'il le refuse.

 

Cette période de notre histoire, pas si lointaine d'ailleurs, a révélé des hommes peu scrupuleux qui, sans cela eussent connu l'anonymat. D'autre part le monde des hommes politiques, fait de tractations, de compromissions, de trahisons, des ces petits et grands arrangements avec la réalité et la vie, se conjugue assez mal avec la mémoire, se cache souvent sous la mauvaise foi, et sous la vérité « officielle », gravée dans le marbre et qu'il ne convient pas de bousculer. Non seulement Jean échappa adroitement à la purge de la Libération puisque, prudent, il avait eu soin d'expurger les archives du moindre bordereau portant sa signature, connut une carrière de financier occulte des partis politiques, droite et gauche confondues, de la IV° et de la V° Républiques mais mourut dans l'impunité en 1976, non sans avoir habillement préparé une éventuelle défense jusque dans les moindres détails. Elle ne servit cependant pas. Il ne fut pas le seul et ces « grands commis de l’État », ces Talleyrand, ces funambules qui en firent autant, eux qui eurent le talent et la chance de servir plusieurs régimes parce qu'on avait opportunément fait disparaître les archives et qu'on avait choisi de recouvrir certaines de leurs actions du voile d'un silence complice. Le livre révèle d'ailleurs des vérités connues depuis longtemps mais adroitement occultées, sur nombre d'hommes politiques célèbres et qui ont habillement survécu à cette page noire de notre histoire... et sont devenus des ministres gaullistes. Il était possible de soutenir que Jean Jardin ait été un fonctionnaire intègre et loyal au pouvoir politique, qu'il ne savait rien de la destination des trains de la mort non plus que du sort de ceux qui y étaient transportés, bref faisait partie des « gens très bien » de cette époque mais son poste de directeur de cabinet de l'omnipotent Laval ne peut soutenir cette affirmation. L'auteur conclut un peu malgré lui que, compte tenu des préoccupations quotidiennes et alimentaires d'alors, le rafle du Vel d'Hiv ait pu passer inaperçue. Il est vrai aussi que suivant l'époque, l'idée qu'on se fait du bien, même de parfaite bonne foi, est fluctuante et changeante en fonction des événements. Il note que l'entourage des gens qui ont connu cette « éminence grise » tentèrent, même longtemps après sa mort, de le dédouaner de l'antisémitisme de règle à l'époque, de présenter le nazisme comme un idéal auquel on pouvait adhérer sans avoir pour autant le sentiment du péché. En attaquant le grand-père, (« génétiquement catholique, il fut ce qu'on appelle une conscience dérangée par une morale exigeante »), qui n'était sans doute pas exempt de tout soupçon dans son passé vichyssois, et sans vouloir remettre en cause sa démarche courageuse, n'en fait-il un peu trop dans l'exploration de la boue fangeuse de sa généalogie ? C'est en tout cas courageux de faire une telle démarche forcément contestée dans son lignage. Éprouve-t-il un besoin de repentance très à la mode ou le rachat d'une part d’ombre qu'il ne pouvait garder pour lui ? Il est écrivain et, à ce titre on peut penser qu'il a trouvé là, sur le registre de « famille je vous hais » toujours payant, un thème récurrent et juteux. Il est en effet légitime d'avoir des comptes à régler avec sa propre famille, au moins le fait-il sans le masque du roman où s'agitent souvent des personnages cachés. Les mots sont son matériau et pour lui aussi l'écriture peut avoir un effet cathartique. Je ne suis pourtant pas fan des romans d'amour ni les fictions à l'eau de rose mais je ne déteste pas non plus l'authentique s'il est servi par le talent. Qu'il sorte d'un long déni familial ne me gène, au contraire ! Je suis donc prêt à suivre Alexandre Jardin sur ce terrain, lui qui portait sans doute ce passé comme un poids et le camouflait comme il le pouvait, confessant : « J'ai appris à paraître gai. A siffloter pour échapper au chagrin. Jusqu'à en écrire des romans gonflés d'optimisme ». J'ai peut-être tort mais je choisis de le créditer de la bonne foi. 

 

J'ai, depuis longtemps écrit dans cette chronique, le plaisir que j'ai à lire Alexandre Jardin pour sa verve, son humour, ses rodomontades, pour son talent d'écrivain. Il m'est arrivé cependant, n'ayant rien d'un thuriféraire, de mâtiner ces éloges à propos d'un de ses romans en particulier. La lecture de ce livre, même si elle m'a rendu un peu dubitatif, m'invite à découvrir une face caché de cet écrivain et sa démarche courageuse ne fera pas de moi un contempteur de plus dans la polémique qu'il a allumée. Après tout Alexandre Jardin a parfaitement le droit de changer de registre surtout si sa démarche lui permet de se libérer un peu du poids d'un passé peut-être trop lourd à porter. J'ai donc lu ce récit passionnant de bout en bout, le texte à au moins l'avantage d'être bien écrit même si le ton est forcément différent de celui des autres romans. Il m'a permis de connaître un peu mieux l’écrivain et de découvrir que toutes ces fanfaronnades cachaient en réalité quelqu'un d'angoissé par ce passé familial. Je n'ignore certes pas que c'est le propre du créateur artistique que de cacher sous des dehors différents ce qu'on ne veut pas voir ou pas avouer. Je le confesse bien volontiers que je n'avais pas saisi cela à la lecture du « Zèbre » que j'avais bien aimé, mais je lui sais quand même gré d'avoir en quelque sorte fendu l'armure et de faire acte, non de repentance(il n'y est pour rien) mais de vérité. Il tire d'ailleurs pour lui-même et pour son lecteur la leçon de ces « gens très bien », nazis, vichyssois qui se présentaient pourtant sous des dehors respectables que cachaient une réalité moins reluisante. Est-ce par hasard, par amour ou inconsciemment en réaction contre ce passé qu'il a choisi sa deuxième femme dont les origines ont quelques marques de judéité d'ailleurs contradictoires (« Les gènes d'une grand-mère dont les papiers d’identité affichaient le tampon rouge JUIF et ceux d'un père prénommé Philippe (comme Pétain) né en 1942 … à Vichy ») ? Il met aussi en garde contre l'islamisme qui actuellement mine nos sociétés occidentales, s'engage personnellement dans le monde associatif en prônant la lecture, ce qui est une autre manière de bousculer un peu les choses.

 

Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

Le Zubial

N°927– Juin 2015

 

Le Zubial - Alexandre Jardin - Gallimard.

 

Alexandre Jardin poursuit son travail autobiographique. Ce nom bizarre, ce sobriquet, c'est celui de Pascal Jardin, donné par ses enfants. « C'était son nom de père comme d'autres ont un nom de scène »[nous ne saurons cependant pas la véritable signification, le sens caché de cette appellation familiale, mais après tout peu importe].

 

Sous la plume de son fils, Alexandre, il prend la dimension non de la statue de commandeur qui aurait tout aussi bien pu être la sienne mais au contraire la figure tutélaire d'un extravagant au sens plein du terme, familier de la démesure, du bizarre, de l'insensé. Pour nous en convaincre, l'auteur énumère force exemples où ce père de famille joue sa vie, et celle des siens, sur un coup de tête devant une table de casino, en conduisant à 140 à l'heure sur une route départementale les yeux fermés ou devant une femme qu’il entend conquérir. Ce fut, semble-t-il un amant d''exception et sans doute bien au-dessus de tout ce que le monde peut compter de Don Juan et de Casanova puisque, 16 ans après sa mort et chaque année, la plupart de ses anciennes maîtresses se réunissaient, autour de son épouse pour une messe en sa mémoire dans une église parisienne ou cette main anonyme qui, chaque année, à la date anniversaire de sa mort, fleurit sa tombe. C'est l'apanage de ceux qui ont fait rêver les vivants (les vivantes) que de pouvoir le faire même après leur mort ! Il avait en effet une attirance pour les femmes, celles des autres en particulier, mais aussi la sienne qui lui donna quatre héritiers. Il la trompa certes abondamment mais ne la quitta jamais et, selon Alexandre, elle ne fut pas non plus en reste mais demeura à ses côtés parce qu’elle avait sans doute compris la vraie nature de cet homme et eu le tact de en pas s'en offusquer. La liberté qu'elle réclamait pour elle était en quelque sorte la réponse de celle qu'elle lui consentait. Il voulait être cet éternel amant comme d'autres veulent rester enfants. Il était capable de faire n'importe quoi pour passer d'une maîtresse qu'il abandonnait ensuite, à une autre tout aussi inconnue parce que sa vie c'était avant tout séduire les femmes qui ne demandaient que cela. L'une d'elles croisait-elle son regard, il commettait ainsi n'importe quelle excentricité pour attirer son attention, la séduire et faire de ces instants une fête. Quant à elles, qu'elles soient riches ou modestes, aristocrates, bourgeoises, plébéiennes ou simples prostituées, cela leur laissait des souvenirs qui parfois les faisaient pleurer. Leurs larmes étaient autant d'hommage à cet homme qui ne pouvait pas laisser ceux (et surtout celles) qui le croisaient indifférents. II ne craignait pas, de son vivant, de bousculer toutes les convenances et même tous les tabous pour entrer dans le lit d'un femme, surtout si elle était mariée ou se livrer, en présence de sa famille aux pires absurdités qui eussent pu contrarier durablement son unité, son existence et sa pérennité. Si on en croit l'auteur, il avait l'art de se mettre dans des situations où l'irrationnel le disputait à l'excès ! Personnage solaire, il ne se trouvait bien qu'avec le gens qui partageaient sa nature exceptionnelle. Il est présenté en effet comme un homme qui avait la liberté chevillée au corps, comme d’ailleurs le talent qui ne s’arrêtait pas à l’écriture de romans ou de scénarios de films même si la mémoire collective n'a pas vraiment retenu son nom. Cet étonnant amoureux de la vie a voulu, comme souvent les gens de sa carrure, la consommer par les deux bouts ce qui le précipita plus vite que les autres dans l'au-delà mais aussi dans l'oubli. Il eut, comme le dit son fils « élégance de mourir jeune »(46 ans), trait d'humour qui cache mal son chagrin de son fils de l'avoir perdu à 15 ans, en pleine adolescence. Au moins cet homme eut-il la chance de ne pas se voir vieillir. Mourir jeune, même si cela bouleverse et révolte ceux qui l'aiment et lui survivent presque malgré eux, a au moins l'avantage pour le principal intéressé de le faire entrer de plain pied dans la légende familiale qui parfois déborde sur l'extérieur. Cela fige aussi définitivement les rapports père-fils parfois difficiles et ouvre largement la porte à l’imagination, aux fantasmes. Quoi d’étonnant dans ses conditions que le fils veuille marcher sur les traces de son père et la truculence de son style, dont j'ai souvent parlé dans cette chronique et qui fait, à mes yeux, l'intérêt de ses livres, en est la marque. Il tire sans doute cela de ces histoires, le plus souvent apocryphes, que Pascal leur racontait. Elles attestaient de cette imagination féconde qui fut la sienne, qui transformait la réalité la plus banale en moment d'exception, la repeignait en bleu en la semant de strass, pourvu qu'elle brille ! Pourquoi le faisait-il ? Sans doute pour être original, pour se singulariser et suivre la pente naturelle de sa personnalité qui le poussait à l'excès en tout, pour être différent des gens qui répètent à l'envi que « la vie est belle » sans être capable vraiment s'en persuader ! Elle ne l’était peut-être pas assez pour lui puisqu'il la titilla en permanence en lui donnant le corps des femmes pour décor. C'était sûrement bien autre chose qu'une simple démarche de jouisseur, peut-être une manière d'affirmer qu'on recherche quelque chose qu'on ne trouvera probablement pas mais qui assurément existe dans la complexité et dans la diversité de la vie et qu'il est urgent de la rechercher. Différer son entrée dans l'âge adulte en se lovant dans le giron chaud de l'enfance était probablement son plus urgent souci. Cette quête vaut bien la peine qu'on la mène tant il est vrai qu'elle est elle-même porteuse d'autre chose qu'on peut parfois appeler « merveilleux ». Portait-il en lui des blessures à ce point profondes qu'il ne concevait sa propre existence que comme un cautère qu'il s’appliquait lui-même chaque jour, et d'autant plus intime qu’elles étaient secrètes et qu'il éprouvait le besoin de les cacher sous le masque de l'excentricité et que seule la mort put guérir ?

 

Pourtant c'est une lourde hérédité pour Alexandre qui paraît-il lui ressemble physiquement. Ressembler à ce père qui lui-même avait moins les gênes de son géniteur, « le nain-jaune », politicard notoire, que de sa mère, est pour Alexandre à la fois du grand art et une véritable gageure tant la fascination que son père exerce sur lui est exceptionnelle. Porte-t-il les mêmes plaies que lui ? Plus que les extravagances copiées sur lui, l'écriture de romans, avec cette verve si particulière, est sans doute la réponse à cette question. Encore que ! Comptable des facéties de son « zèbre » de père,il énumère ces faits au rythme de son entrée progressive dans la vie (J'ai 7 ans, il fait ceci, j'ai 8 ans, il fait cela…) comme d'autres évoquent les paires de claques reçues en manière d'éducation...

 

Je sors de la lecture de ce roman émerveillé en me demandant quand même si tout cela est vrai. Il faut préciser que le Zubial lui-même avait érigé le mensonge à la hauteur d'une institution. Pourquoi pas après tout, même si la fiction et l'attachement d'Alexandre Jardin à la mémoire de son père autorisent bien quelques débordements de la réalité. J'ai lu ce roman avec une passion sans doute aussi grande que celle que l'auteur a mis à l'écrire.

 

 

Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

Autobiographie d'un amour

N°926– Juin 2015

 

Autobiographie d'un amour - Alexandre Jardin - Gallimard.

 

Ceux qui font rimer amour avec toujours sont des menteurs ou des inconscients qui se réfugient dans la rêve pour exorciser leur cauchemar. N'en déplaise aux mauvais poètes amateurs de vers de mirliton, l'amour, c'est comme le reste, cela s'use et cela disparaît, surtout quand c'est consacré par le mariage. Quel que soit le parcours, le résultat est toujours le même, l'échec, qu'on camoufle parfois sous les traits des apparences, de l'hypocrisie quand tout cela ne se termine pas par l’adultère ou par la fuite ce qui n'est pas vraiment différent. Si cela ne se termine pas par le divorce, comme c'est de lus en plus le cas, on fait durer les choses et c'est souvent pour une question de convenances ou d'opportunité. Quand on se marie on est plein d'illusions et on regarde l'avenir et surtout l'autre avec des lunettes déformantes mais cette union ne tarde pas à s’effriter et sa solidité est celle d'un château de cartes dans un courant d'air. Ce n'est pas Alexandre Rivière qui dira le contraire, lui qui constate, après 7 années de vie commune et deux enfants, que son mariage va à vau-l'eau. Le fait que le couple habite les Nouvelles-Hébrides ne donne qu'une note exotique à la chose mais n'y change rien et cette région battue par le vent des cyclones et sujette aux séismes jouerait plutôt le rôle de miroir pour ce couple.

Alexandre choisit la fuite, adoptant la traditionnelle lâcheté masculine, mais il le fait après avoir lu une manière de journal intime tenu par Jeanne, sa femme, depuis le début de leur union. Il y fait des découvertes le concernant mais constate la fidélité de cette épouse qui préfère l'écriture à la tromperie. Personnellement, et après l'avoir longtemps cru, je ne suis plus très sûr de l'effet cathartique de l'écriture et s'il suffisait de confier à la page blanche ses souffrances intimes pour en être délivré, cela se saurait. D’ailleurs Jeanne envisageait de se suicider, ce qui est aussi un abandon, mais le départ d'Alexandre l'en dissuade définitivement. Intervient, on en sait pas trop comment, Octave, le frère jumeaux d'Alexandre qui, au lieu de s'installer dans la vie de Jeanne la fuit ostensiblement au contraire, à tout le moins au début. Dans le contexte de l'absence toujours aussi mystérieuse d'Alexandre, l'auteur joue un moment sur la gémellité pour jeter le trouble dans l'esprit de Jeanne et appuie même le trait par un certain nombre de faits troublants pour la jeune femme, suscitant même de la part d'Octave une série de questions déroutantes voire indiscrètes (même si les questions indiscrètes n'existent pas et que seules les réponses le sont).

Cela m'a semblé un peu trop facile, artificiel même, dans un contexte tropical et romanesque d'autant qu'il prête à Jeanne, femme sensuelle et désirable, restée trop longtemps seule et confrontée à l'énigme de l'abandon de son mari, cette envie d'être séduite par cet homme. Elle reste malgré tout amoureuse d'Alexandre et se sent irrésistiblement attirée par son frère qui en est la copie conforme. L'auteur donne à Octave le rôle péremptoire basé sur une compréhension un peu trop grande de la situation de sa belle-sœur (alors qu'on peut supposer qu'il l'a fort peu connue auparavant), et ce d'autant plus facilement qu'il joue sur leur ressemblance en bien des points. Sa position d'enseignant, surtout vis à vis de ses neveux, facilite les choses et on sent bien que l'auteur épuise ce thème facile, un peu trop peut-être. Il est présenté sous les traits d'un être suffisant, doctoral, pédant qui se sert apparemment de son refus de la séduction mais le lecteur n'est pas dupe de son marivaudage et attend l'épilogue qui ne saurait être différent de ce qu'il subodore. Ce jeu sur la gemellarité jette le trouble dans l'esprit de Jeanne et aussi du lecteur. Un point positif peut-être ? Grâce à lui elle s'acceptera davantage, s'aimera peut-être ? Mais est-ce vraiment Octave ?

Jardin se laisse entraîné dans les arcanes du raisonnement, de la pédagogie, de la connaissance affichée de l'espèce humaine en générale et du couple en particulier. Je me suis un peu perdu dans les ratiocinations d'Octave-Jardin. C'est, certes pertinent mais j'ai eu un peu de mal à suivre l'auteur dans sa rhétorique. C'est sans doute dû à moi, à mon expérience (malheureuse) mais je ne suis pas très sûr qu'on puisse réellement raviver un amour perdu par de tels artifices. Pourtant, je le crois de bonne foi comme l'atteste son ultime chapitre consacré à ses « remerciements » mais je n'ai pas retrouvé dans ce roman sa verve habituelle qui me paît tant chez lui, et cela je le regrette.

Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

JOYEUX NOEL

 

N°924– Juin 2015

 

JOYEUX NOEL Alexandre JardinGrasset.

 

Après les révélations sulfureuses sur sa famille et spécialement sur son grand-père, Jean Jardin, directeur de cabinet de Pierre Laval, qui faisait l'objet d'un encensement familial mais que son petit-fils a osé démasquer (Des gens très bien, publié en 2011), l'auteur nous revient avec l'histoire d'une autre lignée, celle de Norma Diskredapl qui, encouragée par l’initiative « jardinesque », lui confie, lors d'une rencontre dans une librairie nantaise sa saga familiale personnelle. C'est l'histoire d'un « clan turbulent » nommé Diskredapl (impensable en breton) sur plusieurs générations qui s'est installé sur une île bretonne depuis le XIX° siècle mais qui est l'héritière d'une banque suisse. Un tel contexte ne pouvait échapper à la sagacité de notre auteur, familier des extravagants de tout poil. Il sera donc le témoin et le scribe de cette aventure aussi rocambolesque que fantasque. Les différentes histoires dont il se fait l'écho ne pouvaient pas ne pas influer sur lui-même puisque à la fin de son opus il va jusqu'à parler de lui, mais d'une manière plus précise que ne le font les écrivains qui d'ordinaire se cachent sous un masque. On peut même penser que ce parcours dans la vie des autres l'a carrément bouleversé puisqu'il se met à parler de ses revenus, à publier sa feuille d'impôts, sa photo « nu » et « habillé », son bulletin de vote (sans son adresse quand même). Comprenne qui pourra !

 

En fait, et bien que cela ne paraisse pas évident dès l'abord, ces deux romans sont liés puisque, selon ses dires, les Français lui ont su gré de dévoiler ainsi la part sombre de sa famille en leur en parlant. Ainsi, à son exemple, ils pouvaient maintenant parler des mystères de la leur. On peut d'ailleurs s'interroger sur l'utilité de révéler des secrets de famille si lourds à porter soient-ils. Un esprit chagrin verra sûrement là une source d'inspiration qui sera aussi une source non négligeable de revenus. Ce n'est pas si sûr cependant et même si celui qui tient la plume est toujours tenté de relater l'histoire à son profit, j'ai toujours vu une sorte de catharsis dans l'écriture même si maintenant, je ne suis plus très sûr, pour l'avoir pratiquer moi-même, que cela soit forcément efficace. Salir sa famille, où plus exactement révéler ses secrets si jalousement gardés au nom de l'hypocrisie qui veut que de cela « on en parle pas » ne change rien à la réalité qui bien souvent rattrape ceux qui souhaitent la voir disparaître derrière le temps qui passe et qui génère, là aussi, une sorte de prescription. Et puis, secouer l'arbre généalogique ne rapporte pas toujours le succès même à un écrivain connu ! L'espèce humaine dont nous faisons tous partie est pleine de contradictions et de vices et si la religion a inventé la confession, quelque forme qu'elle prenne, c'est sans doute pour quelque chose. J'ai toujours été personnellement étonné quand, lorsque quelqu'un meurt, eût-il été de son vivant le pire des êtres, il se trouve transformé par sa mort même, en une sorte de saint sans reproche que le sens populaire transcrit dans cette formule sans appel à force d'avoir été répétée « Ce sont les meilleurs qui s'en vont », donnant à penser que ceux qui restent ne valent pas cher ! Et puis pourquoi parler ainsi de quelqu’un qui ne peut plus se défendre ? Toute vérité n'est pas bonne à dire, il faut sauver les apparences, cela aussi la sagesse populaire nous l'enseigne, alors à quoi bon ? Cette absolution, générale post-mortem, c'est un peu ce qu'on voudrait donner à ce pauvre Félicien qu'on enterre en ce jour de janvier 2004, oui, à moins que Norma ne vienne y mettre son grain de sel, c'est presque normal, en Bretagne. Et puisque le ton est donné, le roman se décline et il y en a pour tout le monde et tout y passe, les mensonges, les adultères, les trahisons, les lâchetés, la collaboration...la liste est longue et bien entendu non exhaustive. Ce faisant, elle va non seulement s'attirer les foudres de cette famille qu'elle a déstabilisée durablement en écaillant le vernis pourtant si laborieusement lissé mais elle va aussi réveiller toute cette parentèle et avec elle les secrets et les non-dits qu'elle maintenait bien jalousement cachés mais authentifiés par Maëlle, actuellement bistrotière mais qui a passé sa jeunesse comme peu discrète « demoiselle du téléphone », c'est à dire bien avant l'automatique. Ne parlons pas du curé, dépositaire de tous les péchés de l'île, et heureusement tenu au secret, mais lui aussi est « un pauvre pécheur ». C'est vrai que tout le monde s'y met lors de cette réunion de famille à Noël 7 ans plus tard et franchement, dans le domaine de la confession intime, ce n'est pas triste, d'autant que c'est contagieux !

 

J'ai retrouvé avec plaisir la verve et le style jubilatoire que j'avais tant apprécié chez cet auteur, notamment dans « Le Zèbre »(mais pas seulement). Son verbe est comme toujours truculent et je l'ai suivi volontiers dans les arcanes de cette famille vraiment pas comme les autres dont il nous présente les membres dès l'abord avec une certaine facétie[je note que la généalogie qui accompagne le roman est bien pratique]. La présence d'un policier et d'une enquête judiciaire en cours, la réapparition d'un des membres du clan disparu mystérieusement quelques dizaines d'années plus tôt, une série de lettres dilatoires donnent à ce roman une dimension policière qu'un suspens entretient adroitement.

 

Hervé GAUTIER – Juin 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LE PETIT SAUVAGE – Alexandre Jardin - Gallimard.

 

 

N°145

Février 1993

 

 

LE PETIT SAUVAGE – Alexandre Jardin - Gallimard.

 

 

Retrouver son enfance dans le caquetage d’un perroquet, revenir vers elle, bousculer au passage tous les attributs et artifices de la vie d’un adulte et de la réussite sociale pour découvrir l’esprit, l’espièglerie, le merveilleux de cette enfance, voilà la démarche de ce «petit sauvage ».

 

J’avoue que l’entreprise m‘a un moment charmé et qu’elle était, tant par le style que par la conduite du récit une piste sur laquelle je souhaitais suivre cet ancien enfant qui reconstruisait, brique après brique cette période merveilleuse. Je l’y ai suivi jusqu’au bout …Le dédoublement de la personnalité du narrateur allait de soi «je résolus de réveiller le Petit Sauvage » déclare Alexandre Eiffel, et, pour cela, il entraîne avec lui non seulement l’enfant qu’il a été mais aussi les survivants de cette période bénie. A presque quarante ans, il voulait devenir digne du «petit Sauvage », mais aussi faire en sorte que les autres acteurs le soient de leur enfance, de leur jeunesse à eux.

 

Pour cela, rien ne manque, pas même le décor (La Mandragore, le Collège Mistral), les personnages (Tout-Mama, les Crusoé), les amours fantasques de Marie Tonnerre dont la fille sera, quelques années plus tard l’actrice attentive et passionnée. Pourtant, bien qu’il ait essayé d’entraîner tout le monde dans son sillage et que chacun se soit prit au jeu un moment, les gens qu’Alexandre invite dans sa ronde effrénée ont vieilli et en ont assez de jouer, soit qu’ils aient été happés par la vie, soit qu’ils aient été rattrapés par le temps. Ainsi, Alexandre Eiffel devient-il «le Petit Sauvage » et, gaucher comme au temps de son enfance, se retrouve-t-il seul dans une sorte de mysticisme, rencontre-t-il Dieu comme on le fait d’ordinaire quand on est face à soi-même !

 

Pourtant, cette folie tout entière contenue dans les paroles laconiques de perroquet de Lily, inlassablement répétées comme un avertissement ou un défi ne m’a pas apporté cette part de rêve qu’un livre doit impérativement prêter à son lecteur. Relisant mes notes et les articles parus dans cette chronique, je m’aperçois que j’avais été enthousiasmé par les trois premiers romans d’Alexandre Jardin. Ici, mon exaltation a été rapidement émoussée et s’est évanouie dans des rebondissements où l’invraisemblable le dispute aux longueurs. Je ne sais s’il s’agit d’une œuvre de fiction, mais le simple lecteur que je suis n’a pas ressenti, à l’occasion de ce roman, le même plaisir qu’avant. J’ai même éprouvé un certain agacement à divers aphorismes qu’on a du mal à imaginer sous sa plume !

 

Alexandre Jardin met en exergue une citation de Jean Anouilh. J’y préférerais volontiers une autre d’Albert Camus « Certes, c’est une grande folie, et presque toujours châtiée, de revenir sur les lieux de sa jeunesse et de vouloir revivre à quarante ans ce qu’on a aimé et dont on a fortement joui à vingt ».

 

 

 

© Hervé GAUTIER.

LE ZEBRE – Alexandre Jardin – Editions Gallimard – Prix Fémina 1988.

 

 

N°25

Février 1989

 

 

 

LE ZEBRE – Alexandre Jardin – Editions Gallimard – Prix Fémina 1988.

 

 

Je ne veux pas ajouter au concert d’applaudissements qui a suivi la publication de ce livre, au prix qui l’a couronné et à l’avenir qu’on prédit à ce jeune écrivain…

 

J’ai lu ce roman avec plaisir car le style est agréable, harmonieux mélange d’humour, de délicatesse et de cocasserie. J’ai même ri de bon cœur tant certaines scènes sont décrites avec un talent auquel le lecteur attentif ne peut rester indifférent.

 

Pour moi, c’est un roman où l’amour dont il est question est fantasque et original mais c’est aussi, en filigranes, le livre d’une amitié entre deux hommes que tout sépare, la profession, la culture, le langage, la manière d’être mais qui se rejoignent dans des beuveries mémorables d’où surnage une idée fixe, celle d’aller hongrer « le claque-mâchoire mâle ». Leur histoire à eux s’apparente à une folie qui se manifeste dans des projets aussi incongrus que de faire voler un hélicoptère en bois ou de s’établir ailleurs, dans des contrées à la géographie incertaine. Le Zèbre ourdit-il quelque projet ? Aussitôt Alphonse lui emboîte le pas. Il est son ombre, son mentor, son extraordinaire complice au point que ce dernier acceptera de jouer après la mort de son ami le fantôme de celui-ci et d’exécuter à la lettre son testament amoureux tout entier contenu dans ces mots : « Je courtiserai ma veuve ! »

 

Ces deux compères veulent être ailleurs tant le monde qui les entoure est étriqué, ennuyeux. Parfois, ensemble, ils s’échappent…

 

Cette complicité, le Zèbre, décidément plus vrai que nature, la vit avec ses enfants qu’il entraîne dans son sillage et ses fantasmes prennent corps avec eux, dans la construction d’une machine à fumer avec son fils où d’un pied de nez constant qu’il inflige avec sa fille au gardien du cimetière.

 

C’est vrai que l’histoire qu’il vit avec Camille, sa femme, est une persévérante mise en échec du quotidien, une remise en question des passions usées par le temps. Certes, l’histoire est prenante, passionnante, mais c’est un roman qui évoque une manière de désespoir qui ne veut pas dire son nom. Le Zèbre pourra rejouer tant qu’il le voudra la scène de sa première rencontre avec Camille, lui infliger une séparation, s’inventer des maîtresses à seule fin de la rendre jalouse, où, à coups de missives répétées lui composer un amant sans visage qui finira par la séduire et ainsi être à la fois le mari et le galant de cette femme d’exception qui ne pourra de toute manière n’être qu’à lui ! Il n’en fera pas pour autant échec au temps qui passe, qui use et qui détruit. La cartomancienne avait bien eu raison de lui dire qu’il n’était pas de ces gens qui vivent assez longtemps pour arborer une « carte vermeille » ! Homme d’exception lui aussi, il n’en est pas moins mortel, pas moins mangé par une maladie qui chaque jour diminue sa vie. Quoi d’étonnant à ce qu’il souhaite la vivre autrement ? 

 

C’est vrai que malgré tout cet homme qui avait décidé que son chef-d’œuvre serait sa vie conjugale n’a rien perdu de sa passion pour sa femme. Il l’a menée jusqu’à son terme et même au-delà, citant indirectement Saint Augustin qui professait que celui qui a perdu sa passion a plus perdu que celui qui s’est perdu dans sa passion... C’est vrai aussi qu’il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour et que pour retrouver cette manière de foi, il n’hésite pas, à la manière de la religion, à recourir aux rituels et aux reliques. Ne battait-il pas grossière monnaie de plomb à l’effigie de leurs deux mains enlacées ? Ne collectionnait-il pas ongles, cheveux et bas, tous pleins d’odeurs de Camille ? (Les odeurs ont une grande importance dans ce roman, elles reviennent au hasard des phrases comme les témoins privilégiés de présences…), n’a-t-il pas racheté la maison des « Mirobolants » à seule fin de lui plaire ? Et quand elle est absente, tout s’effondre autour de lui.

 

Ces deux êtes vivent une passion hors du commun, mais le temps y a une grande importance, les guettent au détour du quotidien. Leur force est de le savoir et de vouloir que chaque jour soit une résurrection. De toute façon, la mort aura gagné, même si, par un hasard dérisoire, le Zèbre refuse de se laisser enterré dans une fosse trop petite pour lui et même s’il continue encore quelque temps à survivre pour Camille grâce à des artifices dus à la seule complicité d’Alphonse, même si on ne peut pas ne pas imaginer que sa mémoire demeure intacte dans l’esprit des gens de son terroir. Le Zèbre est un mortel !

 

Par extraordinaire, la plume est là qui est un gage d’immortalité, et pas seulement pour les personnages de roman. 

 

© Hervé GAUTIER.

bille en tête

 

 

N°95

Février 1992

 

 

 

BILLE EN TETE – Alexandre Jardin – Editions Gallimard.

 

 

J’ai déjà écrit qu’Alexandre Jardin est un des écrivains qui ont l’extraordinaire pouvoir de m’étonner (et ils ne sont pas si nombreux !). Raison de plus pour poursuivre l’étude de son œuvre. Après la lecture passionnée du Zèbre (La Feuille Volante n°25)et de Fanfan (La Feuille Volante n°61), quoi de plus naturel que de se pencher sur son premier roman écrit à 21 ans et qui ne m’a pas déçu.

Comme toujours, cet auteur précoce accroche son lecteur dès la première ligne : « Chaque famille a son vilain petit canard. A la maison ce rôle me revenait de droit. Je fus expédié à Evreux en pension… Evreux, ville où l’on est sûr de n’avoir aucun destin. ».

Dès lors, le ton est donné, le décor planté, celui de l’adolescence. Virgile, brisé par la mort prématurée de sa mère veut se battre contre cette absence mais on l’envoie sur la touche dans un pensionnat de province. Tracassé par son avenir, il s’y étiole. Nous sommes nombreux à être passés par ces affres et à avoir regardé pensivement les hauts murs d’un collège en se demandant comment on pourrait bien faire pour en sortir. Alors, un jour, il part à l’aventure, sans plan, avec le seul projet de s’échapper de cet univers malsain, des rêves d’adolescent de seize ans pleins la tête, des fantasmes aussi, l’envie de devenir grand et la certitude d’avoir rendez-vous avec le destin. C’est que, dans le langage des adultes, cela s’appelle une fugue que n’excusent ni le fait d’être à l’étroit dans sa peau d’enfant, ni l’intuition d’être appelé à des fonctions supérieures.

Et puis, tout va très vite, coincé entre la volonté de conserver son enfance et celle de s’en débarrasser, il choisit Clara pour maîtresse. La chance le servira au début, à grands renforts de caresses. L’amour fou, il le connaîtra à seize ans, avec une femme qui aurait pu être sa mère (au moins la tradition est-elle respectée !) Alors, que voudrait-on qu’il fît en de telles circonstances ? Qu’il jouât ! Il joua donc son rôle, dans un costume manifestement trop grand pour lui. Il joua avec Clara au jeu de l’amour, avec son père à celui de l’adolescent gourmand de la vie, à l’affranchi aussi quand il déclara tout de go à une interlocutrice interloquée : «  Les femmes, c’est comme les voyages, ça forme la jeunesse ! ». Il joua aussi avec Jean, le mari de Clara, en mesurant à chaque geste le gouffre qui les sépare, comme il le fit avec l’un de ses professeurs, célibataire endurci à qui il expliqua, gigolo convaincu, les bienfaits d’avoir une maîtresse.

Jouant de plus en plus mal son rôle, il voulait entrer dans la vie par la grande porte, celle des femmes…et vite, mais en ayant soin de garder une fenêtre ouverte sur son enfance.

Tôt privé d’amour par la mort de sa mère, c’est vers deux femmes qu’il se tournera pour combler ce manque. Vers l’Arquebuse, sa grand-mère, chaud symbole de sa jeunesse insouciante et vers Clara sa maîtresse… Mais tout n’est pas si simple et les faits se chargent de vous infliger des désillusions comme on prend une claque. Le monde des adultes que Virgile veut si bien connaître est fait de compromissions comme celui des adolescents de rêves et d’élans spontanés. Parfois ils se rencontrent, mais rarement pour longtemps. Tout passe, les foucades comme les amours…

Longtemps coincé entre deux mondes, il finira quand même par choisir celui des adultes qui s’offrira enfin à lui pour de bon, mais pas comme il l’avait prévu. La mort de sa grand-mère, l’abandon de Clara, deux symboles opposés et pourtant si semblables sonnent pour lui l’entrée dans la cour des grands.

Il ne lui reste plus qu’à vivre et à travailler à Paris ou « l’air contient en suspension un grand nombre de particules d’ambitions. », qu’à vivre bille en tête.

 

 

© Hervé GAUTIER.

FANFAN

 

 

N°61

Mai 1991

 

 

 

FANFAN – Alexandre Jardin – Editions Flamarion.

 

 

« On ne choisit pas ses parents… » chante quelque part Maxime le Forestier… Alexandre Crusoé, fier de son lignage, fait partie de ces gens pour qui cet anti-choix fut funeste. Quoi d’étonnant qu’il réagisse contre cette famille qui ne lui ressemble pas et se prenne d’amitié pour un couple de retraités à la personnalité truculente comme l’étaient les personnages d’un autre roman, Le Zèbre qui ne passa pas inaperçu (La Feuille Volante n° 25) ? Il y a d’ailleurs quelque cousinage entre ces deux livres, mais c’est une autre histoire…

Les ouvrages d’Alexandre Jardin sont pleins de ces acteurs pittoresques dont on aimerait que la vie nous réserve plus souvent la rencontre, tant notre société est standardisée, insipide ou pestilentielle, tout entière vouée à la sacro-sainte réussite sociale.

 

Enfant, il prenait sa famille pour un microcosme idéal, adolescent, il la découvrit malodorante et s’y sentit mal. L’image de la mère, et par conséquent de la femme en prit un coup de sorte qu’il choisit de ré explorer la passion à contre-courant, avec pour boussole les repères de « la Carte du Tendre » et pour étapes les délices de « l’Amour Courtois », mettant volontairement un frein à ses sens, préférant courtiser que courir la femme de sa vie, Fanfan. C’est qu’il la trouva, cette femme, grâce, bien sûr, au hasard, le même qui l’avait mis en présence d’autres femmes différentes avec qui il avait choisi de jeter sa gourme et de donner libre cours à ces mêmes sens qu’il voulait museler avec Fanfan.

Le hasard mis donc en présence Alexandre et Fanfan et l’attirance mutuelle fit le reste, mais c’était sans compter avec le parti pris du premier et le véritable itinéraire romantico-rocambolesque qu’il voulait imprimer à leurs relations… Au moment de faillir et de succomber aux charmes de cette femme, il finit toujours par s’échapper… C’est que, à cette Fanfan qu’il entend garder pour lui, il veut donner l’amour sous les apparences de l’amitié, la passion avec les chaînes de la retenue. Tout cela tient du vertige autant que du fantasme, du merveilleux autant que de la concupiscence. Les femmes l’attirent. Il baise les unes, mais désire follement cette Fanfan sans la toucher, moins par réaction contre sa famille dissolue que par appétit des situations sentimentales hors du commun, ambiguës pourrait-on dire, puisqu’il est légitimement permis de douter de la virilité d’Alexandre, voire de son hétérosexualité.

C’est qu’en présence de Fanfan, qu’il décrit comme un être sensuel, il veut retarder le plus longtemps possible le moment de l’étreinte où la passion la plus violente commence à se transformer immanquablement en routine potentielle. « Faire durer » est pour lui plus important que le reste et sa véritable jouissance est dans l’attente. L’espérance des caresses est à ses yeux supérieure au plaisir que procurent les câlineries. Tout cela le met en joie (le « Joy » des troubadours !) et comme chacun sait « Post coïtum omne animale triste ». Cette tristesse commencera, selon lui, dès le premier acte charnel et la passion qu’il éprouve pour Fanfan sera obligatoirement marquée par l’usure du couple. De cela aussi, il veut se prémunir.

Il sait que Laure n’est pas la femme de sa vie et qu’avec elle il court à l’échec… C’est précisément pour cela qu’il veut l’épouser, pour mieux penser à cette Fanfan qu’il ne possédera jamais et qu’il pourra continuer à aimer platoniquement.

Mais tout bascule et le marivaudage a ses limites comme le cœur ses secrets et après atermoiements et temporisations tout se termine… Mais je laisse le lecteur découvrir la fin qui est à la mesure du suspens entretenu tout au long du roman par un style à l’humour délicat et alerte de cet auteur qui redonne le goût de la lecture.

 

Le sens de la formule, voire l’aphorisme distillé tout en nuances comble d’aise le lecteur le plus distrait et imprime imperceptiblement un sourire sur ses lèvres. Le style d’Alexandre Jardin a ses secrets que beaucoup d’autres ne connaissent pas et je ne crains pas de dire qu’il fait partie des écrivains contemporains qui ont le pouvoir de m’étonner… Et ils ne sont pas si nombreux !

 

© Hervé GAUTIER.

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