Delphine de Vigan

D'après une histoire vraie

La Feuille Volante n°1028– Avril 2016

D’APRÈS UNE HISTOIRE VRAIE – Delphine de Vigan – JC Lattès. [Prix Renaudot 2015]

Le titre d'abord interpelle. Il s'agit d'un roman donc d'une fiction, écrite semble-t-il d'après une histoire vraie, ce qui est plus ou moins le cas de tous les romans puisque le domaine de l'imaginaire est généralement sous-tendu par la réalité, certes redessinée par le talent de l'auteur. Le livre débute par une confidence, la panne d'écriture, un blocage créatif consécutif à une précédente œuvre qui avait connu le succès ; écrire pour l'auteure était devenu impossible !

 

Quelle est donc cette histoire vraie ? C'est une rencontre avec L.[elle ?], une femme fascinante et mystérieuse qui semblait savoir tout de auteure avant même d'entrer dans sa vie et de la bouleverser. J'avoue avoir pensé à une histoire banale de séduction, voire d'homosexualité entre femmes mais en réalité L, devenue son amie, se révèle être un « nègre », c'est à dire une « plume » d’écrivains en mal de création. Cela tombait plutôt bien pour Delphine qui vivait mal cette période de sécheresse. Pourtant elle ne lui propose pas d'écrire pour elle, mais au contraire de favoriser sa propre écriture. Petit à petit, grâce sans doute à une sorte d'effet miroir, elle va l'amener à sortir de sa torpeur littéraire dans la douceur mais aussi par la prise de conscience pour l'auteure d'une certaine nécessité impérative et impérieuse d'écrire [« Je venais de comprendre quelque chose de terrifiant et vertigineux : J'étais dorénavant mon propre ennemi »] .

Au départ, bien que la chose puisse soulever quelque intérêt, je ne suis pas entré dans le subtil distinguo entre autobiographie, autofiction et fiction, ni dans la définition de « l'effet de réel » cher à Roland Barthes, pas plus d'ailleurs que dans les motivations qui peuvent légitimer la démarche d'écriture de l'auteur ou les exigences qui amènent les lecteurs à découvrir un roman et à y porter de l'intérêt [j'avoue avoir toujours une réelle passion pour les romans de Boris Vian qui n'ont avec la réalité qu'une lointaine parenté]. En revanche tout ce qui est dit sur l'écriture elle-même, son mécanisme, sa puissance, ses effets parfois dévastateurs, ses impossibilités, ses dérobades contre lesquelles on ne peut rien, tout cela m'a beaucoup parlé. Je pense toujours que l'écriture est une alchimie où l'imaginaire, le réel, la logique, l'analyse, le travail... se mêlent intimement sans bien souvent que l'auteur lui-même maîtrise tout cela et parfois, il est lui-même surpris du résultat ! Les personnages créés par l'auteur s'ancrent dans le réel, naissent, vivent, meurent, sont aussi complexes que celui qui les a créés, sont même parfois révélateurs et ont leur propre liberté... En outre, j'ai bien aimé la tension psychologique savamment distillée au long de ces presque cinq cents pages et l'ennui ne s'est jamais insinué dans ma lecture de ce roman passionnant. La démarche créatrice de l'auteure m'a aussi interpellé : c'est cette envie d'écrire qui, après l'avoir abandonnée, revient à pas feutrés, grâce à L. mais aussi à travers le quotidien, les souvenirs, et les épreuves. La violence des lettres, au départ anonymes, qui l'accusent et qui sont relayées sur les réseaux sociaux jouent aussi un rôle. Les encouragements de L. sont essentiels dans cette créativité retrouvée, mais il plane autour d'elle une sorte de halo mystérieux et même dérangeant, alors qu'il devrait s’estomper. Pourtant, au fil des chapitres le mystère s'épaissit autour d'elle, elle ressemble de plus en plus à une silhouette à la fois fuyante, surprenante, présente, compatissante, soufflant parfois le chaud et le froid, à la fois forte et fragile, jusqu'à en devenir obsédante, indispensable, destructrice, puis disparaît comme elle était venue, comme si elle n'avait jamais existé... La complicité entre les deux femmes est telle que le mimétisme entre elles fonctionne parfaitement au point qu'elles deviennent interchangeables. Pourtant, au fil des pages, j'ai eu le sentiment que l'auteure était sous la dépendance complète de L., était pour elle une véritable proie sous des dehors trompeurs. Au début du roman, l'auteure est passive parce qu'elle est dans l'impossibilité d'écrire mais, à partir de son accident, l'envie de créer réapparaît dans une sorte de cyclothymie et correspond à une prise de conscience, de renouveau, même si dans son entourage des doutes subsistent sur une éventuelle période dépressive entre paranoïa et affabulations. Le retour à la « vie normale » se confond avec tant d'interrogations qu'elle prend un peu une forme de folie.

Je ne sais si ce livre est écrit d'après une histoire vraie puisqu'il est écrit à la première personne et met en scène l'auteure ou s'il est une fiction, mais peu m'importe. Ce que je retiens c'est qu'on n'est jamais trahi que par les siens, par ses proches, par sa famille, ceux qui savent parfaitement comment nous faire du mal, savent manier à la fois le mensonge, l'hypocrisie, la félonie... Ici cette trahison prend une forme particulièrement subtile. La deuxième chose c'est que le livre est un univers douloureux qu'on peut porter en soi pendant des années et qui peut se refuser à naître aussi naturellement que cela et que l'écriture peut parfois, mais parfois seulement, être un baume et avoir une fonction cathartique, mais cela nous le savions déjà.

 

J'avais été conquis par son dernier roman , « Rien ne s'oppose à la nuit » et c'est sans doute ce qui m'a fait ouvrir ce livre. L' écriture est fluide et offre un texte agréable à lire, clair, et bien construit, entretenant jusqu'à la fin le suspense d'un véritable « roman à énigme », pas vraiment dans l'esprit que ce j'ai l'habitude de lire sous la plume de cette auteure. Pourtant à la fin j'ai été un peu déçu. Je ne sais pas pourquoi mais, au fil des pages je m'attendais à autre chose, la chute m'a laissé un peu sur ma faim. J'ai songé à un dédoublement de la personnalité, à une illustration romancée du rythme de la création chez un auteur...Il me semble que l’épilogue n'est pas à la hauteur de ce roman qui m'a pourtant passionné, autant par l'intrigue que par l'analyse du processus de l'écriture.

© Hervé GAUTIER – Avril 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

LES HEURES SOUTERRAINES

N°864– Février 2015

LES HEURES SOUTERRAINES- Delphine de Vigan – JC Lattès..

Il faut en effet être désespérée pour aller consulter une voyante dont le métier, largement rémunéré, est de porter la bonne parole à ceux qui viennent la rencontrer. C'est ce que fait Mathilde, veuve, qui élève seule ses trois enfants, cadre d'un grand groupe, et, depuis 8 ans collaboratrice efficace de Jacques, le grand patron. Bien sûr, il y a sa famille mais elle se consacre à fond dans son travail, comme il convient à un salarié investi de responsabilités, mais depuis quelques mois elle prend conscience qu'on veut l’éliminer, la détruire à coups de brimades, de réflexions désobligeantes, de coups bas, d'humiliations sans qu'elle ait mérité en rien cette mise à l'écart et ce harcèlement moral. C'est sans doute pour cela qu’elle a voulu connaître son avenir immédiat et quand la cartomancienne s'écarte des habituels propos lénifiants et se fait plus précise, lui annonçant, pour le 20 mai, un bouleversement dans sa vie, forcément elle s'accroche à cette perspective, y croit et fonde sur elle beaucoup d’espoirs !

A l'autre bout de Paris, Thibault, urgentiste depuis 10 ans, vient de terminer un week-end amoureux avec Lila que pourtant il va quitter parce qu'elle ne l'aime pas. Professionnellement, c'est plutôt la routine qui mine sa vie et il a choisi de s'abrutir dans son travail pour exorciser sa solitude, son manque d'amour, pour ne plus penser à cet accident stupide qui, il y a quelques années, l'a privé de deux doigts mettant fin à son rêve de devenir chirurgien.

Pour eux, chaque moment de ce présent triste et déprimant est une occasion de se remémorer leur passé, les bons et les mauvais moments, leurs parcours, leurs espoirs déçus par cette vie qu'ils voyaient autrement. Chacun de leur côté, Mathilde et Thibault vivent leur vie au quotidien, la détresse des gens et cet amour impossible pour lui, l'abandon au travail pour elle avec en prime le regard fuyant de ses collègues, leur absence de soutien parce que le maintien de leur emploi est le prix de leur silence et tout le monde de l'entreprise qu'elle croyait connaître qui se dérobe devant elle. Même si elle ne le veut pas, elle songe à la prévision de cette pythonisse parce que nous sommes effectivement le 20 mai et elle guette chaque événement et ses conséquences sur sa vie.

Ces deux personnages ne se ressemblent en rien, ne se connaissent pas, mais le lecteur se dit que, bien entendu, ils vont se rencontrer, tomber amoureux et on connaît la suite... A moins que ! Ils ont assurément en commun un mal de vivre et une solitude qui les suit comme leur ombre, un désespoir destructeur. C'est une évocation sans concession et tout à fait réaliste du monde du travail et de notre société contemporaine déshumanisée. Au-delà de ce que cette fiction évoque, le monde dans lequel nous vivons est une réalité. Il est fait d'exclusion, de racisme, de communautarisme, de chômage, de solitude, de violence... J'observe que l'actualité récente a mis en exergue un salutaire élan de solidarité et de révolte contre la barbarie, le terrorisme et en faveur de la liberté d'expression. C'est plutôt rassurant mais cela a été récupéré par les incontournables instances politiques au nom du « vivre ensemble » et des « valeurs de la République ». Mais qu'en est-il réellement quand cette société qu'on habille volontiers de vertus humanitaires voire humanistes, met en évidence, quand elle ne la favorise pas, cette volonté individuelle de détruire son semblable au nom de la réussite personnelle, du « toujours plus », ou de je ne sais quelle pulsion délétère sans oublier la nécessaire hypocrisie qui cache tout cela. Qu'on le veuille ou non, notre société est ainsi faite et qu'un auteur talentueux en dénonce les travers sous couvert d'un roman ne me paraît ni anachronique ni inutile.

Comme toujours j'ai apprécié le style fluide et facile à lire de Delphine de Vigan et je sais gré aussi à l'auteure d'avoir évité le trop facile « happy end » qui n'existe que dans les romans et pas dans vraie vie.

©Hervé GAUTIER – Février 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

NO ET MOI

N°863– Février 2015

NO ET MOI- Delphine de Vigan – JC Lattès..

Moi, c'est Lou Bertignac, une adolescente de 13 ans, en classe de seconde, surdouée, qui s'ennuie un peu en classe et mène une vie plutôt rangée. Son professeur la charge de faire un exposé et elle choisit d'évoquer la vie d'une SDF qu'elle a rencontrée par hasard et pour qui elle a ressenti une sorte d'empathie. No, c’est Nolwenn, cette jeune femme de 18 ans qui sera le sujet de son intervention. Cela tombe bien, c'est dans l'air du temps même si le sujet, pourtant un vrai problème de société, est un peu dur pour Lou. Qu'importe elle prend la chose à bras le corps. Malgré le gouffre qui les sépare Lou va prendre contact avec elle pour enrichir ses réflexions et son exposé sera un succès. Inévitablement, cette relation va entraîner des confidences réciproques et une volonté de la famille de Lou d'arracher No à sa condition. L'auteur évoque le quotidien de la jeune marginale autant que celui de Lou qui se livre à des expériences personnelles bizarres et fréquente Lucas, une sorte de cancre de 17 ans. Au sein de sa famille il y a un équilibre instable né du deuil d'un enfant et d'une profonde dépression de la mère et chacun fait ce qu'il peut pour exorciser ces épreuves. Ce genre de situation fait toujours naître, chez l'être humain, des réactions inattendues et Lou, malgré son jeune âge se sent comme investie d’une mission. Non seulement elle veut protéger sa mère mais elle étend cette protection à son père, à Lucas et évidemment à No. Grâce à cela peut-être, la mère sort petit à petit de la dépression, se reconstruit en s’intéressant à No qui elle-même fait des efforts pour échapper à la rue.

J'ai ressenti dans ce texte une sorte de malaise, de solitudes vécues indépendamment par chacun. Celle de Lou qui est dans une bulle à cause de sa différence mais est comme fascinée par Lucas qui est amoureux d' elle, celle de la mère à cause de la dépression, celle du père qui fait ce qu'il peut pour surnager dans tout cela, celle de Lucas qui est l'objet au collège d'un ostracisme de son professeur, qui est constamment dans la provocation et qui s'enfonce de plus en plus dans cette situation, celle de No qui vit mal sa condition et son histoire de marginale.

C’est une belle histoire, bouleversante mais réaliste comme celle qu’on peut rencontrer au quotidien même si la fiction lui donne une dimension quelque peu utopique, mais après tout peu importe. Elle fait naître des amitiés sincères qui font découvrir à Lou la vraie dimension du quotidien, la réalité de la dureté de la vie, l’évidence que rien n’est jamais acquis et que tout peut basculer du jour au lendemain pour chacun d'entre nous. Le sujet, malheureusement de plus en plus d'actualité, est traité sans grande complaisance et gomme un peu l'éveil à la sexualité qui est celui de Lou. Cela aussi procède des quelques pas dans le monde extérieur qu'elle commence à faire et on se demande comment elle gérera toutes ses découvertes futures même si on ne se fait pas beaucoup de soucis pour elle. Pourtant, il lui faudra admettre que tout n'est pas aussi simple et idyllique que dans son monde personnel, qu'il ne suffit pas de vouloir une chose pour qu'elle se réalise, qu'autour d'elle le décor a quelque chose d' artificiel, de temporaire, de brutal aussi où le rêve n'a pas sa place.

Le style est simple, sans recherche, spontané, bien dans le ton des personnages évoqués et fort agréable à lire. Le livre refermé, j'ai le sentiment d'avoir lu un livre témoin de son temps et un peu naïf à la fois, j'en ai poursuivi la découverte en me demandant comment cela allait finir et avec l’intuition qu'il pouvait se poursuivre à l'infini.

J'ai découvert Delphine de Vigan un peu par hasard et j'avoue que je continue la lecture de son œuvre avec une certaine curiosité.

©Hervé GAUTIER – Février 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LES JOLIS GARCONS

N°862– Février 2015

LES JOLIS GARCONS- Delphine de Vigan – JC Lattès..

Emma est une jeune femme fantasque, manifestement en manque d'amour, excitée, d'aucuns diraient même nymphomane. La trentaine un peu désabusée, elle narre à la première personne, presque sur le ton de la confidence, son histoire intime avec trois hommes qui ont marqué sa vie. Ils sont aussi différents entre eux qu'ils sont différents d'elle mais aucun ne souhaitent demeurer avec elle. Ils se contentent du rôle d'amant, la laissant à sa solitude, à sa lucidité, à sa souffrance intime, à son désespoir. Tout n'est chez elle qu'illusion, l'illusion de l'amour.

C'est un recueil de trois nouvelles qui retracent ces trois expériences. Quand elle parle de Mark Stevenson qu'elle dépeint comme un avocat célèbre, marié mais finalement peu attentif à sa présence, puisque lorsqu'elle l'évoque c'est plutôt le mot absence qui revient sous sa plume Mais c'est aussi et peut-être surtout le manque d'amour qui affecte leur relation. Cet homme est assez énigmatique dans sa relation avec Emma et avec les femmes en général. La narratrice parle même d'inexistence, de leurre, sans qu'on sache si cela est né de l'attitude de Mark ou de la trop grande attente d'Emma. Le lecteur comprend qu’au moment de cette narration, elle est devant un psychiatre dans le contexte un peu dramatique d'une séance de paroles qui ne sera peut-être pas salvatrice et même peut-être douloureuse. Le suspens est savamment entretenu et l’épilogue surprend un peu quand même, malgré les indices semés au cours de cette évocation. J'avoue avoir été sensible à cet épisode.

La deuxième nouvelle met en scène Ethan Castor, un homme qui aime le corps des femmes, ce pour quoi on ne saurait lui faire de reproche puisque, à mon avis, si Dieu existe, la beauté des femmes est bien ce qu'il a réussi le mieux dans la Création. Il est aussi écrivain et sa relation avec Emma n'a duré que trois jours, une passade de plus avec un autre homme marié ! Ici le ton est plus léger, primesautier même.

Pour le troisième récit, Emma jette son dévolu sur un animateur de télé-réalité, Milan Mikaev, et vit avec lui quatre mois tourbillonnants. Mais si dans les deux premiers textes elle semblait être un peu passive, là elle prend les choses en mains... jusqu'à les refuser. De ces deux derniers récits, j'ai eu l'impression d'être le spectateur de la superficialité du milieu littéraire et audiovisuel parisien, mais il est vrai que je ne suis qu'un provincial peu habitué à cette vie.

Je ne sais pas pourquoi, mais le livre refermé, le titre ne me parle plus, le terme « joli » ne peut à mon sens qu'être réservé aux femmes (c'est là il est vrai l'avis d'un homme) mais alors que j'avais bien aimé « Jours sans faim » et « Rien ne s'oppose à la nuit »[« la feuille volante n°860-585], je serai ici un peu plus nuancé. Je peux retenir de ce livre l'immense vacuité de la vie, l'impossibilité de l'amour avec l'Autre qui n'existe sûrement que dans l'imaginaire ou la force du hasard mais, à part peut-être la première nouvelle de ce recueil, et malgré un style fluide, j'ai vraiment eu l'impression de m'ennuyer à cette lecture.

©Hervé GAUTIER – Février 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

JOURS SANS FAIM

N°860 – Février 2015

JOURS SANS FAIM Delphine de ViganJ'ai lu.

C'est le premier roman de Delphine Le Vigan publié en 2001 sous le pseudonyme de Lou Delvig. Il s'agit d’une œuvre autobiographique retraçant le combat contre l'anorexie et la guérison d'une jeune fille de 19 ans, Laure. Au pas de la mort, elle choisit de se laisser guider par un médecin qu'elle idéalise.

Derrière le jeu de mots, qui veut aussi signifier la longueur de ce combat, ce que je retiens dans ce roman c'est qu'il ne fait pas dans le pathos ni la complaisance comme cela aurait pu être le cas. C'est au contraire un lent itinéraire vers la guérison qui nous est ainsi proposé sans pour autant cacher les souffrances que cette maladie occasionne. C'est aussi un parcours personnel, la recherche raisonnée des causes, le choix de la vie contre le basculement vers la mort quand le mal s'est si bien installé dans le corps qu'il est sur le point de gagner, un ultime sursaut, une fantastique lueur d'espoir... C'est un peu comme la dépression, le mal du siècle, elle est souvent regardée comme une façon d’être à la mode, qu'on a tôt fait de stigmatiser comme la volonté, surtout pour les jeunes filles, de ressembler à un mannequin de magazine. Cela séduit mais aussi détruit, silencieusement... Les médias en parlent beaucoup et la minceur reste encore aujourd'hui un des critères de la beauté féminine. Pourtant, malgré tout ce qu'on peut dire, on ne choisit pas d'être anorexique, c'est l'expression d'un mal-être et les ravages de cette maladie sont autant psychologiques que physiques.

Ce récit s'étale sur trois mois d'hospitalisation où il est non seulement question de ce mal mais aussi des relations difficiles avec sa famille puisque, comme dans la dépression, le milieu social et familial a une grande importance. Ses parents divorcés, père remarié et mère internée jadis pour folie y ont aussi leur part . Dans cette démarche il y a également un jeu un peu malsain de Laure, une sorte de volonté de tricher, peut-être malgré elle, qui fait croire à son entourage qu'elle mange, qu'elle est donc tirée d'affaire, souhaite s'en sortir et sortir de cet univers protégé. Pour cela elle feint, ment, a recours à des expédients ce qui, finalement met en évidence sa fragilité. C'est aussi un combat contre elle-même, mais peut-être aussi, inconsciemment, une volonté de se livrer aux souffrances de ce mal qu'elle n'a pas choisi mais qui l'a choisit, elle ! Une démarche complexe donc. C'est une sorte de journal intime où l'auteur se livre jusque dans les moindres détails de ce parcours personnel, entre elle et le médecin. Il y a aussi une sorte de confrontation, une démarche différente entre Laure et Fatia, une jeune femme qui ne cesse de rechuter, avec Anaïs qui elle aussi peine et finit par jeter l'éponge et quitter l’hôpital. Je remarque cependant que l'écriture est pour Laure un exutoire, une catharsis à la fois bienvenue et bienfaisante. De cela aussi procède sa guérison, même si elle est précaire.

Le sujet est grave mais le style est épuré, fluide, un peu comme si les mots étaient calqués sur l’aspect physique de Laure et suivaient la lente progression vers la vie.

J'avais particulièrement aimé « Rien ne s'oppose à la nuit «  (La Feuille Volante n° 585). La lecture de cette première œuvre confirme cette bonne impression et m'engage à poursuivre dans la découverte de ce réel talent.

©Hervé GAUTIER – Janvier 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

Rien ne s'oppose à la nuit

 

N°585– Juillet 2012.

Rien ne s'oppose à la nuit Delphine de Vigan – JC Lattès

Au départ les paroles d'une chanson d'Alain Bashung, un roman dont j'avais beaucoup entendu parler, couronné par un prix [Prix du roman Fnac 2011], un auteur qui commençait à accéder à la notoriété et la couverture, avec ce beau visage de femme aux faux-airs de Jeanne Moreau jeune qui se trouve être celui de Lucile, la mère de l'auteur.

Ce roman, puisque c'en est un, s'ouvre sur la mort de Lucile, cette femme, qui, à 61 ans s'avère avoir été voulue, pas vraiment un suicide mais quelque chose comme un refus de vivre, de vieillir et de souffrir. C'est donc un hommage à cette mère autant qu'une quête, qu'un travail de deuil qu'elle entreprend, une façon de rompre le silence qui l'entourait, de comprendre cette femme qui avait été sa mère, une sorte d'inconnue... [« Lucile était un rempart de silence autour du bruit »]. Pourtant l'auteur butte sur une sorte d'impossibilité [« Lucile avait édifié les murs d'un territoire retiré qui n'appartenait qu'à elle, un territoire où le bruit et le regard des autres n'existaient pas »] au point qu'elle demande des informations à ses oncles et tantes. Elle veut comprendre pourquoi cette femme belle, intelligente mais triste, immature et dépressive, a pu en arriver là. Qui était donc cette Lucile, cette fille pas très intéressée par l'école, rêveuse mais intelligente et déterminée dont le charme (déjà) en faisait l'enfant préférée de Georges, son père ? Elle était la troisième d'une grande famille dont trois garçons étaient décédés par suicide, ce qui lui a donné très tôt l'image de la mort, de la tristesse, du silence, de l'absence définitive. Dans sa parentèle, parmi ses amis ou les hommes qui ont fait un temps partie de sa vie, beaucoup ont ainsi choisi leur mort.

On ne peut parler de sa mère sans la rattacher à l'univers familial. C'est en effet quelque chose qu'on ne manie pas facilement parce que, plus que d'autres sans doute, c'est un registre difficile à cause de la mémoire qui fait défaut par moments alors que parfois elle est étonnamment vive et précise. Dans un tel travail d'écriture, on est tenté d'être opportunément oublieux, voire de mauvaise foi, de régler des comptes ou de se livrer à une entreprise de thuriféraire, autant d'actions contradictoires qui sont aussi des d'écueils. C'est que ce livre est un univers douloureux et quand on décide d'explorer les arcanes de l'histoire intime d'une fratrie on finit par côtoyer l'envie, la jalousie, l'admiration, la vengeance. Le fantasme aussi s'installe quand les choses ne sont pas sûres mais au fur et à mesure qu'on avance dans l’introspection ou la découverte, les êtres auparavant flous ou simplement idéalisés prennent de la netteté et leurs contours se précisent. Georges, le mari de Lucile, sous des dehors respectables était « un père nocif, destructeur et humiliant », à l'attitude ambiguë vis à vis de ses filles, Lucile, sa propre mère lui échappe peu à peu. [« J'étais devenue son ennemie...je ne comptais plus. »] puis le mystère lève son voile sur d'autres facettes imprévues. Dès lors, le lecteur s’aperçoit que dans cette famille, comme dans bien d'autres, on cultive le non-dit, l'hypocrisie et le tabou. C'est que, écrire un tel livre qui ressemble beaucoup à une autobiographie, est un exercice délicat. C'est, sous couvert du classique devoir de mémoire ou d'une catharsis, faire resurgir des souvenirs qu'on voulait oublier, redessiner la lente descente de cette femme vers la mort, à travers une vie de couple difficile conclue par un divorce, des silences, des amours malheureuses et plurielles, des fragilités, des failles, son mal de vivre, un cheminement avec la drogue et l'alcool, ses erreurs, ses délires, ses engagements, ses désespoirs, ses hospitalisations en service psychiatrique et anticancéreux, ses guérisons et ses rechutes, sa rupture progressive avec la vie sociale et avec sa famille, son refus des traitements...

Celui qui tient le stylo est, en principe maître du jeu, il a le droit d'exercer son art, le devoir aussi sans doute et c'est ce qui motive l'auteur pour faire à sa mère « ce cercueil de papier ». Mais je note aussi que, durant tout le récit, l'auteur, à plusieurs reprises, s'interroge sur sa propre démarche au point de s'impliquer directement [« Sans doute m'a-t-il semblé que le « je » pouvait s'intégrer dans le récit lui-même... C'est un leurre, bien entendu... L'écriture ne donne accès à rien »] ou simplement, à cause de la perturbation qu'il lui cause, d'en arrêter la rédaction. Dès lors se pose la question de l'écriture, de son impossibilité, des doutes qui la paralyse, des personnages qui échappent à l'auteur, les interrogations jaillies de la lecture d'un journal intime ou d'une confidence, d'un souvenir. C'est un thème fascinant que celui de l'écriture et je ne perds jamais de vue l'opinion de Simenon qui juge que le métier d'écrivain s'inscrit dans le malheur parce que, lorsqu'on entreprend un tel travail, on n'en ressort pas indemne. On laisse dans cette démarche toujours un peu de ses illusions et de ses certitudes, on rêve de revenir à la facilité d'une fiction, d'avancer masqué derrière un personnage, on n'est pas sûr d'arriver au bout de sa démarche mais malgré tout on en a un extraordinaire besoin. Il est convenu de dire que l'écriture libère... Je n'en suis pas certain. Au contraire peut-être ? Sous des dehors salvateurs et parfois exorcistes, elle a toute les chances de brouiller un peu plus les cartes, d'engendrer des ruptures, des interrogations douloureuses qui resteront à jamais sans réponse.

Et puis les choses se précisent et l'auteur prend conscience autant qu'elle la craint de l'hérédité de la folie, de cette certitude qu'elle peut parfaitement la transmettre à son tour à ses enfants, l'intuition d'une sorte de destinée malsaine où l'on répète, sans le vouloir, l'exemple délétère donné par les générations précédentes. Elle se rappelle avoir été victime d'anorexie qui est une manière de s’autodétruire

Que m'est-il resté, le livre refermé ? D'abord une impressionnante somme de notes destinées à rédiger cette chronique, preuve que ce livre ne m'a pas laissé indifférent et même m'a interpellé. Puis une impression de malaise, que ce que je viens de lire est en réalité un témoignage poignant et plein d'amour, écrit non comme un roman mais avec la spontanéité d'une femme qui cherche des réponses avec en contre-point une sorte de fascination de la mort autant qu'un amour de sa mère et de la vie.

©Hervé GAUTIER – Juillet 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

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