Alberto Moravia

L' homme qui regarde

La Feuille Volante n° 1258

L'homme qui regarde Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par René de Ceccatty.

 

Quand on est dans l’œuvre de Moravia, ce titre un peu original ne peut s'appliquer qu'au regard d'un homme pour une femme, même à une passante inconnue, un plaisir des yeux innocent, furtif et frustrant chez un timide, prometteur chez un séducteur. L'homme exerce ce regard inquisiteur ou fantasmé comme un voyeur, un scopophyle mais celui (ou celle) qui est regardé peut aussi être un exhibitionniste avec toute la charge valorisante, érotique voire pornographique que cela suppose, le plaisir de regarder et d'être regardé étant ainsi partagé, entre envie d'être vu et attirance sexuelle. Les yeux sont le vecteur essentiel du regard. Par eux on perçoit la réalité extérieure mais quand on rencontre ceux d'un autre, ils peuvent faire office de miroir où se reflète sa propre personnalité mais aussi se transforment en verre transparent ce qui permet la lecture des pensées les plus secrètes de l'autre. Moravia excelle évidemment dans ce registre où la psychologie se mêle parfois à la sexualité. Ici l'auteur met en scène Eduardo, le narrateur, jeune mais obscur professeur de littérature française, époux et amoureux de la belle Sylvia qui l'aime mais le quitte sans autre raison que de vouloir « réfléchir », situation bâtarde et hypocrite puisqu'il y a un autre homme dans sa vie dont elle ne dévoile pas l'identité à Eduardo qu'elle accepte cependant de revoir. Auparavant, ils vivaient ensemble dans l'appartement du père d'Eduardo, un brillant professeur d'université, un Don Juan sur le retour, cloué momentanément au lit à la suite d'un accident de voiture, mais encore plein de vitalité.

Eduardo est un intellectuel, et, à ce titre, convoque Mallarmé, Baudelaire et Dostoïevski et même l'apocalypse de St Jean pour nourrir ses fantasmes. Ce thème du regard, favori des philosophes, des psychiatres, des artistes est traité par Moravia, avec son habituel style fluide et son regard aigu, est intéressant même si l'histoire se perd un peu dans un épisode de vie entre Eduardo et Sylvia, dans sa rencontre avec une autre femme, dans l'opposition œdipienne entre un fils et son père, et pas au seul niveau théorique de la comparaison. Il y a autre chose pour Eduardo qui regarde par le trou de serrure, ce qui lui donne une vision réductrice des choses en ce sens qu'il ne voit pas ce qu'il devrait voir, pour la seule raison que cela se passe devant ses yeux, même s'il est vrai que sa cécité est favorisée par le mensonge et la trahison et que ses soupçons sont suscités par le seul hasard. Pour autant, devant ce qu'il croit finalement être une évidence, a-t-il réellement envie d'en avoir confirmation, au point de cultiver le non-dit voire le silence ou la dénégation, alors qu'il pourrait facilement lever ses doutes. Il y a même ce refus d'admettre les certitudes au point de se mentir à soi-même et aux autres pour sauver les apparences et son acceptation étonnante de la décision finale de son épouse qui néanmoins maintient le secret. Il y a aussi le fantasme d'Eduardo pour un improbable champignon nucléaire au dessus du Vatican, un contexte de fin du monde ! Cette obsession n'est évidemment pas gratuite, l'explosion dévastatrice éventuelle rompant le silence dans lequel il vit, la fission de l'atome évoquant la fente, allusion forcément sexuelle, mais aussi l'endroit par lequel le voyeur regarde puisqu'il doit rester caché.

Moravia sollicite ici beaucoup le registre érotique, voire pornographique, à ce titre use beaucoup de l'état d'infériorité physique du père d'Eduardo et de la mise en retrait de celui-ci, autant que l'opposition de son fils. L'âge et la condition du père d'Eduardo ouvrent une réflexion sur la vieillesse, même si cette période nécessairement déclinante en matière de vitalité est ici compensée par une activité sexuelle quelque peu débridée. Tout ce contexte permet à l'auteur de mener son analyse intime sur les rapports toujours compliqués entre les hommes et les femmes faits d'amour, de sexe, de plaisirs mais aussi de trahisons, de mensonges, d'adultères et de secrets. Encore doit-on se sentir soulagé quand, comme c'est le cas ici, on accepte de solliciter le pardon de l'autre, de tourner la page en tentant de réinstaller la confiance perdue.

© Hervé-Lionel – Juin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Histoires de guerre et d'intimité

La Feuille Volante n° 1257

Histoires de guerre et d'intimité – Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par Simone Casini et Francesca qui en ont également établi l'édition.

 

Ce que j'aime chez Moravia, outre son style fluide et agréable à lire, ce qui est toujours un plaisir, c'est l'observation des choses de la vie et l'analyse pertinente qu'il en fait. Ces nouvelles, écrites par l'auteur entre 1928 et 1951 en sont une preuve supplémentaire et nous concernent tous. Elle sont, selon les éditeurs, des « Nouvelles dispersées » dont beaucoup avaient déjà été publiées dans la presse avant de l'être sous forme de recueil.

Dans une vie où tout est terne, n'avons nous pas, n'avons nous pas la tentation d'avoir recours à notre imagination pour lui donner plus d'éclat ? Même si le résultat est bien souvent nul ! L'auteur excelle dans l'évocation qu'il fait des relations amoureuses, l'analyse de la faute, de l'adultère qu'on commence par regretter quand il est découvert, qu'on justifie ensuite pour se donner bonne conscience avec la volupté d'être en tort, coupable d'avoir transgresser un interdit, au point qu'on se promet de renouveler l'expérience à la première occasion, le moment d'orage passé. Les relations intimes entre les hommes et les femmes l'intéressent donc plus particulièrement. Elles sont faites d'amour, de sexe, d'érotisme mais aussi de silences, de non-dits, de mensonges, de trahisons, d'adultères. Il les analyse avec l’œil aiguisé d'un observateur de la condition humaine qu'il porte spécialement sur les femmes à cause peut-être du fait qu'une littérature complaisante les a longtemps parées de la vertu artificielle que confère le rôle de donner la vie et d'être le garant de la stabilité de la famille, le rôle de l'infidélité étant traditionnellement réservé aux hommes. Il y a sans doute quelque plaisir à tromper ceux qui sont autour de nous et qui nous font confiance et personne ne peut raisonnablement jurer qu'on n'en sera pas capable parce qu'ainsi on aura l'impression d'être différent, peut-être plus malin, plus désirable que le commun des mortels et on se sent autorisé à prendre ce genre de liberté en jetant par dessus les moulins l'amour qu'on vous porte.

Un peu selon son habitude Moravia met en scène des décors et des personnages bourgeois avec des femmes qu'il aime à présenter comme belles, sensuelles et parfois érotiques, ce qui, dit-on lui coûtât un prix Nobel pourtant largement mérité.

Ce recueil cède aussi à la réalité, celle que l'auteur a vécu pendant cette période de guerre où il dût, pour échapper au fascisme, parce qu'ils était un opposant à ce régime mais aussi parce qu'il était juif, se réfugier dans les montagnes près de Naples, avec son épouse. Ce fut une période de neuf mois où il mena une vie rustique, dépouillée, parmi les paysans, dans la crainte des Allemands qui se battaient avec un certain désespoir et les Alliés attendus impatiemment. Là il abandonne la fiction pour évoquer cette période mouvementée où il est plus question de la peur de mourir, de la faim, des bombardements… Il n'oublie pas son traditionnel regard critique porté sur l'espèce humaine, capable du pire comme du meilleur, mais surtout du pire avec hypocrisies, mensonges et fourberies parce que ce genre de période où la vie est en jeu réveille des valeurs parfois enfouies de solidarité, d'hospitalité mais aussi de recherche du profit, de trahison ou pire encore. Il y a chez lui une manière d'angoisse existentielle, de pessimisme que n'auraient pas désavoué Sartes et Camus, une sorte d'ennui de vivre mais aussi, peut-être en réaction et illustration à celle-ci, un univers créatif fait de manipulations, de perversions, de voyeurisme.

 

Je suis assez partagé après cette lecture qui me laisse une impression inégale. Certes, comme je l'ai déjà dit dans cette chronique, sélectionner des nouvelles pour en faire un recueil est une chose difficile et délicate mais, à titre personnel, lire Moravia correspond toujours à un bon moment .

 

© Hervé-LionelJuin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

La femme-léopard

La Feuille Volante n° 1254

La femme-léopard – Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par René de Ceccatty.

 

Au début de ce roman, Lorenzo, journaliste, décide d'aller au Gabon pour un reportage, en compagnie d'un ami plus vieux que lui, Flavio, entrepreneur de travaux publics, chargé d'y construire une route et également copropriétaire du journal qui l'emploie. Nora, l'épouse de Lorenzo doit être du voyage mais refuse dans un premier temps, l'épouse de Flavio, Ada, devant rester en Italie. Finalement les deux femmes accompagneront leur mari en Afrique. Les deux couples se reçoivent et rapidement s'établit entre eux une relation de séduction sur fond de désamour conjugal, de jalousie, d'attirance mutuelle, de mensonges et de travestissements de la réalité pour le plaisir ou la provocation. Lorenzo un peu naïf, simplement amoureux de sa femme et pas désireux du tout de la tromper, assiste à ce jeu de blandices entre Nora et Flavio mais ressent aussi pour Ada un désir partagé. Ainsi, en Afrique, s'installe entre ces deux couples une ambiance un peu bizarre faite de jalousie, de sexe, de non-dits et de silences, de refus et d'accords passionnés entre fidélités maladroites et désirs fougueux, dans un contexte bourgeois et mondain. Ils sont heureux en ménage et ne peuvent qu'être malheureux en adultère, le savent, mais sont désireux de tenter une expérience extraconjugale sans qu'on sache si elle est vraiment menée à son terme, peut-être pour mieux resserrer leurs liens intimes. C'est un peu comme si le sexe de contrebande était indispensable à la stabilité de leur couple. Ada se sait trompée mais reste irrémédiablement fidèle à son mari, malgré ses velléités extraconjugales toujours avortées, quant à Lorenzo, il hésite toujours.

Le fait que Flavio veuille séduire la femme de Lorenzo n'est pas vraiment une lutte d'homme à homme mais une relation subtile de supérieur à inférieur, Lorenzo étant, de part sa position dans le journal, dépendant de Flavio, ce qui trouble un peu le jeu entre eux entre le patron et l'ami, entre le journaliste qui se veut indépendant et veut dénoncer les ravages écologiques causés par la construction de la route et l'organe de presse qui peut difficilement le faire, entre le séducteur impénitent qu'est Flavio et l'amoureux de son épouse qu'est Lorenzo, le tout sur fond d'atermoiements amoureux et félins de Nora, la « femme-léopard », son esprit apparent de tolérance en ce qui concerne les relations supposées de son mari et d'Ada, le secret qu'elle entretient sur les siennes avec Flavio. Il plane sur les rapports qu'ils ont avec l'autre conjoint une atmosphère de mystère. Une autre lecture intéressante est celle de la 4° de couverture qui est un extrait d'une conversation avec l'auteur où il parle de son expérience, de l'importance de la femme et de l'amour qu'elle donne, essentiel dans la vie de l'homme, de la jalousie aussi. « On peut aimer et tromper, l'amour n'empêche pas l'infidélité, le sexe est infidèle, le cœur ne l'est pas » déclare-t-il. Nous avons tous dans ce domaine un vécu, ou nous l'aurons un jour, et je ne suis pas sûr, à titre personnel, de partager complètement son analyse. Ses personnages, comme souvent, sont conscients de l'inauthenticité des rapports qu'ils vivent avec les autres mais aspirent à autre chose sans toutefois pouvoir y parvenir. Chez lui le sexe fait partie de ces buts inatteignables sous les apparences ici du double triangle amoureux. L'épilogue laisse le lecteur (et Lorenzo) dans le doute sur la réalité des relations entre Flavio et Nora, laquelle oppose un fin de non-recevoir aux questions pressantes de son mari., ce qui épaissit encore le secret que les entoure.

Lire un roman de Moravia a toujours été pour moi un grand moment de lecture non seulement par la qualité de son écriture (ici les descriptions des paysages africains) mais aussi d'une l'analyse particulièrement fine et impitoyable où il dissèque les relations intimes, sexuelles et psychologiques de chacun des personnages. A lire la postface, ce roman, qui est le dernier de l'auteur, a été particulièrement travaillé, comme s'il voulait, de cette manière, prendre congé de la vie.

© Hervé-LionelJuin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Le paradis

La Feuille Volante n° 1252

 

Le paradis – Alberto Moravia - Flammarion.

Traduit de l'italien par Simone de Vergennes.

 

Ce sont 34 nouvelles, écrites à la première personne et qui mettent en scène des femmes. Il n'y a rien là d'anormal puisque Moravia n'a jamais caché qu'il les aimait, ce qui est plutôt une preuve de bon goût. Elle sont souvent jeunes, célibataires, mariées, mères de famille, amantes, belles, élégantes, sensuelles, minces, provocantes parfois, mais quand même quelque peu superficielles, oisives, bourgeoises. C'est sans doute ainsi que l'auteur les voyait à son époque, en Italie, simplement parce qu'un écrivain est aussi le reflet de son temps. Les choses ont bien changé et il n'y a pas lieu d'en prendre ombrage. C'est peut-être aussi, et plus subtilement une manière pour l'auteur de régler un compte avec elles, allez savoir, l'écriture a aussi cette fonction. En effet souvent les hommes qui les accompagnent ne partagent pas vraiment leur univers. Quand ils ont le qualificatif de « maris » ou de « compagnons », passé les premiers moments d’excitation, ils ne semblent que de passage, chargés de les faire vivre et surtout de disparaître au premier coup de vent, autrement dit des êtres incontournables mais surtout qu'on jette à la première occasion, au besoin par le biais de l'homicide. Qui plus est, ils ne sont que des « père absents » assez peu soucieux de leur progéniture. Quant à leurs enfants, ils ne valent guère mieux et sont pour elles une charge et parfois une gêne. Heureusement que d'autres hommes existent sous les traits d'amants. Au moins ceux-là ils ne s'imposent pas et savent souvent s’éclipser à temps, par élégance, ou par opportunisme...

C'est sans doute une conséquences de la manière dont il les évoque, mais elles semblent s'ennuyer fortement au point de cambrioler pour le plaisir ou « d'allumer » les automobilistes le long d'une route à la manière d'une prostituée...pour se dérober ensuite à leurs ardeurs ou d'envisager le suicide, mais sans jamais passer véritablement à l'acte. En tout elles font semblant, mais, juste retour des choses sans doute, elles sont souvent perdantes dans leurs entreprises. Ce qui ne manque pas d'être frustrant ! Bien entendu le fantasme et le sexe ne sont jamais très loin avec en prime l'obsession de leur corps. C'est une manière comme une autre de meubler leur ennui. Pour cela, il y a aussi l'écriture, comme pour cette femme qui, songeant fortement au sabordage de sa propre vie, refait le chemin à l'envers. Elle s'était jadis vainement essayée au journalisme, puis tout aussi vainement à la littérature ; Ces souvenirs semblent lui redonner goût à la vie, sans doute parce qu'elle est la plus forte et que, pour la mort, elle préfère attendre un peu ! Parfois une forme de folie s'insinue dans tout cela mais après tout, ce n'est peut-être qu'une autre manière de vivre, différente certes, moins dans les normes, mais qu'importe !

Alors, quid du paradis qui, à l'instar de l'enfer, serait sur terre et non dans une hypothétique vie après la mort ? A la lecture de ce recueil de nouvelles, j'ai l'impression qu'il n'existe pas et qui, si pour l'homme, la femme en serait l'incarnation, je ne peux pas ne pas me souvenir de cette remarque de Saint-Cyprien (et de la méditer) qui déclarait que « Les femmes sont des démons qui nous font entrer en enfer par la porte du paradis » .

Reste l'humour qui conclue souvent chacun de ces courts textes puisque, nous le savons bien, face à l'adversité, à la déconvenue et surtout à l'impuissance, à l'abandon, il ne nous reste que la possibilité de rire de tout

J'ai quand même et comme toujours apprécié le style fluide de Moravia et l'acuité de son regard sur les hommes et les femmes.

 

© Hervé GAUTIER – Juin 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

 

 

Agostino

La Feuille Volante n° 1249

Agostino - Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par Marie Canavaggia.

 

Agostino, c'est un garçon de 13 ans, seul en vacances sur une plage d'été avec sa mère, une belle et riche veuve… Cela fait monter chez lui un sentiment de fierté et de bonheur d'avoir une jolie femme rien que pour lui. Il est normal qu'à cet âge il voit sa mère comme une véritable déesse déshumanisée, pure et idéale devant ses yeux d'enfant. Mais si un homme, inconnu vient s'insinuer dans cette relation filiale, avec sa complicité à elle, il n'en faut pas davantage pour le perturber. Elle est certes sa mère mais aussi une femme jeune, jolie, désirable et sensuelle, que ne rebute pas une passade d'été. S'imaginait-il qu'elle devait restée fidèle à la mémoire de son mari mort ou s'occuper jusqu'à l'étouffer de son fils naïf ? Pour exorciser cette prise de conscience, provoquée peut-être aussi par un gifle maternelle, il se rapproche d'une bande de vauriens, fils de pêcheurs pauvres avec qui il n'a rien de commun et qui l'humilient, ce qui ne va pas arranger ses désillusions. Leur relation, bien qu'éphémère, sera toujours emprunte de malentendus, Agostino. souhaitant s'identifier à eux alors qu'ils le rejettent comme un étranger. Nous savons que les enfants entre eux ne se font pas de cadeaux et c'est sans doute leur façon d'aborder cette vie qui ne leur en fera pas non plus, et lui, le gosse de riche, devient rapidement leur tête de Turc. C'est la sortie de l'enfance, cette période le plus souvent perturbée où l'on prend conscience des ses erreurs, avec peut-être l'intuition de ce que sera la suite. Moravia, comme c'est souvent le cas dans son œuvre, fait appel à la mémoire pour évoquer cette période où l'on perd son innocence, parfois brutalement, et où nos yeux s'ouvrent sur le monde qui nous entoure. Agostino, enfant vivant dans une sorte de bulle, aura donc, et sur un court laps de temps, la révélation de ce qu'est l'argent, la violence, le sexe, la sensualité, le vice, l'hypocrisie, la méchanceté, bref la vraie image des gens et de la société, bien loin de ce qu'il imaginait. Ce sera donc pour lui l'été des initiations désastreuses, une véritable chute.

C'est que pour Agostino, le désenchantement ne s'arrête pas là, il comprend aussi qu'il devra attendre et souffrir pour accéder à cette condition d'homme à laquelle il aspire. Sa volonté de quitter prématurément ce séjour de vacances est révélateur comme l'est cette envie subite de mourir dans la barque, pleine de ses copains obscènes, qui le ramène sur la plage. Dans cette Italie marquée par le catholicisme et la culpabilité judéo-chrétienne, je vois dans l'innocence de cet enfant, une sorte de « péché originel », dont il a hérité avec la vie. C'est une faute qu'il veut se faire pardonner, celle d'avoir cru que le monde autour de lui était idyllique à la mesure de ses convictions personnelles et la violence avec laquelle tout cela s'effondre a une dimension rédemptrice. Dans le même contexte, il peut aussi être vu comme un être chassé brutalement de ce « paradis terrestre » de son enfance. Pour lui sa mère ne sera plus cet être idéal et désincarné qu'il avait rêvé, mais une femme désireuse de profiter de la vie et de ses plaisirs. Pour autant, il n'en a pas fini avec les désillusions et la vie se chargera de lui donner d'autres leçons et achèvera de le corrompre. Personnellement, je ne sais ce qui, au bout du compte, en résultera, s'il choisira de se couler dans le moule du plus grand nombre ou s'il refusera la réalité.

Comme toujours, j'ai apprécié le style, toujours fluide et poétique de l'auteur autant que les analyses psychologiques de ses personnages qui ici marquent les étapes de la prise de conscience d'Agostino, des mutations et des crises qu'il subit.

 

 

© Hervé GAUTIERMai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

L'attention

La Feuille Volante n° 1247

L'ATTENTION - Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par Claude Poncet.

 

Quand j'ai pris ce volume sur les étagères d'une bibliothèque, le titre évoquait plutôt un sujet de cours de ma lointaine année du bac de philo mais en réalité, c'est un roman rédigé à la première personne par un narrateur, Francesco, journaliste de son état mais se pique aussi d'être romancier, prend conscience que son mariage est un échec et fuit Cora, son épouse, grâce à ses voyages professionnels qui lui procurent un dépaysement et un éloignement bienvenus. Quand il l'a épousée, c'était une fille du peuple, pauvre, différente de lui et même un peu prostituée. Au début il l'a aimée mais les choses ont vite changé et maintenant il lui témoigne de l'inattention, c'est à dire qu'il l'ignore tout en restant officiellement avec elle, le divorce étant à l'époque (nous sommes dans les années 50) interdit en Italie sous la pression de l’Église. Espérant que l'écriture l'aidera à exorciser ce fiasco matrimonial, il entreprend d'écrire un roman mais n'y parvient pas, illustrant cette hantise de l'écrivain de vouloir s'exprimer pleinement par l'écriture et de ressentir un réel désespoir par la prise de conscience de ne pouvoir y parvenir. Après 10 ans d'une telle vie de séparation, il décide la tenue d'un journal intime qui relatera son quotidien et sera, dans son esprit, le prétexte du roman qu'il projette d'écrire et dont il sera le personnage principal. Il souhaite sans doute profiter du rôle cathartique de l'écriture qui l'aidera à accepter cette situation faite de désamour, d'amours impossibles, de regrets, d'imagination, de déprime... Lors d'un de ses retours à Rome où il habite, il reçoit une lettre anonyme l'informant que Cora est proxénète et prostitue sa propre fille Baba, ce qui s'avère être vrai, mais, entre sincérité et hypocrisie, il choisit néanmoins de s'installer durablement au sein de sa famille: Voilà donc le sujet de son roman qui va se trouver nourri par les faits recueillis dans son journal et dont le texte qui en résultera tiendra à la fois du fantasme, du désir, de l'invention, de la confession, de l'hésitation et de la retenue, sans oublier l'imagination et l’uchronie qui en découlera.

L'auteur veut sans doute nous dire qu'il vaut mieux se marier à l'intérieur de sa classe sociale et que si on enfreint cette règle non écrite on va vers la catastrophe et ce d'autant plus que l'amour est comme tout ce qui est humain, quelque chose qui s'use et qui passe avec le temps. Quant au mariage, passés les premiers temps marqués par l'optimisme béat et les illusions, le bonheur est rarement au rendez-vous. Il y a bien des côtés ambigus dans cette relation entre Cora et Francesco mais bien plus encore entre lui et Baba qui n'est pas son enfant légitime et dont l'attitude tient parfois bien plus à celui de la maîtresse potentielle que de la fille qu'il aurait voulu adopter. La tentation d'être l'amant de Baba est forte pour lui et Moravia fait volontiers dans l'érotisme quand il évoque leurs rapports, cultivant ainsi l’ambiguïté qu'il tisse par rapport au lecteur, mais comme nous sommes dans un roman, on ne sait vraiment pas où s'arrête la réalité et où commence la fiction. Pour Francesco qui est à la constante recherche de l’authentique, c'est un paradoxe que ce rapport quasi-incestueux et il le qualifie « d'inauthentique », comme est d'ailleurs celui qu'il entretient avec Cora, Ce concept permet à l'auteur, non seulement de se livrer à une analyse psychologique des personnages mais aussi d'explorer certaines pistes d’écriture et certaines postures différentes suivant qu'il se place en tant qu'homme ou en tant que romancier. Il y a aussi cette notion de dédoublement des personnages, celui de Baba, mais aussi celui de Cora, cette volonté de Francesco de savoir pour comprendre et cette idée de culpabilité et d'expiation avant la maladie et la mort. Son retour au sein de sa famille fait de lui un autre homme qui tourne une page de sa vie et entraîne dans sa démarche Cora et Baba, comme s'il était un acteur déterminant dans la recherche de contrition de ces deux femmes.

Les romans de Moravia sont très « existentiels », parlant de sexe, de religion, d'argent, des thèmes très courants dans la première partie du XX° siècle en Italie auquel il faut ajouter la solitude et l'ennui qui sont des thèmes constants de l'espèce humaine, malgré les apparences. L'auteur renoue aussi dans ce roman avec deux de ses obsessions, la maladie et le voyage. S'y ajoute ce curieux sentiment d'être étranger, indifférent et donc inattentif au monde extérieur et de l'angoisse de vivre qui va avec, mais j'ai bien aimé son style toujours aussi fluide, poétique et cette subtile mise en abyme qui maintient le lecteur dans une ambiance complexe entre fiction et réalité.

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Nouvelles romaines

La Feuille Volante n° 1246

NOUVELLES ROMAINES- Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par Claude Poncet.

 

Moravia était romain, sans doute amoureux de la ville où il vivait, il n'y avait donc aucun raison pour qu'il n'y situât pas ces trente-six courtes nouvelles des années 50 ce qui est aussi une invitation à la balade pour son lecteur. Pour autant le livre refermé, il m'apparaît que ce regard porté sur la société italienne de cette époque déborde largement de la Ville Éternelle et s'applique à l'humanité. J'observe que toutes ces nouvelles sont écrites à la première personne ce qui renforce l'idée d'universalité. D'ordinaire notre auteur met en scène des gens aisés, c'est à dire qui n'ont guère besoin de travailler pour vivre, mais ici ce sont de petites gens dont il choisit de parler et qui nous confient leurs difficultés et leur gêne quotidiennes.

 

Qu'y a-t-il de plus banal qu'une femme quitte son mari (ou l'inverse), que la chaleur étouffante de l'été provoque des situations surréalistes, à moins qu'elles ne révèlent les arcanes de l'inconscient, qu'un homme choisisse d'en finir avec sa vie parce qu'il ne la supporte plus ou que, amoureux d'une femme, il soit simplement berné par elle parce qu'il est tombé sous le charme de sa jeunesse ou de sa beauté… ? Rien de plus commun en effet ! Quant à l'adage qui veut que plus le mensonge est gros plus il prend, surtout quand il est enveloppé dans la religion et qu'on invoque opportunément l'intervention de la Madone, cela passe beaucoup mieux, surtout dans l'Italie d'après-guerre, que le mariage ait des effets désastreux sur le caractère des époux qui change avec le temps, il n'y a rien là de bien original, quant aux projets qui foirent, aux châteaux en Espagne que nous nous bâtissons à l'aide de notre imagination débordante (après tout ça ne coûte rien et ça aide à vivre) et aux rapports nécessairement compliqués qui existent entre les hommes et les femmes, où la séduction est une arme irrésistible au service des intérêts de la personne qui en fait usage, là non plus rien de bien nouveau.

 

Notre auteur parle de la beauté des femmes qui est souvent engageante et énigmatique, mais ces nouvelles qui sont aussi une analyse psychologique fine comme il sait les faire, me fait inévitablement penser à cette phrase de François Nourissier qui nous rappelle que  « les hommes et les femmes qui sont faits l'un pour l'autre n'existent pas, (que) c'est une invention niaise des amoureux pour justifier leur entêtement ou leur optimisme » et on peut toujours se donner du courage ou de l'espoir, habiller le hasard qui a favorisé une rencontre avec des vœux, des intuitions et surtout des illusions, mais les promesses et les serments durent rarement longtemps et se brisent souvent sur les murs du mensonge, de la trahison et de l'adultère. La multiplication des divorces actuellement me paraît illustrer cette réalité.

 

Moravia n'oublie pas non plus que la société célèbre toujours ceux qui réussissent leur vie et les montre en exemple mais il n'oublie pas non plus qu'elle est surtout composée des cohortes de malchanceux, de ratés et de quidams qui survivent tant bien que mal dans l'anonymat de l'échec quotidien, quand ils ne subsistent pas de charité, de rapines ou d'expédients. Mais la morale veille, enfin pas toujours !

 

J'ai redécouvert avec plaisir cet auteur croisé il y a bien longtemps et ce fut un bon moment de lecture.

 

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

Histoires d'amour

La Feuille Volante n° 1245

HISTOIRES D'AMOUR- Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit de l'italien par René de Ceccatty.

 

C'est une série de quatorze nouvelles écrites de 1927 à 1951 par Alberto Moravia (1907- 1990).

 

Parler de cet écrivain italien majeur n'est pas chose facile et le regard qu'il porte sur l'espèce humaine est acéré en ce sens qu'il dissèque à travers les personnages de ses romans et nouvelles, et avec pertinence, les rapports qui existent entre les êtres à travers leurs relations amoureuses, sexuelles ou sociales. Il s'intéresse en effet à la société italienne de son temps, puritaine, fasciste, bourgeoise, sur laquelle il jette un regard critique et choisit d'étudier plus spécialement les couples homme-femme .

Les personnages que Moravia met en scène sont souvent oisifs, peut-être rentiers, en ce sens que le lecteur n'a pas l'impression qu'ils ont besoin de travailler pour vivre. Ainsi peuvent-ils jouir de la vie sans grandes contraintes et l'auteur nous livre leurs états d'âme, leurs réactions face notamment à la séduction amoureuse qui est une des caractéristiques des êtres humains entre eux, même si ces manœuvres ne visent qu'à un moment d’exaltation charnelle pour ensuite n'être qu'un souvenir, avec son lot de regrets, de remords et un sentiment d'inutilité, de gâchis (La mexicaine). S'agissant des relations qui gouvernent un couple, cela ne va pas sans manipulations, trahisons, mensonges et adultères et bien entendu les désillusions qui vont avec, parce qu’ainsi les grands sentiments et les serments qu'on voulait définitifs sont foulés au pied et quand tout cela est révélé, celui ou celle qui en est victime en ressent l'impression malsaine de s'être trompé avant même de l'avoir été, ses certitudes antérieures définitivement envolées et éclatées sous les évidences. Il en résulte bien sur une bonne dose de frustrations, d'insatisfactions et on ne ressort pas indemnes de ce genre d'épreuves qui pourrit toute une vie et la confiance qui doit régir les couples en sort forcément meurtrie. Si les liens perdurent, ils sont forcément artificiels et minés par le doute et si tout cela débouche sur une séparation, c'est le goût amer de l'échec qui domine et que peut difficilement exorciser avec une autre liaison. Bien sûr, tous ne succombent à la luxure, au nom de l'amitié ou d'un rigorisme bourgeois ou religieux désuets, comme Perrone qui résiste à la sensuelle Véronica (Le malentendu) mais quand même les manœuvres de séduction sont là pour attester de ce besoin de tout remettre en question, pour manifester que l'amour entre les êtres n'est que factuel, peut parfaitement être bousculé voire anéanti par intérêt ou par opportunité et que finalement tout cela est interchangeable, dépend autant du hasard que du profit personnel. Contrairement à ce qu'on voudrait croire, l'amour passe et s'use avec le temps, n'a rien de perpétuel, même si on parvient toujours à jouer une sorte de comédie un peu triste autour de ce thème. Les personnages de Moravia évoluent souvent dans des décors hors d'âge, des villas isolées, sont souvent mal dans leur peau, fantomatiques, mélancoliques, hypocondriaques, désespérés au point que leurs relations impossibles ensemble se terminent souvent par la mort ou l'assassinat (L'amant malheureux – Retour à la mer), seule issue possible à cette solitude insupportable mais inévitable (Malinverno). Je retrouve chez lui la certitude que j'ai toujours nourrie que la relation durable et heureuse entre un homme et une femme dans une vie commune est difficile voire impossible et ce nonobstant le désir charnel (Retour à la mer) , y compris féminin (L'officier anglais). Ses personnages semblent perdus dans ce monde avec la jalousie et le secret qui baignent une amitié utopique mais aussi dans un monde injuste qui justifie la violence (Aller vers le peuple).

A la lecture de ces nouvelles j'ai ressenti une sorte de malaise, quelque chose de malsain qui préside à la rapports artificiels et froids qu'ils ont entre eux et ce malgré l'évocation de la beauté de certaines femmes. Ils sont ici mais assurément souhaiteraient être ailleurs mais je choisi d'y voir une réalité parfaitement humaine. Il y a comme un deuxième mouvement dans ce recueil, celui qu évoque la guerre et la période troublée du fascisme.

Moravia était surtout connu pour ses romans mais pour autant, l'art de la nouvelle ne lui était pas étranger, il ne tenait pas pour ce genre pour mineur et j'ai, comme toujours, apprécié son style fluide, à la fois précis, poétique dans les descriptions, agréable à lire et sa subtile analyse psychologique des personnages.

 

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

l'amour conjugal

La Feuille Volante n° 1244

L'AMOUR CONJUGAL- Alberto Moravia – Folio.

Traduit de l'italien par Claude Poncet.

 

Le titre est déjà tout un programme et, dans le domaine de la littérature notamment, a fait couler beaucoup d'encre. On le verra vers la fin, ce roman, qui parle d'un autre roman qui porte le même titre et parle du même sujet, est une sorte de mise en abyme. Silvio est un être un peu oisif, vaguement critique littéraire, qui voudrait devenir écrivain, mais qui est surtout amoureux fou de sa femme Léda. Il voudrait bien écrire un roman mais il a toujours douté de lui et pour l'heure, il pense que l'amour qu'il porte à son épouse l'en empêche, imagine que l'abstinence pourrait favoriser sa créativité mais refuse cette posture. Comme c'est souvent le cas dans le mariage, on épouse quelqu'un qu'on ne connaît pas vraiment et ce ne sont que les années de vie commune qui permettront cette prise de conscience de la réalité, ce qui ne va pas, évidemment, sans désillusions. Silvio n'échappe pas à la règle. Il la supposait indifférente à ses velléités artistiques, mais c'est elle qui maintenant le pousse à écrire et lui, avec quelques réticences, accepte à la demande de Léda de mettre son désir entre parenthèses, de faire chambre à part le temps d'accoucher de son roman. L'idée est plutôt bonne puisque il se met à écrire sans désemparer. Il est maintenant un autre homme et enfin un véritable écrivain grâce aux encouragements de son épouse. Elle devient sa muse et sans doute mieux, puisque c'est elle qui le pousse à être enfin lui-même. Du coup, il la voit avec d'autres yeux sans pour autant cesser de l'aimer, bien au contraire et il semble vouloir prolonger artificiellement cet état second dans lequel il crée pour mieux posséder charnellement sa femme à nouveau, son roman achevé. Ce couple n'avait pas d'enfant et j'ai eu le sentiment que leur amour commun se matérialiserait vraiment, non dans la naissance d'un bébé comme c'est le cas pour la plupart des gens, mais dans l’écriture de ce livre, inversant au passage le rôle de chacun. Ça c'est pour les apparences.

En bon écrivain qu'il est, Moravia-Silvio analyse ce travail d'écriture, son cheminement parfois lent, parfois fulgurant et ce qui en résulte, une fois l’œuvre terminée, une sensation d'apaisement, mais aussi, plus subtilement, le doute qui s'insinue en lui avec l'inutilité, la folie, une absurdité révélatrice de lui-même, une sorte de lucidité que le critique littéraire qu'il redevient pour sa propre œuvre lui souffle. Il y a , en effet, dans le fait d'écrire une sensation parfois avérée d'une impossibilité de s'exprimer pleinement et de n'enfanter que des fadaises. Face à son roman terminé, Silvio le juge mauvais, se montrant pour lui-même sans complaisance, même si Léda lui exprime son soutien amoureux. L'auteur parle avec fougue de cet amour de Silvio pour Léda en en soulignant aussi la fragilité et tout ce qui le menace. Avant de l'épouser il l'avait crue réservée, mais lui révélant un moment de son passé où il n'était pas, elle se montra à lui sous un tout autre jour, une amante sensuelle et fougueuse, l'avertit à demi-mots de la vulnérabilité de leur relation qu'elle choisit cependant de trahir, mais lui, aveuglé par cet amour ne veut rien voir. L'être humain est complexe et quand, dans sa légitime quête du bonheur, il choisit de s'unir à quelqu'un d'autre, les choses se compliquent, les duplicités se révèlent, les fantasmes se réveillent, le mensonge et l'hypocrisie s’installent et ce qu'on croyait définitif est bouleversé. De cela on ne sort jamais indemne, quelque soit l'attitude qu'on choisit d'adopter face à ces révélations et ce d'autant plus qu'à l'absence de scrupules de Léda, son appétit de l'instant, répond la naïveté de Silvio. Cette découverte, c'est autant la certitude de s'être trompé que celle de n'avoir rien vu venir parce que sa passion pour cette femme a été la plus forte et qu'il choisisse de ne rien lui révéler de ce qu'il sait désormais pour tenter d'oublier ce moment d'égarement, m'étonne. Pour autant Silvio prend conscience de la réalité et le sentiment de médiocrité, d'inutilité qu'il avait ressenti face à son roman terminé se trouve ici renforcé. Même s'il refuse cette évidence, cela est désastreux pour lui, remet les choses à leur vraie place et même s'il choisit unilatéralement de passer outre, cela augure mal de leur avenir à tous les deux. Même s'ils restent ensemble, planera toujours sur leur couple cette désillusion amoureuse de Silvio qui verra dorénavant Léda avec d'autres yeux même si l'écriture pourra être pour lui un exutoire, avoir une fonction cathartique .

J'ai retrouvé avec ce roman cet écrivain, croisé il y a bien longtemps déjà et toujours apprécié. J'ai aimé son style fluide, poétique dans les descriptions et agréable à lire, cette façon de distiller un certain suspens dans le récit, mais aussi sa manière de disséquer les sentiments humains qui, dans le domaine choisi ici, illustre parfaitement un des travers les plus marquants de l'espèce humaine et le regard lucide qu'on peut y porter, même si j'avais imaginé un autre épilogue et que je ne partage pas exactement l'attitude de Silvio.

© Hervé GAUTIER – Mai 2018. [http://hervegautier.e-monsite.com]

l'ennui

La Feuille Volante n° 1096

L'ennui – Alberto Moravia – Flammarion.

Traduit del' l'irtalien par Claude Poncet.

 

Dino est un peintre abstrait raté de 35 ans. Fort heureusement pour lui c'est un riche bourgeois romain qui n'a pas besoin de cette activité pour vivre ou plus exactement un oisif dont la mère qui l'adore a beaucoup d'argent. Célibataire, il choisit cependant de s'éloigner de cette femme un peu étouffante, de s'installer dans un appartement qui lui servira aussi d'atelier mais sans pour autant couper définitivement les liens avec elle. Pourtant il choisit d'abandonner la peinture. Un peu par hasard, il rencontre Cécilia, un modèle de 17 ans qui posait auparavant pour un vieux peintre qui vient de mourir dans des circonstances suspectes et naturellement, ils deviennent amants. Pourtant, après une relation passionnée qui a duré deux mois, il veut la quitter sans raison valable, mais se ravise et la soupçonne de le tromper. Dès lors sa méfiance se fait plus précise d'autant qu'elle invente tout et n'importe quoi avec un grand naturel, de sorte qu'elle épaissit elle-même le mystère qui flotte autour d'elle. Elle devient insaisissable, inattendue, et pratique le mensonge avec désinvolture, ce qui a pour effet d'aiguiser encore la jalousie de Dino qui ainsi s'attache davantage à elle.

En réalité, j'ai bien l'impression que Dino est un insatisfait chronique que la vie oisive et insipide, quelque forme qu'elle prenne, ennuie profondément. Ses relations avec cette jeune nymphomane sont complexes et l'ennui qui en résulte pour lui tire son existence d'une incapacité à la posséder réellement ce qui génère chez lui une douleur insupportable. Il devient jaloux d'elle, de sa relation avec Luciani, un acteur sans le sou alors même qu'il avait décidé de la quitter. Ce roman se veut être consacré à l'ennui, soit, mais j'ai aussi lu de grandes digressions sur le mensonge, les soupçons, la jalousie et l'angoisse de l'attente puisque Dino, loin d'abandonner Cécilia, se met à l'espionner maladivement, ce qui nous réserve pas mal de longueurs. Le plus étonnant est sans doute que malgré l'amour impossible qu'il éprouve pour Cécilia, il admet la vénalité de la jeune femme et accepte de financer ses relations avec son autre amant. Ainsi se reconstitue le traditionnel triangle amoureux où Cécilia semble jouer un rôle passif, se donnant indifféremment à ses deux amants, alternant mensonges et vérités pour mieux vivre cette relation face à un Dino bizarrement compréhensif. Pourtant, ce dernier, dans le seul but d'échapper à cet ennui, se résout à la demander en mariage mais cette démarche ne plaît guère à la jeune femme qui refuse, ne pouvant ou ne voulant pas choisir entre es deux amants. Dino s'aperçoit alors que la possession même du corps de la jeune femme ne le satisfait pas, qu'il en conçoit même un certain ennui, mais refuse cependant de mettre fin à leurs relations. Il se révèle être un homme à la fois obsédé par cette femme et jaloux d'elle mais accepte cependant la réalité après avoir recherché le moyen définitif d'échapper à tout cela. C'est là un des thèmes centraux de l’œuvre de Moravia, le rapport de l'homme avec la réalité qu'il peine à accepter ce qui a aussi, dans son cas des accents autobiographiques autant que sociologiques, la société des années 1960, date de publication de ce roman, entrant dans la consommation à outrance et le néocapitalisme.

Tout le roman se décline en un long monologue mettant en évidence la déliquescence de la société bourgeoise ainsi que l’obsession du sexe et de son rapport avec l'argent. Les descriptions du corps et des postures de Cécilia ne sont pas exemptes d'un certain érotisme discret, mais, même si la littérature a largement illustré le thème de d'ennui, les longues digressions philosophiques auxquelles se livre l'auteur, dignes d'une dissertation du baccalauréat, ancienne section de « philosophie », m'ont parfois un peu ennuyé. C'est dommage parce que j'ai toujours beaucoup apprécié l'univers créatif de Moravia. C'est un peu comme si cette relecture, que je ne pratique pourtant pas volontiers, remettait un peu en cause l'intérêt que je lui porte.

© Hervé GAUTIER – Décembre 2016. [http://hervegautier.e-monsite.com ]

LE VOYAGE A ROME- Alberto MORAVIA

N°57

Avril 1991

 

 

 

LE VOYAGE A ROME- Alberto MORAVIA – Editions Flamarion.

 

 

 

C’est tout l’univers psychologique de Moravia qu’on retrouve dans ce livre où les acteurs agissent les uns par rapport aux autres, au gré de leurs fantasmes.

 

Étrange personnage que ce jeune homme de 20 ans qui se dit poète sans jamais avoir rien écrit mais qui cherche celui qui aurait bien pu le faire à sa place, croit l’avoir trouvé et fait siens ses propres vers par des citations répétées.

 

Il revient après 15 ans de séparation retrouver son père mais croise le fantôme d’une mère nymphomane, morte quelques années plus tôt.

 

Comme toujours, les acteurs sont croqués par petites touches successives, toutes en nuances, parfois en demi-teinte, mais le roman tout entier est baigné par la vision, à la fois fugace et insistante d’un jeune enfant surprenant sa mère avec son amant au point qu’il désire toute sa vie être cet homme par une pulsion mi-incestueuse mi-exorciste.

 

Par une sorte de transfert, il projette sur toutes les femmes l’objet de sa quête et la mort de cette mère devient un obstacle obsédant.

 

L’histoire se déroule à Rome dans une sorte de jeu où l’amour et la séduction le disputent à l’hésitation.

 

 

 

© Hervé GAUTIER.

LE MEPRIS – Alberto Moravia

N°694 Novembre 2013.

LE MEPRIS – Alberto Moravia- Flammarion (1955).

Traduit de l'italien par Claude Poncet.

 

Le sujet de ce roman est celui du mariage d'un homme d'une trentaine d'année, Richard, un peu désargenté mais surtout fan de théâtre qui accepte pour vivre d'être scénariste de cinéma et d’Émilie ancienne dactylo et maintenant femme au foyer. Les deux premières années de cette union sont heureuses. Au départ, c'est un peu la vie de bohème mais la situation de Richard s'améliore vite avec de nouveaux projets de scénarios et le couple achète un appartement, une voiture... Peu à peu, il prend conscience qu’Émilie ne l'aime plus et cela le bouleverse puisqu'il n'a rien fait pour cela. Même si ce travail déplaît à Richard, l'éloigne de son épouse, il lui permet d'éponger les dettes du ménage. Petit à petit, le malaise qu'il vit au sein de son couple affecte son travail. Dès lors la question est simple : doit-il quitter Émilie ou abandonner son emploi pour la garder, est-ce l'absence d'enfant qui provoque cette atmosphère toxique ? Richard entame un dialogue mais ne parvient qu'à une affirmation de cette dernière : Émilie l'aime et veut qu'il garde son emploi, c'est à tout le moins ce qu'elle lui dit. Richard devrait être rassuré mais, imperceptiblement, il sent qu'elle lui ment, il l'interroge encore et de guerre lasse, à force de questions qui sont un peu une forme de harcèlement, son épouse lui avoue qu'elle ne l'aime plus, qu'elle le méprise et qu'elle veut le quitter sans pour autant mettre ce projet à exécution. Le lecteur ne peut pas ne pas supposer un adultère d’Émilie, mais il n'en est rien. Elle se révèle par ailleurs incapable de formuler la raison de ce désamour nouveau, toute l'écriture du roman étant basée sur le raisonnement de Richard, sur sa quête, sur ses interrogations. Dès lors, ils mènent deux vies parallèles et l'ambiance au sein du couple est délétère mais, des motivations d’Émilie, de ses aspirations et des raisons qui la pousse à agir ainsi envers Richard, nous ne saurons rien puisque tout se passe, comme une longue introspection, dans la tête du mari délaissé. D'autre part, Émilie nous est présentée comme une femme d'intérieur assez effacée, d'une éducation un peu sommaire face à un mari artiste et créateur. Moravia souligne par là le fossé qui existe entre les époux qui se sont mariés par amour sans considération de leurs aspirations réciproques. Une fois l'amour disparu, il ne reste plus rien que le vide et le mépris de la part d’Émilie.

 

Plus tard, Battista, le producteur, propose à Richard d'écrire un scénario sur le thème d'Ulysse. Il souhaite que son travail s'approche le plus possible de la poésie d'Homère parce que ce concept plaira au public alors que Rheingold, le metteur en scène, un Allemand proche de Freud, considère, au contraire Ulysse « comme un homme qui appréhende de revenir auprès de sa femme » et voit dans cette œuvre moins une expédition guerrière vers Troie et un voyage de retour de dix ans que le drame intérieur d'un homme qui souhaite fuir son épouse. Il soutient d'ailleurs que le roi d'Ithaque est parti en guerre moins pour délivrer Hélène que pour fuir son foyer, parce qu'il ne s'entendait plus avec son épouse Pénélope. Les deux visions s'affrontent donc et Richard, coincé entre eux, va devoir choisir mais le producteur qui n'aime guère la psychologie entend bien faire prévaloir son avis au seul motif que c'est lui qui finance le film. Cette ambiance de travail n'est guère favorable à la création d'autant que ce que vit Richard dans son couple s'apparente peu ou prou au scénario prôné par l'Allemand. Cette situation est soulignée par le procédé de mise en abyme. Ces quatre personnages se retrouvent à Capri dans la propriété de Battista et l'affaire se complique puisque qu’Émilie n'est pas insensible au charme de ce dernier et quitte son mari. Dès lors, Richard, trop prudent, trop servile peut-être puisqu'il dépend financièrement de Battista, se révèle incapable de vraiment réagir face à lui. Il ressemble ainsi un peu à cet Ulysse du scénario de Rheingold alors qu’Émilie campe sans le savoir, le personnage de Pénélope. Le metteur en scène ne se prive d'ailleurs pas de lui faire remarquer sa lâcheté par rapport à Battista, mais à mots couverts, en usant de la métaphore grecque, en interprétant le comportement d'Ulysse. Il lui suggère de faire comme lui, d'éliminer le prétendant de sa femme c'est à dire le producteur. Richard s'y refuse[«  En substance, j'étais l'homme civilisé qui dans une situation de caractère primitif, en face d'une faute contre l'honneur, se refuse au geste du coup de couteau, l'homme civilisé qui raisonne même en face des choses sacrées ou réputées telles »] et au lieu de cela Richard songe à se suicider sans pour autant mettre son projet à exécution. Émilie quant à elle finit par formuler enfin une explication à son attitude au sein du couple : Richard n'est pas un homme puisqu'elle suppose que, pour consolider sa situation financière, Richard a poussé sa femme dans les bras de Battista. Elle le méprise donc à cause de cela, même s'il n'en est rien. Son mépris serait donc né d'une méprise.

 

J'ai relu avec plaisir ce roman découvert, comme bien d'autres ouvrages du même auteur il y a bien des années. Il est l'occasion pour Moravia de se livrer à ce qu'il aime, c'est à dire à une fine analyse psychologique de ses personnages autant qu'à un essai brillant sur le manque d'amour au sein d'un couple. Il nous rappelle que tomber amoureux illumine la routine de ceux qui croisent Eros, mais il ajoute tout aussitôt que ce sentiment appartient aux choses humaines c'est à dire qu'il s'use, que ceux qui le font rimer avec « toujours » sont des menteurs ou des inconscients et qu'on peut facilement oublier ce sentiment par intérêt. J'ai apprécié l'écriture, la poésie des descriptions (notamment celles des paysages de Capri), la finesse des observations. Cela dit quel peut être le message de Moravia ? Voulait-il opposer l'intellectuel qu'est Richard à Battista présenté comme un être « primitif » juste préoccupé par des questions matérielles. Il désire Émilie, a les moyens de sa conquête et ne voit pas pourquoi elle se refuserait. De son côté, cette dernière qui n'aime plus son mari et le lui fait savoir se comporte moins comme une victime que comme une sorte de proie consentante, l'arbitre ou le butin de cette lutte entre deux hommes que tout oppose. Elle a peut-être aussi l'occasion de changer de statut social et entend ne pas s'en priver.

 

Ce roman est connu surtout depuis que Jean-Luc Godard en fit une adaptation cinématographique en 1963 avec Michel Piccoli et Brigitte Bardot. Moravia reste pour moi un écrivain majeur, sans doute un peu oublié. En effet le lit-on encore de nos jours ?

 

Hervé GAUTIER - Novembre 2013 - http://hervegautier.e-monsite.com

VITA DI MORAVIA- Alberto Moravia – Alain Elkam

N°87

Décembre 1991

 

 

 

VITA DI MORAVIA- Alberto Moravia – Alain Elkam – Editions Christian Bourgois.

 

 

Son nom est associé au roman psychologique dont le cadre était l’Italie. Il était donc essentiellement un romancier, mais il accepte ici de lever un coin du voile sous lequel il se cachait jusqu’alors puisque aussi bien il avait toujours défendu le droit à la vie privée pour l’écrivain.

 

Ce long entretien avec Alain Elkam, s’il est, par certains côtés un peu décousu à cause de la technique « demandes-réponses », n’en révèle pas moins l’homme. Né au début du siècle dans une famille bourgeoise aisée, il fait très tôt connaissance avec la souffrance. Moravia est en effet atteint d’une tuberculose osseuse qui fera de lui un habitué du sanatorium. Il est, de ce fait, un enfant solitaire et devient, à cause de cela sans doute, un écrivain. Il a d’ailleurs toujours voulu être ainsi, vivant en son adolescence pour la seule littérature, avec pour référence Dostoïevski et les surréalistes.

 

Il était un sentimental mais, paradoxalement grand amateur de femmes à qui il semble avoir donné, dans la première partie de sa vie plus d’importance qu’aux événements qu’il traversait. Il était cependant foncièrement antifasciste. On trouve d’ailleurs un peu de cette atmosphère dans ses romans…Les femmes ont beaucoup compté dans sa vie, qu’elles aient été pour lui épouse, maîtresses ou simplement passades. D’Elsa Morante, il disait qu’elle était « plus passionnelle que sensuelle ». En fait, il l’aimait sans en être amoureux.

 

Ce livre est l’occasion pour Moravia de donner des explications sur sa manière de concevoir le roman, la technique, la langue, le style, l’écriture. Il répète que l’écrivain est un homme sensible, et que de cette sensibilité excessive naît l’art. Elle aurait pu tout aussi le détruire, mais elle a fait de lui un créateur exceptionnel qui était conscient de cet équilibre autant que de l’illumination d’où est née son inspiration…

 

Il évoque les hommes de Lettres qu’il a croisés, les vertus du voyage … Ce livre est aussi l’occasion de découvrir l’homme public, le journaliste, l’homme politique, député européen, qui jette sur le monde qui l’entoure un regard original, conscient des réalités quotidiennes et des dangers qui menacent la planète.

Il évoque la vieillesse, la notoriété, le succès, la mort, cette mort qui ne lui faisait pas vraiment peur, mais qui vint le prendre à la sortie de ce livre !

 

© Hervé GAUTIER.

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