Philippe DELERM

La sieste assassinée

La Feuille Volante n° 1088

La sieste assassinée – Philippe Delerm – Gallimard..

 

Philippe Delerm c'est le chantre du quotidien, le témoin de l'instant, des sensations, des impressions, des choses sans importance qui rythment notre journée ou notre vie, celle des quidams, des petits, des « sans grade ». C'est banal, c'est léger, sans grande importance et répétitif aussi, la sonnerie du téléphone, la poubelle qu'il faut descendre, la séance chez le coiffeur… Des petits moments de plaisirs, les pieds nus dans l'herbe, une douche dans la touffeur de l'été, le farniente de la plage et les châteaux de sable… Cela nous touchent, forcément, parce nous l'avons éprouvé, parce que cela nous dit quelque chose, même si on peut être étonné que cela fasse l'objet de mots écrits et publiés sur les pages d'un livre.

C'est ce que certains écrivains ont voulu faire, écrire la vie telle qu'elle est, pas celle éthérée des intellectuels, publiques des artistes du show-biz ou hypocrite des politiques, non celle de ceux dont on ne parle jamais. Ce sont des remarques, parfois acerbes, que lui inspirent ceux qui l'entourent, des impressions fugaces et c'est un simple stylo qui fuit et ainsi vous rappelle votre enfance, sur les bancs de la classe ou la puérilité des jeux qui ne se concevaient qu'au « conditionnel-sésame » (« on dirait que j'aurais fait ...» ) que l'âge adulte nous avait fait oublier un peu vite, mais aussi la timidité des premiers émois amoureux… Mais la roulette du dentiste, elle, vous ramène à une réalité plus actuelle. C'est parfois aussi l'évocation de tout le plaisir qu'on prend à la lente dégustation d'un artichaut, quand l'époque est plutôt au fast-food et au « time is money », à ce qu'il voit et qu'il décrit pour son lecteur, comme cette micheline-omnibus hors d'âge qui dessert encore pour quelques temps la gare d'un petit village. Il ajoute une pointe d'humour, une façon personnelle et malicieuse de rendre compte de la réalité, quand ce n'est pas avec une once de mauvaise foi. Rien ne lui échappe, ni un match de foot des « poussins » ni la déplaisante visite, généralement un dimanche matin où on a autre chose à faire, d' apôtres prosélytes venus vous porter la bonne parole en vous parlant du salut de votre âme ou du nécessaire retour à des valeurs religieuses traditionnelles et en vous priant de vous convertir sous le couvert d'une réflexion approfondie sur des vérités présentées comme les seules valables.

Nous avons droit à l'évocation un peu surannée des bals de campagne où on « valsait-musette », à la tiédeur bien actuelle des bistrots citadins et dans « l'heure du tee » dont le jeu de mot ne m'a pas échappé, c'est un autre monde mais puisqu'on étai dans la nostalgie, dans cette « saudade » chère à Fernando Pessoa, je me suis mis à regretter ces transformations qu'on bottait au rugby, mais en creusant une petite excavation dans la pelouse, d'un coup de talon résolu. Cela n’arrangeait sans doute pas le terrain, mais cela faisait partie du folklore. A l'heure des SMS, des courriels et du téléphone portable, je suis encore de ceux qui aiment recevoir des lettres, mais pas n’importe lesquelles, pas des factures ou des avertissements du percepteur, mais des lettres manuscrites, amicales ou, pourquoi pas amoureuses, j'aime les regarder, les décacheter, sentir l'odeur de l'encre et du papier, les lire, les relire, découvrir et interpréter l'écriture... et surtout pouvoir les conserver !

 

J'avais bien aimé « La première gorgée de bière » (La Feuille Volante n° 268) . J'ai retrouvé avec plaisir ces courts textes toujours aussi pleins de simplicité, de poésie, de dépaysement bienvenu. J'y ai retrouvé, toutes choses égales par ailleurs, l'ambiance que je goûte tant dans les poèmes de Léon-Georges Godeau. J'aurais peut-être apprécié un peu plus de nostalgie, mais cela tient à moi, sans doute ?

© Hervé GAUTIER – Novembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

AUTUMN

 

N°956– Août 2015

 

AUTUMNPhilippe DelermGallimard.[Prix Alain Fournier 1990]

 

D'emblée, le titre évoque une Angleterre froide et brumeuse. Plus précisément l'auteur invite son lecteur dans l'univers des peintres préraphaélites du milieu du XIX° siècle. Pour réagir contre la pauvreté de la peinture victorienne, ces artistes ont en effet choisi de s'inspirer des légendes médiévales et de la poésie primitive en se donnant comme modèle les œuvres des prédécesseur de Raphaël. La figure principale est le peintre et poète Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), qui crée « la confrérie préraphaélite ». C'est pourtant un personnage complexe, à la fois mystique et sensuel, individualiste et porté vers la communauté. Sa jeune femme, Élisabeth Siddal , décédée 7 ans plus tôt, était un être diaphane à la chevelure rousse. Dépressive, elle meurt d'une overdose de laudanum. Elle fut son modèle, surtout après sa mort mais il l'idéalisera sous les traits de la Béatrice de la « Divine Comédie » comme elle fut le modèle de John Everet Millais qui vit en elle Ophélie chère à Shakespeare. Rossetti poursuit sa recherche de la beauté féminine dans des portraits qu'il réalise de Fanny Cornforth, une jeune prostituée dont il est amoureux et de Jane Burden, l'épouse de William Morris, avec qui il a une liaison. Ces artistes sont à la recherche de l'art absolu, entre mystique et esthétique, mais ce roman est aussi l'évocation de leurs amours impossibles, passionnées, romantiques et tragiques, avec au bout du voyage, la drogue et la mort. Ce roman évoque les relations des préraphaélites dans leur expérience commune artistique, tourmentée, intemporelle et la nature quasi-divine de leur inspiration, mais se concentre sur la relation de Rossetti et de son épouse. Son travail influencera les Symbolistes.

 

Philippe Delerm nous fait non seulement pénétrer dans l'univers de ces peintres qui inspirèrent les symbolistes, et c'est déjà un enchantement, mais explore aussi cette recherche personnelle de la femme idéale autant que le sens de la démarche créatrice. Son écriture est somptueuse et agréablement poétique, aux couleurs chaudes de l'automne. La construction du roman qui alterne les lettres échangées et les passages évocateurs et descriptifs lui impriment un rythme agréablement évocateur. C'est aussi un ouvrage historique où les personnages ont réellement existé et où se côtoient Lewis Caroll, l'auteur d' « Alice aux Pays des Merveilles », mais aussi le célèbre critique d'art John Ruskin et le poète Swinburne.

 

Je ne dirai jamais assez combien mon intérêt va à ces grands serviteurs de notre si belle langue française que sont les bons écrivains et c'est pour moi, à chaque fois, un plaisir de les lire. Je poursuis volontiers et passionnément la découverte de l'univers de Philippe Delerm dont cette chronique a déjà abondement parlé.

 

Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

UN ETE POUR MEMOIRE

 

N°955– Août 2015

 

UN ETE POUR MEMOIREPhilippe DelermGallimard.

 

La grand-mère du narrateur vient de mourir et il lui faut quitter Paris pour les bords de la Garonne, à côté de Montauban et sa tiédeur de briques. Cette femme était une bonne chrétienne comme dit le curé qui n'hésite pas à se porter garant de son entrée au paradis mais elle a choisi de reposer dans le petit cimetière de la colline qu'elle appelait son jardin...

 

Stéphane, le narrateur, ne le sait pas encore mais, à l'occasion de cette cérémonie, cet été va être serti dans sa mémoire et pas seulement à cause des obsèques de cette aïeule qui avait fait partie de sa vie. Une sorte de double deuil. Pour lui c'est la douce fragrance de son enfance insouciante qui renaît quand il passe la porte de cette maison pleine d'odeurs de fleurs avec ele l'envie d'y rester malgré un roman à terminer, le plaisir d’être à nouveau allongé dans l'herbe, le farniente, le souvenir de cette cousine dont, enfant, il était un peu amoureux, l'émotion qu'on ressent quand on remonte le temps… Tout lui revient, l'accent qui enchante les mots, la couleur du magnolia au jardin, les baignades, les parties de pêche dans la Garonne, les bateliers du canal, les ricochets, les balades à bicyclette, la courbe des collines et les chemins d'eau, les robes blanches et vaporeuses des jeunes filles, les tons pastels des paysages, les senteurs, les bruits et les silences de la nature, la lecture des romans d'aventures qui ont peut-être, sans qu'il le sache, décidé de son destin… Il retrouve le goût de cet été qui « s'attarde grenadine, s'efface menthe à l'eau » qu'il redécouvre à travers les yeux et les gestes de la petite Marine qui désormais habite le château longtemps resté inhabité et qui domine le village. Elle est nouvellement arrivée dans le pays avec sa famille parisienne un peu bohème et retient l'attention de Stéphane à cause de son imagination et ses rêves. Elle sera son guide dans ce parcours à contre-enfance, elle qui a une sorte de maturité qui la différencie des enfants de son âge.

 

Même si le narrateur ne le dit pas expressément, c'est la marque du temps qui passe, qui fuit, l'âge adulte qui s'est installé dans son quotidien qui va pourtant reprendre ses droits à travers la mélancolie de la rentrée de septembre, ces livres à couvrir, ces cahiers neufs, ces crayons qui en noirciront bientôt les pages…

 

J'ai goûté ce texte poétique plein d'images et de senteurs d'été, rempli aussi des parfums délicats de cette enfance disparue et qui revient, ce temps qui passe et qui nous donne le vertige. Avec de courts chapitres, l'auteur installe dès l'abord cette ambiance estivale autant que la mélancolie du passé, un monde qu'il a connu et qui a définitivement disparu, un autre qui s'est installé dans sa vie et qui va le happer après cette parenthèse de la mémoire...

 

 

 

Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LA CINQUIEME SAISON

N°954– Août 2015

 

LA CINQUIEME SAISONPhilippe DelermGallimard.

 

On a tous dans le cœur un tableau noir et sa poussière de craie, la portée bleue d'un cahier d'écolier avec des mots écrits à l'encre violette dans le crissement d'une plume d'acier, pleins et déliés, le doux ronronnement des tables de multiplications, le lourd silence des dictées, les blouses grises et les punitions, la cour de récré poudreuse et les derniers jours d'école dans la touffeur naissante de l'été, les jeux de billes, de marelle ou de corde à sauter. Tout le parfum de l'enfance ! Plus tard ce seront des nattes et des taches de rousseur, les regards maladroits et les paroles timides, les garçons hâbleurs qui voudront se faire remarquer des filles qui les ignoreront du haut de leur beauté naissante. Leur indifférence et leurs yeux annonceront déjà les femmes qu'elles seront bientôt. Ce sera le temps des amours inventées, des menthes à l'eau, des illusions qui ne manqueront pas d'éclater, avec cette volonté de grandir vite et cette fascination de l'avenir mais aussi ce désir un peu fou de demeurer encore un peu dans le giron tiède de l'enfance.

 

M. Chatel est un instituteur, un Maître d'école comme on disait avant, soucieux de l'avenir de ses élèves à qui il transmet son savoir. Ils le respectent pour cela, parce qu'il leur apprend le calcul et la grammaire, même si ce n'est pas passionnant et qu'ils n'aiment pas vraiment cela. Ce n'est pas tout à fait un copain, pourtant il joue à l'occasion avec eux au foot sur la place du village, organise la kermesse de fin d'année scolaire. On l'appel « M'sieur » entre crainte et une complicité feinte. C'est un petit village où on a déjà abandonné la gare, sans doute non rentable, avec sa dernière épicerie qui fermera à la mort de sa propriétaire, son café à la lisière de la faillite, l'école elle-même disparaîtra bientôt, faute d'élèves. Ils partiront vers d'autres horizons ou au collège et ne seront pas remplacés parce que les temps changent et qu'on n'y peut rien.

 

Il se souvient de cette tranche de vie où il aimait cette jeune fille trop tôt disparue dans un accident. D'elle il n'a plus que des souvenirs, les albums pour enfants qu'elle a crées, ses aquarelles aux couleurs chaudes. Ils avaient tout pour vivre ensemble une vie heureuse et longue mais le destin en a décidé autrement. Parce que c'est un baume, il choisit de de lui écrire avec des mots d'encre bleue, de crier dans l'écriture tout cet amour perdu, tout ce gâchis, tout ce deuil impossible à faire. Ces mots, elle ne les lira jamais mais ils lui viennent à travers ses souvenirs qui renaissent dans la couleur d'une robe, la langueur d'une soirée d'été, une chanson de Duteuil ou de Souchon, une photo de David Hamilton... Il la fait revivre dans sa mémoire, habille ces années heureuses de phrases, entre leur enfance différente, leur rencontre, leur vie amoureuse, leurs vacances au soleil de Provence, leurs projets… Même si écrire est une forme de folie, entre vertige et exorcisme, c'est une sorte de longue lettre, tissée à petites touches intensément poétiques, un journal confié aux feuillets blancs d'un cahier où le deuil est présent à chaque page sans pour autant être exagérément larmoyant, mais à certains moments du roman j'ai pourtant eu l'impression d'un veuf qui parlerait à une tombe.

 

Bien sûr la vie continue mais l'absence reste et lui s’accroche aux mots qu'il investit de son chagrin. Ce sera une nouvelle rentrée avec ces feuilles qui tombent déjà et les matinées qui rafraîchissent, les encriers en porcelaine qu'on remplit d'encre mais cette femmes diaphane disparue sur une route rappelle que nous ne sommes que les pauvres usufruitiers de notre vie, même si nous choisissons de ne pas y penser, de vivre comme si nous étions immortels.

 

Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

LA BULLE DE TIEPOLO

N°953– Août 2015

 

LA BULLE DE TIEPOLOPhilippe DelermGallimard.

 

Au départ, il y a une visite d'Antoine Stalin, critique d'art, chez un brocanteur parisien et un tableau d'un peintre inconnu qui lui évoque le style d'Edouard Vuillard qu'il est en train d'étudier. L'œuvre lui échappe cependant au profit d'Ornella Malese, une jeune romancière italienne promise au succès pour un petit roman « Granité café » dont l'action(ou l’inaction) se passe à Venise et qui chante les plaisirs simples de la vie. La romancière a acheté ce tableau parce qu'il est signé par son grand-père, Sandro Rossini, un homme environné de mystères et de tabous. Dans sa famille puritaine on ne parle pas à de lui à cause d'une improbable aventure féminine de ce dernier dont cependant l'histoire personnelle s'est mêlée à celle de la dictature de Mussolini. Ces deux personnages que tout oppose et qui ne se connaissaient pas auparavant vont cependant faire un bout de chemin ensemble. Lui vient de perdre sa femme et sa fille et elle va connaître, un peu malgré elle, le succès grâce à son livre. Ils se rencontrent autour de ce premier tableau. Pour autant, ils vont se retrouver ensemble à Venise où Antoine doit étudier une fresque de Giadomenico Tiepolo, moins connu que son père Giambattista, « Il mondo Nuovo » (Le nouveau monde), conservée dans une villa palladienne. Ce tableau s'avère un mystère puisqu'il représente des personnages de dos, en train de regarder une scène que nous ne voyons pas mais dont un homme désigne quelque chose au moyen d'une longue baguette qui se termine par une sorte de bulle (là non plus on n'est sûr de rien d'autant que Delerm se demande s'il ne s'agit pas là d'une imperfection, une altération de l’enduis, une tache ou une éraflure). L'auteur décrit ce tableau en s'interrogeant sur le sens du geste du personnage à la baguette. Or ce tableau en évoque deux autres à peu près semblables, conservés dans un musée parisien et dans une villa italienne, mais aucun des deux ne présente cette fameuse bulle. Y a-t-il une symbolique forte de cette bulle qui isole Antoine et Ornella de cette vie faite de deuils pour lui et de succès pour elle ? Ces deux situations sont fragilisantes puisqu'elles affectent leurs deux solitudes nées d'un vide. Ce sont là deux formes d'événements extraordinaires qui interviennent dans leur vie et qui l'affaiblissent, soit dans le malheur pour lui soit dans une forme de bonheur née de la consécration longtemps attendue pour elle. Antoine se coupe du monde à cause de son deuil que son travail exorcise et Ornella se recroqueville sur ses livres qui évoquent son enfance, deux façons de se couper du monde extérieur, de s'abstraire du temps qui passe... Ornella se considère comme l’héritière d'une volonté de « vivre dans la création... vivre pour la création ». Sous son couvert, Delerm évoque l'écriture mais aussi le monde impitoyable de l'édition qui rejette d'emblée un auteur inconnu, ce même monde qui, la notoriété venue, lui fera la cour. C'est sans doute une réflexion sur l'écriture, sur le succès, sur la notoriété, sur le silence des médias à la sortie d'un livre, période difficile à vivre pour un auteur qui a mis beaucoup de lui même dans son livre qui est avant tout un univers douloureux. Il n'oublie pas non plus de placer la jeune femme dans son milieu professionnel (elle est enseignante dans un collège à Ferrare) où la notoriété soudaine lui fait prendre une importance que ses collègues de travail ne lui accordaient auparavant.

 

Certes, il y a cette déambulation dans Venise à laquelle nous convie l'auteur et c'est toujours un plaisir de visiter la Sérénissime d'autant plus qu'il évoque des lieux labyrinthiques désertés par les touristes. Il y a ces instants de farniente, ces visions de la cité des Doges au quotidien, « vaporetti », « traghetti », ces conversations chantantes et insaisissables des Vénitiens, ces couleurs et ces bruits d'eau sur les canaux, cette lumière sur les églises et les palais... Ce court roman se déroule en Italie et à Venise, écrin de l'enfance d'Ornella. Il y a une histoire d'amour, incontournable dans ce contexte, entre Antoine et Ornella mais cette passade, qui n'est pas vraiment passionnée, est présentée comme un échec au temps avec une évocation de Marcel Proust, forcément (« C'est le temps qui nous tue et quand on fait l'amour on arrive à le tuer à son tour ».  « Le personnage principal des romans, c'est toujours le temps, et le temps de l'amour physique n'existe pas ») ). C'est un peu un passage obligé dans ces deux vies déboussolées, quelque chose qui ressemble à une sorte d'amitié naissante, libre et complice à la fois, un lien fragile en tout cas. Dans cette bulle, les souvenirs vénitiens se conserveront mais chacun vivra sa vie sans l'autre. C'est une réflexion sur la peinture, quelque chose de culturel ou peut-être du sens de la vie, sur la fuite du temps qui nous affecte tous mais qui pèse surtout sur la notoriété des artistes, les consacrant ou les oubliant. En fait tout est lié dans cette rencontre hasardeuse entre Antoine et Ornella, depuis l'univers de Vuillard jusqu'à la lecture de « Granité Café » , en n'oubliant pas le destin de Sandro Rossini et cette étrange histoire de bulle dans le tableau de Tiepolo. Delerm s'interroge sur les motivations de la création « l'équilibre entre le pouvoir et une insuffisance » et cette volonté de fixer l'instant est peut-être pour le créateur la marque d'une impossibilité à le vivre.

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Tout cela m'a paru un peu confus et je ne suis même pas sûr d'avoir compris la véritable motivation de l'auteur tant les thèmes sont nombreux, a moins bien sûr qu'il ne s'agisse d'une énième forme de solipsisme toujours un peu énervante chez les écrivains à succès (il y a sans doute des connotations précises et nombreuses entre le personnage d'Ornella et l'auteur lui-même. Il prête d’ailleurs à la jeune femme la volonté de dire le monde selon elle, un peu sans doute comme l’auteur lui-même). Il y a peut-être une volonté chez lui de régler des comptes personnels sur la manière dont a pu être reçue son écriture dans le passé, au début de sa carrière d’écrivain ou sur la nécessaire promotion de ses livres par l'auteur lui-même, d'émettre des craintes sur la pérennité de son œuvre mais l'ensemble reste quand même fort bien écrit, poétique et c'est un plaisir de le lire.

 

Hervé GAUTIER – Août 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com

Quelque chose en lui de Bartleby- Philippe Delerm

 

N°459 - Octobre 2010

Quelque chose en lui de Bartleby – Philippe Delerm – Mercure de France.

Le titre de ce roman évoque une chanson connue, mais qu'en est-il, et d'abord qui est ce Bartleby et qui se cache derrière ce « lui »?

 

Selon l'auteur, Bartleby est le nom d'une nouvelle d'Herman Melville (l'auteur de Moby Dick), c'est aussi le nom du personnage principal, simple employé aux écritures de Wall Street qui tout d'abord se montre discipliné, travailleur, lisse, solitaire mais qui, avec le temps, s'oppose à son patron en refusant de faire certains travaux en déclarant systématiquement « Je ne préférerais pas ». Peu à peu il cesse tout travail, s'installe définitivement dans son bureau où il finit par habiter et refuse même son licenciement par son patron!

 

« Lui », c'est Arnold Spitzweg, c'est le type même de l'anti-héros, simple employé de « La Poste », modeste, casanier, célibataire, solitaire, malgré une brève aventure avec une de ses collègues, demeurant dans deux pièces 226 rue Marcadet à Paris et cela dure depuis 20 ans, depuis qu'il a quitté son Alsace natale! Malgré son travail, il est imperméable à l'informatique, normal, il n'est pas né avec! A force d'être moqué par ses collègues, il va se mettre à tenir un blog, nom bizarre, « espèce de borborygme scandinave, moitié blizzard moitié grog », une sorte de journal intime qui ne l'est plus guère puisque confié à Internet. Il y confesse son envie de silence, de solitude, ses goûts simples pour la glace au café, le cigarillo où le plaisir de flâner dans Paris, surtout l'été, c'est à dire l'inverse de ce qui est la modernité, l'hyperactivité...

 

Tout cela est bel et bon, mais Bartleby la-dedans? Certes Arnold lui ressemble un peu et chacun d'eux marque sa différence à sa manière, pourtant notre postier reste un fonctionnaire modèle, respectueux de sa hiérarchie et de son travail.

Pour lui, ce blog sera son originalité, il y parle surtout de son quotidien, de la solitude sans qu'on sache très bien s'il la recherche ou s'il la subit [« Au Luxembourg où naissent vite les conversations sur le sens de l'existence, (il) évite les bancs... Il se choisit un fauteuil vert pâle, à défaut une chaise. Il se redit cette phrase de Léautaud qui le ravit « ce que j'ai dans la tête me suffit »]. Pour que les choses soient bien claires il baptise sa chronique du nom d' « antiaction. com ».

 

Le plus étonnant c'est qu'on finit par parler de lui à la radio et que, chose étrange sans doute, on goûte son écriture au point qu'on songe pour lui à une édition! Ainsi Arnold qui ne voulait pas entendre parler de l'informatique qui souhaitait surtout rester anonyme devient sujet de conversation, surtout de la part des femmes, reçoit des e-mails auxquels il ne répond jamais, découvre qu'il aime être aimé et être connu![« Il a là-dessous une angoisse métaphysique. Un besoin d'exister qui ne repose sur rien. Çà, c'est vraiment notre époque. Çà m'horripile évidemment. Mais bizarrement ça me concerne »]. Il sort tellement de l'anonymat que son amour de jeunesse qu'il n'avait cependant pas oublié se manifeste à nouveau grâce à la toile.

Que fera-t-il? Sortir de sa condition de quidam et devenir quelqu'un d'autre est-il si tentant? L'exergue qui, comme la préface fait partie d'un récit et que bien entendu il faut lire, nous avertissait déjà « Il n'y a pas de grandes vies, il n'y a pas de petites vies » Alors!

 

J'arrête là pour ne pas déflorer ce roman, présenté en courts chapitres et décliné dans une belle écriture, agréable à lire et avec parfois des accents poétiques, comme toujours chez Delerm. Le décor parisien procure un dépaysement bien venu, loin de l'agitation quotidienne du métro et des affaires médiatiques surtout quand l'auteur y met une touche bucolique.

 

Cela dit, on peut se poser moult questions. Quelle est la valeur de l'écriture et pourquoi la pratique-t-on? Est-elle un réel besoin et quelle est sa véritable raisonnance? Peut-on vouloir rester réellement anonyme en confiant ses états d'âme à Internet?Quid de la notoriété? Malgré tout, nous sommes dans une société de plus en plus indifférente aux autres mais où la réussite individuelle prime. Être différent est-il aujourd'hui bien reçu dans un monde en perpétuel mouvement, en quête d'uniformisation?... Internet a quelque chose de fascinant et de mystérieux, de dangereux aussi...

Beaucoup peuvent se retrouver dans ce personnage du blogueur sur qui se braquent un temps les projecteurs de la renommée pour l'abandonner ensuite...

 

J'ai bien aimé ce roman dans la lignée de ce que j'avais déjà lu de cet auteur.

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER – Octobre 2010.http://hervegautier.e-monsite.com

 

MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM

 

N°396– Février 2010.

MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM – Feryane éditeur.

 Philippe Delerm n'est pas un inconnu pour cette revue (la Feuille Volante n°268).

 J'ai donc abordé cette lecture avec un a priori favorable. Le titre en lui-même sonne comme une remarque existentielle, pas vraiment un compliment, plutôt une réflexion désabusée qui insiste sur la banalités de choses qui pourtant se voulaient originales!

 D'emblée, j'ai été conquis par le style, bien dans l'esprit de cet ouvrage qui n'est ni un roman ni un essai mais une somme de réflexions sur la condition humaine à travers des expressions de tous les jours qui reviennent dans notre bouche et qui résument la perception que nous avons du monde qui nous entoure. Du monde et surtout des êtres, nos semblables que nous sommes amenés, parfois malgré nous ou parfois non, à juger d'un mot, comme si cela devait faire date dans notre jurisprudence personnelle, tant il est vrai que nous sommes tous prompts à la critique! Nous nous arrogeons le droit de poser nos yeux sur la vie d'autrui comme si cela nous regardait et comme si cela pouvait arranger les choses, en oubliant, bien sûr, qu'il en va de même pour nous, que nous sommes nous aussi un centre d'intérêt pour autrui ou une occasion de parler! Juger les autres n'a jamais fait avancer les choses. Tout y passe, notre voisin comme la façon qu'ont les hommes politiques de gouverner le monde et donc notre vie, mais aussi le foot, le gaspillage...

C'est vrai qu'elles sont banales les choses de tous les jours, c'est rien de le dire surtout quand cette caractéristique s'exprime en phrases convenues, presque des clichés, des truismes des petites phrases usitées à en être usées qui soulignent le temps, celui qu'il fait et celui qui passe. On n'y prête même plus attention parce que « le travail », parce que « la famille », parce que « les obligations »... et puis on choisit de tout oublier « parce que le présent est toujours fait de comédie et de tragédie », on laisse filer tout en profitant, parfois, pour oublier, parce que le temps est source de souvenirs, mélancoliques, douloureux, rarement heureux! Tout cela est une question de fidélité, aux autres et surtout à soi parce qu'à l'heure de la toilette l'image que nous renvoie chaque matin le miroir se doit d'être honorable, à moins qu'on choisisse de s'en moquer. Quand on est vieux on se veut « encore jeune » et les générations montantes doutent du futur et envient les retraités! On n'oublient pas les rituels, ceux du marché dominical, même s'il y fait froid, que c'est incommode et plus cher qu'ailleurs. On se justifie avec de bonnes raisons, celle du dialogue avec le commerçant, de la rencontre de copains et de l'appétitif sur le zinc...

L'auteur décrit en effet des instants familiers, caractérise des moments saisis dans notre quotidien, sur le marché, dans la rue ou simplement dans notre famille. Ce ne sont que des mots, des expressions toutes faites, des phrases usitées à en être usées ( mais les mots de s'usent pas comme des vêtements, on dirait au contraire qu'ils se régénèrent, se revitalisent par un usage excessif) que nous sollicitons pour expliquer une situation , souvent dans un résumé étonnamment bref. Le temps! Voilà bien le sujet. C'est avant tout celui qu'il fait, la météo que chacun se targue de deviner pour le lendemain ou de regretter parce que, maintenant, il n'y a plus de saison et que le réchauffement de la planète menace la vie. Ah, cette météo, si elle n'existait pas! Elle permet à chacun de se mettre en valeur, de faire état de son expérience personnelle qui, bien entendu, est meilleure que celle de son voisin!

Surtout, me semble-t-il, c'est le temps qui passe qui est évoqué. Sur lui, personne n'a de prise et cet aspect des choses fait tellement partie de la condition humaine qu'il vaut mieux oublier. Nous ne sommes ici que de passage, nous ne sommes pas éternels. Cela aussi fait partie de ces petites phrases récurrentes qu'on emploie comme à regret, un rien philosophe, ou qu'on évite de trop évoquer parce qu'elles deviennent tabou et insistent sur l'aspect transitoire de notre vie! Elles évoquent le passé comme une période pas vraiment mieux que maintenant, mais qu'on regrette parce qu'à l'époque on était plus jeune, on avait la vie devant soi et le temps n'avait pas encore laissé son empreinte dans notre âme et dans notre vie. C'est aussi notre présent qui est évoqué ici, dans nos gestes quotidiens et automatiques, ce qui donne à l'auteur une extraordinaire occasion d'en parler et d'y réfléchir, de disséquer ce qu'il croit être nos raisons profondes d'agir ainsi et les remarques personnelles que cela lui inspire. L'air de rien, il nous parle de nous, de nos petites lâchetés, de notre aptitude à la flatterie, voire à la flagornerie, de nos petits arrangements avec le quotidien, de notre refus de nous remettre en question, de ces non-dits, voire de ces hypocrisies de chaque jour qui envahissent notre vie, de nos compromis qui se changent souvent en compromissions, de nos centres d'intérêt qu'on voudrait définitifs mais qui sont souvent remplacés par d'autres, davantage de circonstance... Nous nous nourrissons avec gourmandise de superficialité parce que l'époque est ainsi. Nous exprimons nos révoltes autant que nos plaisirs intimes et furtifs.

A travers mille petites phrases de la vie de tous les jours, l'auteur redessine cette hypocrisie, voire cette muflerie qui fait notre quotidien et dont nous nous contentons à bon compte, qui cache ce que tout le monde voit mais affecte d'ignorer, ces non-dits qui gomment artificiellement les différences et clivages sociaux. C'est la société humaine qui se reflète dans son langage comme dans un miroir et évoque ces mille arrangements avec la solitude, la condition humaine, les bassesses et les lâchetés qui font notre quotidien, cette volonté de faire prévaloir le paraître sur l'être parce que c'est ainsi depuis que le monde est monde et que personne ne changera rien à cette comédie, parce que la flatterie, voire la flagornerie fait partie du jeu, parce que les compromis se changent souvent en compromissions, parce que c'est ainsi tout simplement, malgré les images et les visages furtifs de ceux qu'on aurait bien voulu voir s'attarder un peu, mais voilà!

 Ces petits fragments de langage, commentés avec humour et rendus savoureux par l'auteur sont autant d'occasion de se les rapproprier avec émotion, même si, l'air de rien, il nous rappelle que nous ne sommes ici que de passage, que tout ce qui est humain a une fin et que ce n'est peut-être pas si grave que cela après tout puisqu'il nous redonne les goût des mots, pas ceux intellectuels de la littérature, mais au contraire ceux de tous les jours et de tout le monde! Le temps passe, oui, et après? Ces mots c'est, comme le dit l'auteur « un salut à la vie qui se plaint de la vie ».

Alors, insoutenable légèreté de l'être? Pourquoi pas. Il reste que j'ai bien aimé ce moment de lecture.

Le sous-titre « les dessous affriolants des petites phrases » me paraît tout à fait justifié.

 

© Hervé GAUTIER - Février 2010.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 

 

 





 

 

 

N° 396 – Février 2010

 

MA GRAND-MÈRE AVAIT LES MÊMES – Philippe DELERM

Philippe DELERM n'est pas un inconnu pour cette revue (La Feuille Volante n° 268).

J'ai donc abordé cette lecture avec un a priori favorable. Le titre en lui-même sonne comme une remarque existentielle, pas vraiment un compliment, plutôt une réflexion désabusée qui insiste sur la banalités de choses qui pourtant se voulaient originales!

D'emblée, j'ai été conquis par le style, bien dans l'esprit de cet ouvrage qui n'est ni un roman ni un essai mais une somme de réflexions sur la condition humaine à travers des expressions de tous les jours qui reviennent dans notre bouche et qui résument la perception que nous avons du monde qui nous entoure. Du monde et surtout des êtres, nos semblables que nous sommes amenés, parfois malgré nous ou parfois non, à juger d'un mot, comme si cela devait faire date dans notre jurisprudence personnelle tant il est vrai que nous sommes tous prompts à la critique! Nous nous arrogeons le droit de poser nos yeux sur la vie d'autrui comme si cela nous regardait et comme si cela pouvait arranger les choses, en oubliant, bien sûr, qu'il en va de même pour nous, que nous sommes, nous aussi un centre d'intérêt pour autrui, ou une occasion de parler! Juger les autres n'a jamais fait avancer les choses. Tout y passe, notre voisin comme la façon qu'ont nos hommes politiques de gouverner le monde et donc notre vie, mais aussi le foot, le gaspillage...

C'est vrai qu'elles sont banales les choses de tous les jours, c'est rien de le dire surtout quand cette caractéristique s'exprime en phrases convenues, presque des clichés, des truismes des petites phrases usitées à en être usées qui soulignent le temps, celui qu'il fait et celui qui passe. On n'y prête même plus attention parce que « le travail », parce que « la famille », parce que « les obligations »... et puis on choisit de tout oublier « parce que le présent est toujours fait de comédie et de tragédie », on laisse filer tout en profitant, parfois, pour oublier, parce que le temps est source de souvenirs, mélancoliques, douloureux, rarement heureux! Tout cela est une question de fidélité, aux autres et surtout à soi parce qu'à l'heure de la toilette l'image que nous renvoie chaque matin le miroir se doit d'être honorable, à moins qu'on choisisse de s'en moquer. Quand on est vieux on se veut « encore jeune » et les générations montantes doutent du futur et envient les retraités! On n'oublie pas les rituels, ceux du marché dominical, même s'il y fait froid, que c'est incommode et plus cher qu'ailleurs. On se justifie avec de bonnes raisons, celle du dialogue avec le commerçant, de la rencontre de copains et de l'appétitif sur le zinc...

L'auteur décrit en effet des instants familiers, caractérise des moments saisis dans notre quotidien, sur un marché, dans la rue ou simplement dans l'intimité de notre famille. Ce ne sont que des mots, des expressions toutes faites, des phrases usitées et même usées ( mais les mots ne s'usent pas comme des vêtements, on dirait au contraire qu'ils se régénèrent, se revitalisent par un usage excessif ) que nous sollicitons pour expliquer une situation, souvent dans un résumé étonnamment bref. Le temps! Voilà bien le sujet. C'est avant tout celui qu'il fait, la météo que chacun se targue de deviner pour le lendemain ou de regretter parce que maintenant, il n'y a plus de saisons et que le réchauffement de la planète menace la vie. Ah, cette météo si elle n'existait pas! Elle permet à chacun de se mettre en valeur, de faire état de son expérience personnelle, qui, bien entendu, est meilleure de celle de son voisin! Surtout, me semble-t-il, c'est le temps qui passe qui est ici évoqué. Sur lui personne n'a de prise et cet aspect des choses fait tellement partie de la condition humaine qu'il vaut mieux l'oublier. Nous ne sommes ici que de passage, nous ne sommes pas éternels. Cela aussi fait partie de ces petites phrases récurrentes qu'on emploie comme à regret, un rien philosophe, ou qu'on évitent pourtant de trop évoquer parce qu'elles deviennent tabou et insistent sur l'aspect transitoire de notre vie! Elles évoquent le passé, comme une période pas vraiment mieux que maintenant mais qu'on regrette parce qu'à l'époque on était plus jeune, on avait la vie devant soi et le temps n'avait pas encore laissé son empreinte dans notre âme et dans notre vie. C'est aussi notre présent qui est évoqué ici, dans nos gestes quotidiens et automatiques ce qui donne à l'auteur une extraordinaire occasion d'en parler et d'y réfléchir, de disséquer ce qu'il croit être nos raisons profondes d'agir ainsi et les remarques personnelles que cela lui inspire. L'air de rien, il nous parle de nous, de nos petites lâchetés, de notre aptitude à la flatterie, voire à la flagornerie, de nos petits arrangements avec le quotidien, de notre refus de nous remettre en question, de ces non-dits, voire de ces hypocrisies qui chaque jour envahissent notre vie, de nos compromis qui se changent souvent en compromissions, de nos centres d'intérêt qu'on voudrait définitifs mais qui sont aussitôt remplacés par d'autres, davantage de circonstance... Nous nous nourrissons avec gourmandise de superficialité parce que l'époque est ainsi exprimons notre révolte autant que nos plaisirs intimes et furtifs

A travers mille petites phrases de la vie de tous les jours, l'auteur redessine cette hypocrisie, voire cette muflerie qui fait notre quotidien et dont nous nous contentons à bon compte, qui cache ce que tout le monde voit mais affecte d'ignorer, ces non-dits qui gomment artificiellement les différences et clivages sociaux. C'est la société humaine qui se reflète dans son langage comme dans un miroir et évoque ces mille arrangements avec la solitude, la condition humaine, les bassesses et les lâchetés qui font notre quotidien, cette volonté de faire prévaloir le paraître sur l'être parce que c'est ainsi depuis que le monde est monde et que personne n'y changera rien, parce que parce que c'est ainsi tout simplement, malgré les images et les visages furtifs de ceux qu'on aurait bien voulu voir s'attarder un peu, mais voilà!

Ces petits fragments de langage, commentés avec humour et rendus savoureux par l'auteur sont autant d'occasion de se les approprier de nouveau avec émotion, même si, l'air de rien, il nous rappelle que nous ne sommes ici que de passage, que tout ce qui est humain a une fin et que ce n'est peut-être pas si grave que cela après tout puisqu'il nous redonne les goût des mots, pas ceux intellectuels de la littérature, mais au contraire ceux de tous les jours et de tout le monde! Le temps passe, oui, et après? Ces mots c'est, comme le dit l'auteur « un salut à la vie qui se plaint de la vie »

Alors, insoutenable légèreté de l'être? Pourquoi pas. Il reste que j'ai bien aimé ce moment de lecture.

Le sous-titre « les dessous affriolants des petites phrases » me paraît tout à fait justifié.

© Hervé GAUTIER - Février 2010.





 

 

LA PREMIERE GORGEE DE BIERE - Philipe DELERM – EDITIONS L'ARPENTEUR

 

N°268 – Février 2007

 

LA PREMIERE GORGEE DE BIERE – Philipe DELERM – EDITIONS L'ARPENTEUR

L'auteur et moi sommes de la même génération, alors, forcément, nous avons quelque chose en commun, au moins l'époque. Peut-être pas autant que cela, parce que moi, je suis un provincial, version France profonde, et j'ai toujours voulu cultiver cela, alors “Les loukoums chez l'Arabe” et “Le trottoir roulant de la station Monparnasse”, cela m'est un peu inconnu, quoique...

le reste en revanche, m'a beaucoup parlé, je veux dire que cela a fait renaître en moi des souvenirs d'enfance. C'est paradoxale peut-être puisque “La première gorgée de bière”, “Prendre un porto” ou le grog des jours de fièvre étaient, à cette époque, plutôt interdits et le secret tenait lieu de plaisir, mais quand même...

 

Je me souviens des sorties de la messes dominicales qui ne se terminaient jamais sans le passage obligé dans l'odeur chaude d'une pâtisserie, dans le choix de ces douceurs de fins de repas et du cérémonial qui entourait cet achat. L'odeur des pommes qui embaumaient la cave, les fruits qui offraient leur chair ferme et blanche à l'appétit du gourmand, tout cela appelle une ambiance campagnarde qui me parle. A l'époque où on ne peut plus se déplacer qu'assis au volant d'une voiture, le frottement d'une dynamo sur le pneu d'un vélo m'a rappelé un moyen de transport dont j'ai beaucoup usé dans ma jeunesse. Il était presque un plaisir quand rouler la nuit était interdit et que la première bicyclette ne comportait même pas d'éclairage autant pour dissuader son jeune utilisateur que pour marquer la différence avec les adultes. Pour moi non plus “Le petit frr frr rassurant semble n'avoir jamais cessé” et avec lui l'onglet de l'hiver, le bruit de la chaîne et le plaisir de se déplacer autrement qu'à pied...Moi aussi, je me souviens des inhalations qui vous laissaient le visage moite et les poumons dilatés de chaleur et de camphre, mais aussi l'huile de foie de morue et les cataplasmes brûlants... Cela faisait partie de ces maladies de la petite enfance qu'il était presque obligatoire d'avoir eues parce qu'elles étaient regardées comme un vaccin pour le reste de la vie. Elles avaient au moins l'avantage de maintenir dans la moiteur du lit, le petit malade qui bien souvent avait recours à des artifices pour y demeurer plus longtemps et surtout elles dispensaient d'école...Il y avait bien les sirops amers, les médicaments en ampoules...

 

Mon enfance à moi, c'est aussi les trains, les omnibus, les michelines bicolores aux couleurs délavées et même les wagons inconfortables et malodorants de 3° classe... Les express et les rapides de 1°classe étaient un luxe auquel je n'ai jamais eu droit. Moi, mon enfance, c'était aussi la ouate blanche d'une locomotive à charbon qui m'enveloppait quand je passais sur le pont de chemin de fer, les bains de mer solitaires sur une plage déserte de septembre ou des boules de glace “vanille-fraise” dans des cornets craquants, des hivers en culotte courte et des étés étouffants d'espadrilles à semelles de corde, dans la bruyante ambiance de la caravane du tour de France.

 

Le dimanche soir a toujours eu quelque chose de triste et la rentrée des classes sentait les vêtements neufs, les chaussures qu'il faudrait briser en récréation ou en promenade, les cahiers dont les pages blanches à la portée bleue seraient bientôt remplis de mots copiés avec des pleins et des déliés d'encre violette et la complicité obligatoire des plumes “sergent-major”, des notes rouges du maître d'école mais aussi des taches en forme de larmes...

 

 

Et puis, il y cette ambiance, ce climat distillé par les textes. Ils m'évoquent, par la simplicité des mots et la saveurs des phrases, les poèmes de Léon-Georges Godeau qui sont gravés dans ma mémoire. Leur nostalgie m'enveloppe et m'envoûte, le passé revit autant que m'émerveillent ces moments évoqués ici, même s'ils ne sont pas tout à fait miens. Ce sont des instants certes pleins de banalité mais qui font le quotidien de chacun d'entre nous et éveillent nos souvenirs, avec aussi ce sens de la formule de l'auteur, comme une morale définitive “Mouiller ses espadrilles c'est connaître l'amère volupté d'un naufrage complet”, “L'odeur des pommes est douloureuse. C'est celle d'une vie plus forte, d'une lenteur qu'on ne mérite plus”...

 

Ce ne sont peut-être que des mots, du vent, diront certains, mais moi j'aime bien!

 

 

 

 

 

© Hervé GAUTIER - Février 2007

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